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Jean-Pierre Sergent

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Transcriptions des conférences données par l'artiste Jean-Pierre Sergent en 2026

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TRANSCRIPTION DE LA CONFÉRENCE DE JEAN-PIERRE SERGENT "LA SHAKTI1 & LE VIDE MÉTACOSMIQUE2" | MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MULHOUSE | 13 MARS 2026 > Télécharger le text en PDF


- PARTIE 1/4 | DANS LE VIDE - Voir la vidéo

 

- Mme Isabelle Dubois-Brinkmann, Directrice du Musée : Bonsoir à toutes et à tous. Alors nous sommes très heureux de vous accueillir ce soir pour la conférence de Jean-Pierre Sergent, donc un artiste dont l'œuvre "Mayan Diary #100" est présentée dans l'exposition, "25 ans d'acquisitions", au deuxième étage, dans la cage d'escalier. C'est même l'œuvre qui est en préambule car c'est la première œuvre que l'on voit en entrant dans l'exposition. Alors ; petite présentation de l'artiste et après Jean-Pierre Sergent pourra lui même davantage présenter son œuvre. Il est né à Morteau, il étudie l'architecture à Strasbourg et la peinture à l'école des Beaux-Arts de Besançon (1979-1981), et depuis, il a une carrière internationale. En 1991, il s'installe à Montréal et en 1993 à New York et puis, Il choisit de revenir en France, en 2005 à Besançon, où il y installe son atelier. C'est un artiste qui expérimente beaucoup et sur beaucoup de différents types de supports pour de la peinture, de la sérigraphie, et sur des supports originaux comme de l'Isorel, comme le Plexiglas. Il travaille également sur des objets trouvés à New York. Voilà donc un axe de l'expérimentation. Il en parlera certainement lors de cette conférence. Sa série des "Mayan Diary", élaborée à New York entre 2001 et 2003 est donc une série d'images au format carré, dont une œuvre est présentée dans l'exposition. Cet ensemble d'œuvres a été exposé dans plusieurs galeries et centres culturels new-yorkais. Et en 2011, l'artiste bénéficie d'une exposition Monographique, ici, au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse et entre 2019 et 2023, l'artiste présente son œuvre monumentale de peinture sérigraphiées sur Plexiglas au Musée de Besançon, intitulée : "Les quatre piliers du ciel". Aujourd'hui, son travail est largement diffusé en Europe, mais également au Canada, aux États-Unis et depuis 2016, en Chine et également en Iran… Jean-Pierre, je vous laisse la parole et vous remercie beaucoup.

- Jean-Pierre Sergent : Merci beaucoup Madame, ainsi qu'à toute l'équipe du Musée, je suis très heureux d'être ici de nouveau, ce soir avec vous. Et je vais vous présenter quelque chose qui a à voir avec mes influences indiennes, parce que je suis très fasciné, dans mon travail, par ses cultures Hindoues. Donc je vais venir à l'ordinateur et je vous parlerai de ça. Ma conférence s'intitule "La Shakti et le Vide Métacosmique". SHAKTI : c'est un terme indien qui signifie : pouvoir, puissance, force. Dans le Tantrisme3, ce mot désigne l'énergie féminine, le principe actif de la force qui anime aussi bien l'Univers que tous les êtres vivants qui le peuplent. Et le Vide Métacosmique, c'est une notion que j'ai tirée d'un livre : Ritual Art of India d'Ajit Mookerjee, qui est un grand spécialiste du Tantrisme. Dans un de ses livres, il y avait donc cette peinture représentant le "Vide Métacosmique". Et c'est quelque chose qui m'a vraiment subjugué, qui m'a interrogé parce que ça montrait quelque chose, une idée et un concept que je n'avais jamais rencontré nul par ailleurs et que je ne connaissais pas. Donc je parlerai un peu de ces ce concept là ! Donc, la Partie Une que je voulais présenter, s'intitule : "DANS LE VIDE". Et je voulais en fait commencer par une citation de Léon Tolstoï, parce que je lis beaucoup de romans russes et je trouve que ça parle bien de l'oeuvre d'art par rapport au public et comment est-ce qu'une œuvre d'art peut changer notre vie fondamentalement !

« Une véritable œuvre d'art détruit, dans la conscience du spectateur, la séparation entre lui-même et l'artiste. L'art élève l'homme de sa vie personnelle à la vie universelle. » Léon Tolstoï


- SOUS-PARTIE 1

 : TOUT D’ABORD, QUELQUES ARTISTES OCCIDENTAUX & LE VIDE : Rembrandt
, Barnett Newman, Morris Louis, Jackson Pollock & Yves Klein

C'est vrai que, quelquefois, dans l'art, il nous arrive de rentrer dans des univers fascinants qui ne nous appartenaient pas et que l'on ne connaissait pas auparavant. Et ce sont alors des nouveaux espaces de découvertes. Donc je parle ici de la notion de Vide dans l'art Occidental. J'ai toujours beaucoup aimé cette petite peinture de Rembrandt qui est au Louvre Philosophe en Méditation, (1606-1669), et chaque fois que j'allais voir cette peinture, je ressentais une dimension totalement métaphysique, mais aussi une grande finitude et un infinitude. C'est à dire que c'est l'Homme qui est inscrit, à la foi, dans le présent et dans son avenir. Et l'avenir proche du vieillard, c'est bien sûr de mourir bientôt. Et c'est cette présence au monde dont j'aimerais parler dans ce Vide, cette dimension métaphysique. Bien sûr, Rembrandt est fabuleux parce qu'il y a, pas systématiquement bien sûr, mais, comme  dans beaucoup de ses œuvres, il y a ici une présence incroyable ! Et là, c'est un peintre américain que j'adore qui s'appelle Barnett Newman, c'est une œuvre Shining Forth (to George) de 1961, qui est à Beaubourg. Et depuis mes années de jeunesse, quand je vivais encore en France, j'allais parfois à Beaubourg et j'ai toujours été fasciné par cette grande toile. Parce qu'en fait, pour moi, elle représente un peu ce qu'on pourrait décrire ainsi : au milieu Dieu et à gauche et à droite l'Homme et la Femme. Le Positif et le Négatif (yin et yang). C'est une synthèse d'énergie également. Et aussi, c'est un grand format ! Et je n'ai enfin compris les grands formats, seulement qu'en arrivant aux États-Unis et en Amérique du Nord ! Car, par exemple, à Montréal, on a l'impression que le ciel est matériellement immense ! L'Espace est beaucoup plus grand que ce qu'on peut connaître, ici, en Europe. Et voici une toile Beta Theta, 1961, d'un autre artiste américain. Vous comprendrez que j'ai beaucoup été influencé par les artistes américains… Ce peintre s'appelle Morris Louis et lui travaillait aussi de cette manière là, avec le vide et les coulées de couleur qui remplissaient l'espace. On peut sentir comme une angoisse existentielle aussi là-dedans. Où ça se situe ? Est-ce que l'espace se referme ? Ou est-ce que ça s'ouvre ? C'est une vraie interrogation ? Et il travaillait des couleurs primaires avec du Magna qui était un mélange de peinture avec de l'acrylique et de l'huile. Cela a été peint dans les années 50 et ça représente vraiment mes influences picturales car les peintres américains m'ont beaucoup influencé, de part leur liberté, bien sûr. Et voici une toile The Deep, 1953, de Jackson Pollock, qui est exposée aussi à Beaubourg. J'ai toujours été fasciné par cette toile parce que, quelque part, c'est le vide et c'est le plein. C'est le vide qui remplit le plein. C'est un peu l'instant de la mort, de la dissolution, de l'orgasme… c'est un peu un moment Cosmique qui est tout à la fois sexuel, puisqu'on peut ressentir le blanc comme le sperme qui jaillit et éjacule et recouvre complètement la vulve d'une femme. abysse cosmic noir. Enfin, c'est mon interprétation ! Et voilà pour finir, avec les artistes occidentaux ; Yves Klein, Le saut dans le vide de 1960. Et Yves Klein avait beaucoup voyagé au Japon, je crois, et il s'intéressait aussi au bouddhisme et il pratiquait les arts martiaux aussi. Donc le vide, c'est aussi une notion qui l'habitait pleinement. Et c'est une photo qui est magnifique. Ils étaient cinq ou six artistes à tenir une couverture pour pouvoir l'accueillir à la fin de son saut ! Parce que bien sûr, personne ne peut voler, sauf les oiseaux. Voilà ! 


- SOUS-PARTIE 2

 : LA SHAKTI, LE TANTRISME3 & L'IRRADIANCE SEXUELLE 
[LES PETITES GOUACHES HINDOUES & DES PETITS EXTRAITS DES "UPANISHADS"]


Le livre des Upanishad, c'est un pavé qui fait environ 1600 pages je crois, et que j'ai lu entièrement, ça m'a pris deux ans pour le lire et c'est plein d'enseignements intéressants. Donc je commence abruptement par une phrase de Jean-Luc Godard : 

« Il faut montrer la réalité des choses… » Jean-Luc Godard, Le Livre d’image, 2018
.

Et dans mon travail, c'est aussi un peu ce que je montre parce que je reprends des images préexistantes et que je retravaille, qui peuvent être des images pornographiques et obscènes ou des images religieuses etc. Et ça montre une réalité, des choses qui parfois dérange. Et donc mon but en tant qu'artiste, c'est de sortir de l'esthétique érotique pour entrer dans la vie et ses énergies vitales propres. Sortir de ce concept, pour perdre, en quelque sorte, l'idée réductrice d'érotisation et entrer dans la structure même du vivant, spiritualisée, avec les dessins orgiaques & les patterns des structures archaïques ou religieuses… 
Vous comprendrez un peu ce dont il sera question tout à l'heure… Et le week-end dernier, j'ai un peu pensé à cette conférence et je me suis dit qu'il fallait absolument que je cite, en préambule, ce très beau poème de Leconte de Lisle. Je ne sais pas si vous le connaissez ? Et c'est tellement actuel et judicieux avec ce que nous vivons tous actuellement. Car, il dit tellement de choses importantes. Donc voilà ce poème :

POUR DONNER LE LA ! "POÈMES BARBARES", LECONTE DE LISLE [1889]



« Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,



Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,



Châtrés dès le berceau par le siècle assassin



De toute passion vigoureuse et profonde.



Votre cervelle est vide autant que votre sein, 



Et vous avez souillé ce misérable Monde



D'un sang si corrompu, d'un souffle si malsain,



Que la mort germe seule en cette boue immonde.



Hommes, tueurs de Dieux, (C'EST TELLEMENT VRAI !) les temps ne sont pas loin



Où, sur un grand tas d'or vautrés dans quelque coin,



Ayant rongé le sol nourricier jusqu'aux roches,



Ne sachant faire rien ni des jours ni des nuits,



Noyés dans le néant des suprêmes ennuis, 



Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches. »

 

J'ai découvert ce fameux petit poème sur Twitter. Ça m'a profondément marqué et touché, parce qu'il parle d'une vérité essentielle, qui nous est instillée et imposée, chez nous, contemporains, comme un dégoût et une lassitude de vivre quelque part ! Et donc voici une image provenant d'Inde. C'est une petite peinture hindoue. C'est la nâyikâ incarnation de l'amour de toutes les créatures. Miniatures de l'album du Rajasthan en 1781. Donc je ne sais pas si vous pouvez bien la voir ? Car c'est plein de détails. Ce sont en fait des scènes orgiaques avec des animaux en copulation avec des femmes. Ça décrit un peu la bestialité ou l'amour charnel universel ! Et donc je parle ici de : 

 

KÂLÎ4 LA NOIRE & LA SHAKTI : "LE TANTRISME, MYTHES, RITES, MÉTAPHYSIQUE", JEAN VARENNE

« Kâlî vient là passer la nuit à boire et à danser avec ses compagnons favoris, vampires, revenants, fantômes et gnomes de toute espèce, qui se livrent entre eux aux jeux sexuels les plus divers, y compris toutes les formes de bestialité et de nécrophilie. Malgré les apparences, rien de démoniaque pourtant dans cette évocation ; les fidèles de Kâlî, qui prient chaque jour devant l'image d'une déesse noire, dégouttant de sang, ivre et dansant sur le corps d'une femme enlaçant un cadavre, vénèrent en fait celle qui permet de "traverser la mort", d'aller au-delà du drame de l'interruption de la vie et de son décor épouvantable pour atteindre le séjour bienheureux d'où l'on ne revient pas. 
La danse de Kâlî (qui fait écho à la danse cosmique de Shiva) est une danse de joie, elle est le signe de la victoire sur le Mal par excellence qu'est la Mort. »


Et en fait, mon travail, c'est aussi, en quelque sorte, une espèce de danse de joie contre la mort ! Vous voyez un peu cette petite miniature hindoue ? Donc là, on voit Kâlî qui se décapite et qui copule avec Shiva5. Et donc il y a des animaux, il y a le sang qui jaillit de partout, il y a des oiseaux… C'est un ensemble métaphysique. C'est quelque chose qui me parle énormément ! Ici encore, on la voit, Kâlî, elle se décapite. Il y a toujours des crânes de morts. Elle porte toujours des crânes et des os de morts. Et ici, encore une fois, c'est une petite peinture de Katmandou au Népal, donc les dieux sont surpuissants et ils sont créateurs de vie et d'harmonie au "travers" et grâce à la sexualité surabondante et incompressible ! Voilà ce petit détail magnifique ! Donc je vais maintenant citer quelques petits extraits des Upanishads :

 

EXTRAITS DES "108 UPANISHADS"6 (800 - 500 - J.C.), MARTINE BUTTEX

ANNAPURNA
Dans le monde, quelque soit l'objet que l'on considère, il ne s'agit que d'un processus vibratoire de la conscience, et non d'une entité permanente. P. 595

TRIPAVIBHUTI MAHANARAYANA 
Salutations aux divinités ! C'est le désir qui a accompli l'acte. Le désir a commis l'acte. C'est le désir qui est l'auteur de l'acte et non moi. C'est le désir qui agit, et non moi.

(Il y a donc une déresponsabilisation de l'humain envers le désir et la sexualité dans son ensemble !)

C'est le désir qui force l'auteur de l'acte à agir et non moi. Ô désir, fascinant dans la multiplicité de tes formes, agrée cette oblation que je t'offre. Salut ! P. 805

YOGA KUNDALINI
Puis elle se perce un passage à travers le nœud de Rudra, et ensuite à travers les six lotus. Alors la Shakti jouit de l'union avec Shiva dans le lotus aux mille pétales. Cet état doit être reconnu comme étant le plus haut qui soit et le seul qui octroie la béatitude finale. P. 1101

YOGA TATTVA
Comme le parfum dans la fleur, comme le beurre dans le lait, comme l'huile dans la graine de sésame, comme l'or dans la pépite, il est un lotus dans la cavité du cœur. Il se tourne vers le bas, tandis que sa tige s'élève. Son essence (bindu5) s'écoule vers le bas et, en son centre, se trouve le mental. P. 1124

MUNDAKA
De la joie jaillit toute création, par la joie elle est soutenue, vers la joie elle procède, et à la joie elle retourne.


Je pense que c'est cette idée de créer dans la joie totale est vraiment très importante parce que ici, en France, on ne travaille plus que dans la souffrance et la douleur. Alors, là, vous voyez quelques premières sérigraphies utilisant des images hindoues que j'ai imprimées à New York en 1997. Donc c'est de la peinture acrylique sérigraphiée sur du papier de riz japonais. On y voit un sexe masculin entrelacé avec un sexe féminin et aussi, c'est une parure rituelle de déesse chamanique tantrique Rus-pa'i-rgyan, qui est faite avec des os de cadavres humains. Et là, c'est un schéma qui notifie les kalpa (unité de temps dans la cosmologie de l'hindouisme, cycle de 4,32 milliards d'années, Cela représente la durée d'un jour de vie du dieu Brahma). Ce sont les cycles du temps hindou. Ça, ce sont mes nouveaux travaux actuels : "Karma Kali, Sexual Dreams and Paradoxes" de 2024, ce sont des œuvres très érotique, avec quelques mots obscènes parfois. Ici, ce sont aussi des images pornographiques, que j'ai récupérées et retravaillées et qui sont sérigraphiées superposées par exemple avec des images d'étoiles égyptiennes. 


- PARTIE 2/4 - VOIR LA VIDÉO

 

- SOUS-PARTIE 3 : LE VIDE MÉTACOSMIQUE

Là, on voit Vide Métacosmique. C'est un concept assez difficile à comprendre, mais voici cette petite peinture gouache hindoue qui le décrit, le défini et le représente et qui m'a beaucoup influencé. Et quand j'ai vu ça, j'ai dit eh bien ? mais qu'est-ce que c'est que ça ? Parce que bon, il n'y a que le "tour", il n'y a aucun sujet, il n'y a rien. C'est vraiment le Vide et ça interroge la pensée en quelque sorte. Et ça, c'est un yantra hindou également. C'est le Chakra Nava-Yoni, flottant et émergeant des eaux cosmiques et symbolisant la création de l'Univers par l'union des principes masculin et féminin, représentés par les triangles, s'interpénétrants, pointés vers le haut et vers le bas. Les neuf triangles inscrits indiquent les neuf Nava Utérus cosmique Yoni. Chez les Hindous, il y a souvent tout un rapport à la sexualité, car ils donnent ainsi, judicieusement, un sens à l'Univers et à toutes les créations ! En sexualisant tout à outrance et c'est une idée que j'apprécie particulièrement et que j'utilise également dans mon travail ! Et ça, c'est une sérigraphie que j'ai faite d'après ce mantra. Donc on y voit le Vide Métacosmique et l'Océan Primordial, réalisé en 2011. Et cette œuvre, c'est sur le même principe du Vide. Mais ce sont des lotus égyptiens, que j'ai utilisés comme frises, conceptuellement comme bordant le Vide ! Ça, c'est un autre Yantra également. Donc voilà ici le Point Bindou7 dont j'ai déjà parlé tout à l'heure. C'est un point sacré d'origine et de retour. C'est un peu un comme notre Big Bang cosmique, avec des cercles concentriques, symbolisant les cycles éternels de l'évolution et de l'involution cosmique… Bon, il faut dire que l'on peut penser que ce soit une peinture conceptuelle et abstraite, mais pas du tout : c'est une présence ! Comme le disait Jodorowsky : quand vous lancez une pierre dans un étang, la conscience s'agrandit petit à petit et ce jusqu'à l'infini.

MU, LE MAÎTRE ET LES MAGICIENNES, ALEXANDRO JODOROWSKY

L’acquisition de la fluidité est comme une pierre qui tombe au milieu d’un lac (le miroir du Soi). De ce choc, surgit une onde circulaire qui donne naissance à une plus grande, les cercles continuant à se multiplier jusqu’à couvrir toute la surface de l’eau. L’expansion de la conscience est ainsi mais avec une différence : le lac mental est infini…


C'est un peu ce concept là que j'ai envie de développer fondamentalement dans mon travail ! Nous sommes maintenant dans ma nouvelle série des "Karma-Kali", dans laquelle, j'ai aussi utilisé ce Vide Métacosmique comme dans cette œuvre. Ce sont des aplats, des espaces qui remplissent, qui annulent, et qui annihilent et confrontent l'image érotique obscène quelque part. C'est une confrontation frontale entre le Vide et le Plein. Et là, ce sont ce qu'on appelle les patterns en anglais. J'ai récupéré des dessins provenants de cultures premières, des peuples racines ou de manuscrits du Moyen-Âge aussi ! Parce que bien sûr, les gens au Moyen-Âge avaient une spiritualité, ainsi qu'un éveil spirituel, enseignements et espérances que nous avons absolument totalement perdues aujourd'hui. Et, quand on regarde, par exemple, les dessins d'Hildegarde von Bingen ou des gens initiés comme ça, il se passe quelque chose de très fort : il y a une présence ! Voilà unVide métacosmique, avec le bleu ! 


- SOUS-PARTIE
 4 : LES PHALLUS (lingam), LE CORPS DE LA FEMME, LES VULVES (yoni), LA SEXUALITÉ & LA SENSUALITÉ DE L’ÉROTISME HINDOU

Je vais vous montrer quelques images érotiques de sculptures hindoues ainsi qu'une peinture. Et pour introduire cette partie, je cite un texte d'Alain Daniélou :

"L’ÉROTISME DIVINISÉ", ALAIN DANIÉLOU 

« Ô, luxe de mon sperme dans la nuit de tes cuisses ! Là-haut, la semence homologue de la Voie lactée. » G. Lely

Le but du temple (comme de l’œuvre d’art) est de rapprocher l’homme du divin, de créer un passage, un lien entre les deux. Ce but trouve son expression dans la représentation de cet acte d’union par lequel l’être individuel égaré, retrouve sa plénitude, sa totalité en s’unissant à cette moitié de lui-même dont il se sentait séparé.
Partout, dans les points principaux du temple et jusque sur l’entrée du sanctuaire, nous trouvons représenté l'acte d’amour, non point comme acte de reproduction (C'est important ça !) mais comme acte de volupté, de pleine réalisation de soi-même dans la joie de ces retrouvailles. 
Cela n’est pas seulement une représentation symbolique. L’homme n’est vraiment entier, n’est vraiment lui-même, n’est vraiment proche du divin que dans l’instant de la volupté sexuelle. P. 140


Bon, c'est un concept très intéressant ça et que l'on peut retrouver chez Sade d'ailleurs mais en l'absence peut-être, d'une certaine spiritualité ? Voilà quelques photos de sculptures hindoues. C'est une photo que j'ai prise au Metropolitan Museum de New York, dans lequel j'allais pratiquement tous les dimanches quand je vivais là-bas ! Et j'ai trouvé ça aussi, cette image qui est vraiment somptueuse. Souvent, on parle d'art érotique pour la Grèce mais je crois que les hindous sont bien au-delà, parce qu'il y a ici, dans ces œuvres, une sensualité, une sexualité assumée, qui est évidente, frappante et communicative. Et donc les hindous font encore aujourd'hui des rituels au bord du Gange honorant le lingam et le yoni. Donc lingam, symbole masculin et yoni, féminin. "L'immobilité absolue est le mouvement ultime sur la nature de Shiva." C'est cette confrontation et cette simultanéité entre deux choses absolument contradictoires (l'immobilité et le mouvement) que l'on ne pourrait ni penser, ni concevoir chez nous en occident : que l'immobilité soit le mouvement ultime ! Sauf que l'on peut très bien ressentir très bien ça dans la mécanique quantique, dont je parlerai tout à l'heure… C'est bien, ainsi les opposés se rejoignent. Ça, ce sont des scènes érotiques du Temple à Khajuraho. Bien malheureusement, je ne suis jamais allé en Inde, je suis allé au Mexique, au Guatemala et en Égypte. Et dans ces sculptures, dans ces civilisations très anciennes ; il n'y avait apparement aucune honte affichée envers la sexualité et ses représentations, ni de même envers la mort d'ailleurs. Car, sont des réalités tangibles dont on peut et doit parler. On ne parle pas forcément partout de ça et d'ailleurs, comme je l'ai dit auparavant, les temples sont ornés d'images érotiques à l'extérieur mais à l'intérieur, il sont vide ironiquement, juste remplis de la présence de Dieu, présence absolue, comme ça ! Et cette image de copulation de groupe, c'est très beau et très sensuel ! Voilà donc une autre sculpture autour de ce temple.

"UN BARBARE EN ASIE", HENRI MICHAUX

« Il y a même des hindous qui se masturbe en pensant à Dieu. Ils disent qu'il serait encore beaucoup plus mauvais de faire l'amour avec une femme (à l'européenne) qui vous individualise trop et ne sait pas passer de l'idée de l'amour à celle du Tout. »


Donc, ici, c'est mon travail, où on voit aussi le lingam et le yoni. Et puis vous voyez bien ce que c'est ! Ça, c'est aussi très érotique, avec des étoiles. Ça aussi avec un lingam. J'ai eu mon assistante Christine, qui m'a dit c'était un Sexr-Totem. Oui, on peut voir ça comme un totem ! Et ça, ce sont les animaux, le Cerf ! Parce que chez les Navarro, ou chez les amérindiens, souvent, ils dessinent les animaux avec des lignes d'énergies, donc là, les lignes d'énergies sortent de l'animal !

 

- SOUS PARTIE 5 : LES RUPTURES DE NIVEAU, LES TRANSGRESSIONS, LES INTERCONNEXIONS & LES RITES SEXUELS

"L'ENSEIGNEMENT SECRET LA DIVINE SHAKTI", JEAN VARENNE 

Or le Tantrisme, bien loin d’éviter ces comportements paradoxaux, les valorise, au contraire. L’idée de base est que l’union harmonieuse des deux principes étant très difficile à réaliser dans les conditions normales, il faut, pour y parvenir; user de moyens violents, 
Et c'est exactement ce que je fais de mon travail car j'utilise des moyens violents, c'est-à-dire que je mélange des images qui sont regardables par tout le monde avec des images un peu plus provocatrices, pour créer un violent choc esthétique, en quelque sorte ! 
« héroïques » (vîrya8) parce que dangereux, etc. La transgression des normes (dharma9) est bien évidemment le meilleur de ces moyens, puisqu'il est susceptible d'entraîner la mise au ban de la société ! 

Un peu comme on met aujourd'hui, les artistes aux bans des sociétés car nous n'avons plus beaucoup d'interactions avec le public, ou rarement !

Ainsi c’est pour forcer la décision, ou, à tout le moins, la hâter, que les tantriques, allant jusqu’au bout de leur logique de rupture, organisent ces réunions où se pratique l’échange des partenaires sexuels.


Donc voilà une autre œuvre érotique. Bon, c'est sûr que la thématique peut choquer un peu ! Contrairement à New York où là-bas, les gens rigolent quand ils voyaient mon travail ! Ici, c'est pas la même chose. Et voilà encore un animal comme ça… J'ai vu cet article dans Twitter l'autre jour, ça a été fait par la NASA à l'Institut Max Planck.

L'INTERCONNEXION ULTRA-COSMIQUE & LA MÉCANIQUE QUANTIQUE LA NASA & L’INSTITUT MAX PLANCK D'OPTIQUE QUANTIQUE

L'intrication quantique est l'un des mystères les plus troublants de la nature, preuve que l'univers pourrait être plus unifié que nous ne pouvons l'imaginer. Lorsque deux particules sont créées ensemble, elles partagent un seul état quantique. Peu importe la distance qui les sépare, même à des années-lumière, un changement dans l'une affecte instantanément l'autre. Pour Einstein, cela était impossible, mais les expériences continuent de confirmer que c'est un fait réel.

(Ça, c'est assez surprenant à lire !) 

Ce lien étrange semble ignorer la limite de la vitesse de la lumière, suggérant qu'au niveau le plus profond, l'espace et la distance pourraient être des illusions. 

Ce qui est exactement comme dans la Māyā hindoue, car, en fait les sages hindous pensent que tout ce qui nous arrive, c'est projeté par la force magique de la Māyā comme sur un écran de cinéma. C'est une grande illusion, voilà.

L'univers se comporte comme un tissu continu, et non comme un ensemble d'objets séparés. Chaque étincelle d'énergie et chaque acte d'observation est un fil qui tire sur cette toile cosmique.

(C'est très beau, C'est de la poésie à l'état pur ça !)

L'intrication brouille la frontière entre « ici » et « là-bas », « toi » et « moi ». Elle suggère que tout, des atomes aux galaxies, est peut-être déjà connecté, partageant un battement de cœur caché à travers le champ quantique.


Oui, c'est vraiment de la poésie. Voilà donc l'image et dans l'article que j'ai lu : deux particules peuvent rester connectées à une dimension infinie. Ça nous interroge parce que parfois, vous savez, on fait des rêves prémonitoires. Parfois on pense aux gens qui sont en train de mourir ou qui sont déjà morts. Alors, on utilise des canaux de communication que les Africains connaissent encore… Que les sociétés premières connaissent encore spirituellement, comme les aborigènes d'Australie et que nous, nous ne connaissons absolument plus. Toutes ces connexions, ces interconnexions sont importantes à cultiver, à voir, à connaître, à savoir comment les utiliser. Ici, ce sont des œuvres qui parlent un peu de cela. C'est à dire que comment rester connecté ? Donc là, c'est une image qui provient d'un manuscrit du Moyen-Âge. On peut ressentir que c'est un vitrail avec des dessins de vulves, des patterns de vulves, derrière. Et ça, à New York, j'étais allé faire du canoë en Pennsylvanie, où j'ai trouvé, dans une rivière, des pierres qui avaient des formes particulières et anthropomorphes, donc ce sont des dessins et empreintes de pierres avec à l'arrière une vulve rouge pourpre ! Ça, c'est aussi un dessin qui vient du Moyen-Age, avec derrière, des vulves également ! 

 

- SOUS PARTIE 6  | LE SILENCE & "L'HOMME INTÉRIEUR ET SES MÉTAMORPHOSES"


Je viens de lire ce livre qui est assez étonnant, c'est une auteur que je ne connaissais pas du tout mais j'ai beaucoup appris en lissant ce livre et je recommande à tout le monde de le lire : 

"L'HOMME INTÉRIEUR ET SES MÉTAMORPHOSES", MARIE-MADELEINE DAVY

De même la distinction du beau et du laid, découle de la distinction du bien et du mal ; c’est ainsi que l’être unifié découvre la beauté car il se tient dans la beauté, tel celui qui, centré dans son soleil ne distinguerait que rayons de soleil.

(C'est magnifique, ça aussi !)

Quiconque a pénétré dans le vide de son fond secret habite son désert intérieur dans lequel l’Éternel conduit et parle au cœur de l’homme en lui révélant sa beauté. 


On a besoin de révélateurs de beauté. Peut-être que les artistes sont exactement là pour le faire !

C’est à travers elle que la beauté « seconde », pourrait-on dire, se découvre.
Toutefois dans le vide, il n’existe aucune distinction, aucun nom n'est donné. Distinguer et nommer du silence signifierait une distance. Le seul langage du vide, est celui du silence. P. 248


Alors, on peut méditer là-dessus...!

Et à New York, j'avais réalisé une œuvre qui était inspirée d'un manuscrit du Moyen-Âge espagnol et qui disait en latin : "SILENTIUM EST" ; c'est silencieux et voilà. J'ai utilisé cette œuvre aussi récemment. C'est une réflexion aussi sur le vide. J'ai tiré cette image dans un carnet de peintures hindoues… Je pense qu'il décrit aussi le Vide Métacosmique, c'est assez surprenant. On pourrait penser ici aux travaux de Paul Klee. Ça s'inscrit dans l'étrange mais également, ça s'inscrit dans le soleil et dans les astres aussi etc. 

"L'HOMME INTÉRIEUR ET SES MÉTAMORPHOSES" (suite)

Avec le « vide de l’égalité » (samâna10), débute l’ « illumination cosmique » ; le temps, la durée, la mort sont dépassés, le sujet devient présent à l'univers et parvient au « vide supramental » ; celui-ci lui procure un état d'impassibilité. Ainsi l’Univers se dérobe sous ses yeux, il n’est plus tenté d’intervenir dans son mouvement par ses différentes actions. Ce déroulement apparaît comparable à un spectacle dans lequel le sujet n’a aucun rôle actif à tenir. Le temporel est dépassé, et c’est parce qu’il est totalement dépassé — on pourrait ici parler de décréation — que peut jaillir la « vibration de l'ineffable réalité ». p. 300


En fait, c'est tout le travail de l'artiste de créer et de décréer. Peut être décréer ce qui a été fait et créer, chercher de nouvelles voies. C'est un très très beau texte également de Marie-Madeleine Davy. Bon eh bien voilà, il faut aller voir sur mon site internet pour voir plus d'informations. Écoutez, je vous remercie beaucoup. Je ne sais pas si ça vous dit de faire des questions-réponses, ou pas ?


PARTIE 3/4 : QUESTIONS-RÉPONSE #1 - VOIR LA VIDÉO


- Mme Isabelle Dubois-Brinkmann : Est-ce que vous pouvez nous parler de l'oeuvre Mayan Diary, qui est exposée ici dans cette exposition et peut-être de l'ensemble de votre œuvre ?
- JPS : Des travaux sur Plexiglas ? Eh, bien oui, je n'ai pas de visuel, malheureusement mais j'en montrerai dans la vidéo, bien sûr, mon travail principal c'est un travail sur Plexiglas de format carré qui fait toujours un mètre zéro cinq par un mètre zéro cinq et que j'ai commencé à New York dans les années 1999, avec l'ensemble d'une grande série qui s'appelle Mayan Diary ! Parce que j'avais visité le Mexique ; et lors de ces voyages successifs au Mexique, avec mon amie Olga, qui est d'ailleurs d'origine colombienne ; j'ai senti comme une énergie vitale qui m'a prise et emporté comme une force à la fois tellurique (Terre) et cosmique (Ciel). Donc, à partir de ce moment là, je me suis dit… Et comme auparavant, j'étais aussi déjà allé en Égypte, où j'ai eu cette interaction avec les temples et les images qui m'ont emmené dans un ailleurs où je n'étais jamais allé… Et le Mexique, c'est aussi un autre lieu spirituel car quand j'étais au dessus de la pyramide d'Uxmal, on rentre dans ce qu'on appelle un état cosmique, un voyage cosmique. Et ça c'est encore "aggravé", entre guillemets, parce qu'un jour j'ai eu la chance de faire des expériences de transe chamaniques à New York. Donc tout ce que connaissent (ou connaissaient) les Amérindiens, les Natifs Américains, je ne dis pas que je le connaisse, je n'en ai pas fait l'expérience avec mon propre corps. Je n'ai pas fait par exemple, la Danse du Soleil, des Sioux mais j'ai pu rencontrer ces énergies dont ils parlent et donc, j'ai travaillé avec ces énergies chamaniques…  Et j'ai mis beaucoup d'images de transe dans mon travail. Par exemple des prêtres aztèques qui se percent le pénis pour entrer en transe, pour rencontrer les Dieux ! Pour moi, la transe est très importante parce que l'on rencontre des Univers merveilleux, fantastiques qu'on ne connaît pas bien sûr. Donc cette toile là, dans les escalier du Musée, est peinte sur Plexiglas, c'est une œuvre. représentant une déesse maya, je crois qu'elle se perce la langue avec une corde, pour entrer en transe justement. Et les sociétés Mayas et Aztèques étaient très ritualisées, leur temps était très réglé par des rituels. Par exemple, les prêtres se levaient plusieurs fois la nuit. Comme les prêtres ici aussi font leurs prières durant la nuit (Complies, Matines & Laudes) mais eux, ils se perçaient le pénis ou les oreilles (pour les hommes) ou la langue (pour les femmes) en faisant des rituels de saignées en laissant gicler le sang dans les bols sur de l'écorce et de l'encens de copal, qu'ils brûlaient après dans des extraordinaires encensoirs pour communiquer et solliciter les conseils et les bénédictions de leurs Dieux. Donc, tout ces rituels et ces rapports au sacré, c'est ce qui m'intéresse et me nourrit. J'ai alors commencé ses travaux sur Plexiglas et il se trouve que mes peintures s'assemblent et se fixent sur les murs. Donc, Mme la directrice, vous avez vu mon exposition à Besançon, qui faisait in situ quatre-vingt mètres carrés et comprenait soixante-douze peintures dans les escaliers du Musée. Et j'aime développer ça un peu de manière nomadique, parce que les unités sont faites en unités carrées, comme ça et je les mets dans des caisses et puis on les emmène et on les accroche dans un autre lieu. C'est un peu comme un spectacle éphémère et nomade (réf. Bruce Chatwin). J'aime que ça soit facilement déplaçable mais monumental en même temps ; c'est là tout le paradoxe !
- IDB : Et, est ce que vous recréez cette œuvre toujours de la même façon ?
- JPS : Ah non, non, pas du tout ! C'est modulable et interchangeable ! Nous sommes allés monter une exposition en Haute-Marne, où on avait installé un mur qui faisait huit mètres quarante de longueur par trois mètres quinze de hauteur ! L'arrangement de la disposition des œuvres dépend de l'espace investi. Comme ici au Musée, ça faisait dix mètres cinquante par deux mètres dix de haut puisqu'on ne pouvait pas installer plus de trois mètres de haut. Oui, tout ça dépend vraiment de l'espace d'exposition. Moi je m'adapte à l'espace. Bon, comme j'ai tout un stock d'œuvres, peut être deux cents au total. Oui, donc, je vous montrerai des visuels dans la vidéo. Voilà, ici, c'était à Narbonne, dans un Centre d'Art Contemporain qui s'appelait "
L'Aspirateur. Et donc voilà, ça fait six mètres trente par trois mètres quinze de haut. Et j'ai une œuvre murale de cette dimension installée aujourd'hui dans mon atelier.
- IDB : Et chaque panneau fait quelle dimension : un mètre cinq ?
- JPS : Oui, un mètre cinq au carré, oui et c'était une interrogation parce que j'ai fait ça de manière intuitive, expérimentale, à l'usage et petit à petit. Au départ, à Montréal, j'achetais des plaques de Plexiglas pour peindre des petites sérigraphies qui faisait dix-sept et demi centimètres par trente-cinq centimètres. Et puis après, je les ai assemblées côte à côte. Donc je suis arrivé finalement, au format carré d'un mètre zéro cinq ! Et sauf qu'un jour, ayant réfléchi à ça, j'ai pensé, rétrospectivement bien sûr, à Mondrian et puis à l'architecte Le Corbusier avec leurs si fameux Nombre d'Or ! Car en fait, c'est un ratio de 1,618. Et en fait : 1,72 cm / 1,618, c'est le rapport au nombril (105 cm) de mon corps et je l'ai trouvé ça, en travaillant de manière complètement organique, empirique, sans vraiment y avoir pensé, ni réfléchi. À postériori, j'ai compris ainsi, la dimension modulable de mon œuvre, de ce format là ! Et je me sens parfaitement à l'aise dans ce module !
- IDB : Avec la forme du carré ? 
- JPS : Oui, voilà, parce que j'ai réfléchi aussi sur quelle était la manière la plus "smart", entre guillemets, d'ajouter le maximum d'informations, dans une forme d'espace donné et de quel format ? Et ce sont les abeilles que l'ont compris : c'est hexagone ! C'est supérieurement intelligent ! Car si vous mettez ensembles des cercles ou des rectangles, ça ne fonctionnera pas ! Donc le maximum d'informations que vous puissiez mettre c'est dans l'hexagone (les artistes sont aussi des pourvoyeurs d'informations, n'en déplaise à Deleuze !)

[Lecture à la FEMIS le 17.05.1987 : "L’œuvre d’art n’a rien à faire avec la communication. L’œuvre d’art ne contient strictement pas la moindre information."] 

Mais le carré c'est pas mal aussi ! Parce que peindre de manière hexagonale, techniquement, c'est impossible ! Et vous, l'avez bien compris : mes formats de prédilections : ce sont soit un rapport de 1/2 ou de 1/1 ! Ça fait des années que travaille comme ça. Ainsi, je n'ai plus la question à me poser sur le format à utiliser ! Parce que quand on est artiste, il ne faut pas trop se poser de questions, sinon on passe sa vie à essayer d'y répondre. Moi, je suis new yorkais, je fonce ! Est-ce que vous auriez d'autres questions ? Noël est-ce que tu aurais une question ?
- Noël Barbe : Si personne n'a d'autre question, effectivement, je peux faire quelques remarques par rapport à ce que tu viens de dire. Est-ce qu'il n'y aurait pas un fil rouge qui traverse tout ça, me semble t'il, qui est la question de la Présence ?
- JPS : Ah oui, bien évidement ! c'est la présence de la Vie ! Je me sens bien vivant, oui. Et j'aime être dans la sexualité. J'aime être dans la joie, oui bien sûr ! Bon forcément, on vit dans un pays où une présence forte n'est pas très bienvenue. C'est vrai qu'à New York, je me sentais comme un poisson dans l'eau. C'est vrai que même mon corps se sentait beaucoup plus fort (moins vulnérable et moins étriqué). Pour exemple, j'ai une petite amie qui était venue me voir, ici, de New York et elle m'avait dit à l'époque : « - mais Jean-Pierre tu es tellement différent ici, en France qu'à New York. » C'est vrai que même mon corps se rétrécit et c'est un problème d'étouffement par les cultures environnantes et l'indifférence ! Oui, et j'ai donc eu la chance de pouvoir vivre à New York, d'y être présent et de pouvoir m'y être développé ainsi que mon travail ! Et tu as raison, c'est la présence, voilà ! 
- NB : Et du coup, dans différentes formes, de formes d'habiter le monde, me semble-t-il ? 
- JPS : Oui, oui. Mais tu es présent partout. Finalement, quand tu es au monde : tu es au monde ! C'est ça qui EST et ce n'est pas restrictif. Tu es présent partout !
- NB : Enfin, quand tu évoques la transe, par exemple, c'est la convocation de la présence d'autres êtres ? 
 

À PROPOS DE LA TRANSE : HENRI MICHAUX, L'INFINI TURBULENT 

J'aurais été fou de me livrer à des investigations et ainsi de me détacher. Cette fois j'adhérais. On me demande : mais enfin était-ce une vision ? Ou bien une hallucination ? Ou une apparition ?
- C'est arrivé c'est tout.


- JPS : Oui et non. Est-ce qu'on les imagine ? Non mais bon, c'est tout un ensemble, une globalité… bien sûr. Oui, mais c'est vrai que j'ai rencontré des entités. Tout à fait oui. D'ailleurs pour raconter une transe chamanique, c'est que souvent dans les transes, on meurt, on devient squelette et les serpents mangent notre corps, notre chair, et puis après les esprits nous reconstruisent. C'est ce que racontent les chamans amérindiens. Et donc là, j'ai rencontré quatre esprits féminines qui m'ont reconstruit le corps. Bon, quand on voit ça, ça parle ! Bon après, je pense que bien au delà de nous tous, au delà de notre moi et de nos cultures propres, dans l'indicible. Et, comme je l'ai dit, que les aborigènes, connaissent parfaitement. Sauf que, comme leurs cartes des rêves ainsi que leur environnement naturel sont détruits, c'est comme une carte géographique dans laquelle ils pouvaient voyager spirituellement et physiquement. Surtout qu'en détruisant la nature, ces êtres-là ne peuvent plus voyager psychiquement et physiquement, comme les Indiens du Brésil. Si on détruit leurs forêts et leurs arbres, les entités extra-humaines, les esprits (les kamis des japonais) n'existent plus. Et donc il y a quand même une présence physique quelque part qu'il est important de garder et de préserver. Parce qu'on ne part pas d'une tabula rasa, de zéro, ça n'existe pas ! La culture, ce n'est pas seulement les livres, c'est aussi pouvoir vivre des expériences physique et spirituelles et en faire l'expérience profonde. Est ce que quelqu'un aurait une autre question ? Oui, en ce moment par une force.
- Mme Evelyne Widmaier : Vous travaillez sur quoi aujourd'hui ? Sur les mêmes thèmes mais différemment ?
- JPS : Voilà, oui, je continue ma série de travaux sur papier parce que bon, en tant qu'artiste et c'est peut-être anecdotique de dire ça mais il faut surtout trouver de l'argent pour pouvoir travailler et racheter du matériel car certaines années, je n'ai pas assez d'argent pour bosser, pour acheter du papier ou de la peinture. Donc je travaille alors à écrire des textes ou au montage de mes vidéos car je fais beaucoup de films, d'entretiens et je me filme au travail. Et aussi j'ai tout un corpus de textes parce que, chaque fois que je lis des livres qui m'intéressent, j'en copie des extraits et des passages importants dans mes Notes d'Atelier. Car, pour moi, être artiste, c'est partager largement et diffuser les choses et les informations, nous sommes des passeurs, bien sûr, oui, mais aussi partager les choses dans la JOIE ! Et parfois, ça peut choquer, bien sûr ! J'ai reçu parfois des lettres d'insultes. Oui, oui, parce que j'avais fait une conférence à Flagey (Ferme de Courbet) et mon ami Laurent Devèze, qui était directeur à l'École des Beaux-Arts de Besançon, m'avait demandé alors : « Jean Pierre, "quels sont les auteurs que tu lis actuellement ? » Et puis, j'avais cité : Bruce Chatwin, Knut Hamsun par exemple, des écrivain que personne ne connaît vraiment. Et alors quelqu'une m'avait écrit une lettre en m'insultant parce que j'avais cité des auteurs qu'elle ne connaissaient pas du tout. Alors que les gens devraient être contents et reconnaissants que je cite des auteurs qu'ils ne connaissent pas encore ou très peu car alors, ils peuvent ainsi aller lire ces livres là. Vous comprenez, il y a toute une histoire d'ego,  quand on regarde de l'Art et il y a surtout l'ego qui est toujours présent et qui fait barrière complète à l'émotion directe et intuitive. Ça peut être complexe parce qu'on croit tout savoir sur toutes les choses. Et puis bon, mon travail c'est quand même un travail qui est assez particulier. On n'a pas vu ça. Bien que je sois quand même dans une tradition de la peinture européenne et américaine et puis aussi hindous… Alors, il y a beaucoup de choses a assimiler. Enfin, c'est la façon dont je le ressens et dont mon ami Noël ressent aussi les choses, puisqu'on doit refilmer une troisième partie d'entretien dont on a déjà filmé deux parties (trois heures au total !).
- EW : Je pense à un ami peintre qui a très, très mal digéré une remarque de quelqu'un qui lui disait que sa peinture était "vulgaire" ! Comment est-ce que vous réagiriez, vous ?
- JPS : Il n'y a de vulgaire que dans le regard du spectateur ! Parce que la peinture de votre ami a blessé celui qui la regardait, quelque part. Voici ce petit extrait de C. G. Jung à ce sujet là, parce que ça décrit exactement cette situation !

« Il arrive un moment dans la vie où vous réalisez que l'hostilité dont vous faites l'objet n'a pas grand-chose à voir avec vos actions, mais beaucoup plus avec les profondeurs invisibles qui se cachent chez les autres. » C. G. Jung

Bien souvent les gens, par exemple, se sentent blessés ; quand on parle du corps, de plaisirs, de désirs, de douleurs, de transes ou d'orgasmes par exemple. Et, si vous avez une dame qui a quatre-vingt-dix ans et qui n'a jamais connu l'orgasme de sa vie et qui ne sais pas du tout ce que c'est, alors, elle sera perdue ! Et il y a quelque chose qui les blesse, forcément, mais l'Art, ça fait mal quelque part, nécessairement, ça bouge les choses et nos certitudes profondément ; c'est normal ! Bon, aujourd'hui on a un peu ce problème aussi avec le féminisme, parce qu'il y a beaucoup de choses sexuelles dans mon travail, donc. bon, voilà… 


PARTIE 4/4 : QUESTIONS-RÉPONSE #2 - VOIR LA VIDÉO

 

- JPS : Est-ce que vous auriez d'autres questions ? Noël ? Est-ce que tu aurais des questions ?
- NB : Oui, c'est toi qui vient d'évoquer un peu ça dans ta phrase précédente, la question par rapport au féminisme… et donc une des questions qui m'interroge par rapport à ton travail mais enfin, il y plusieurs choses qui m'interrogent par rapport à ton travail. Une des premières questions qui m'interroge ; c'est, grosso modo, par rapport à ce que vous disiez sur la vulgarité, par exemple : est-ce que l'on est pas là devant un défaut de langage pour dire quelque chose ?  
- JPS : Peut-être, oui tout à fait, oui mais l'Art va bien au-delà du langage, bien évidement !
- NB : Il existe aussi par le langage. 
- JPS : Oui, mais qui lit Georges Bataille? Qui lit Sade d'aujourd'hui ? ça va trop loin ! Peut-être que que mon travail va trop loin aussi ! C'est une question que l'on se posera, oui ! 
- NB : En même temps, le paradoxe, c'est que Bataille écrit, si tu veux ! 
- JPS : So what? Tu pense que l'image est plus forte. Et tu penses que l'écrit est plus assimilable que l'image ? 
- NB : Non, justement, ce que je dis et c'est une banalité pour un anthropologue, c'est que grosso modo, le monde n'existe pas sans langage qui le formate, qui le décrit, qui l'assimile, qui le détourne, enfin tout ce qu'on veut…
- Public 3 : La pensée sans langage !  
- NB : Sans ensemble, comme avec des images, de l'écrit, en tout cas sur l'ensemble des différences d'appareils, effectivement, qui soient là pour donner forme, etc. Et la deuxième chose, c'est de dire, à part ce type de langage dans lequel recevoir ton travail, peut être une deuxième chose. Et là je poursuis sur la question du féminisme… Est-ce qu'on pourrait dire que finalement, ton travail, c'est un regard situé ! C'est un regard situé au moins de deux points de vue : c'est un regard d'homme, première chose. Et deuxième chose, c'est un regard d'occidental sur des cultures qui ne sont pas les siennes, même s'il en a fait l'expérience ! mais la question n'est pas là ! Tu parles de la transe effectivement ! Tu en a fait l'expérience. Donc, la question n'est pas là. Voilà, c'est une question que j'avais envie que l'on discute ensemble, tu vois c'est ça ! 
- JPS : Bon, alors on fera notre prochain interview là-dessus, suite au prochain épisode. Vous avez une autre question ?
- Public 3 : Mais ne vous répondez pas à la question !
- JPS : Non mais là, je ne peux pas parce que bon…
- Public 3 : Sa question est très, très intéressante et j'aimerais avoir votre réponse !
- JPS : Oui, eh bien forcément, je suis un homme, je ne le nierais pas ! Oui c'est vrai ! Bon après, est-ce que je dois m'en excuser ? 
- Public 3 : Il ne s'agit pas de ça !
- NB : Ce n'est pas ce que je dis !
- JPS : Mais est-ce que tu veux formuler différemment ?
- Public 3 : Mais, on a compris sa formulation, c'est votre réponse qu'on attend ! Ce que tout le monde a compris. 
- JPS : Oui, mais bon, peut-être que je n'ai pas la réponse à cette question, j'avoue ici mon ignorance ! 
- NB : Je ne pense pas qu'il fasse reformuler mais en tout cas, la question n'est pas de s'excuser, ce n'est pas ça la question. La question c'est de, on pourrait dire assumer, mais n'est ce pas le bon terme, à vrai dire, c'est d'assumer cette position effectivement genrée, qui est là, et en même temps, de la faire travailler.
- JPS : Non, c'est pas genré, mais c'est le désir ! Tu vois bien dans le désir, les Dieux sont hommes et ils sont femmes ! Je veux dire, il y a toute une gamme, une interchangeabilité, une assimilation, une circulation, il y a tout un échange qui se passe quand tu crées, alors, on est à la fois homme et femme. Te ne peux pas être uniquement homme et bon, c'est appartenir au monde, je pense. Enfin, c'est mon point de vue !
- EW : Donc vous, vous vous sentez à la fois homme et femme ? 
- JPS : Oui, je me sens dans une ou des énergies et les énergies ne sont pas genrée. La sexualité, c'est une énergie ! Je dis oui, voilà, oui, c'est indéfinissable... L'orgasme, c'est indéfinissable. Quand ça arrive, c'est subjuguant. Justement, il n'y a pas de mot pour le définir. Et donc, dans mon travail, je parle souvent d'orgasme, alors, forcément, il y a peut être ce point qui n'est pas définissable... Sade en a longuement parlé mais je pense que Sade serait beaucoup plus genré homme que moi. Mais bon, après, moi, je n'utilise pas du tout le côté humiliant et dégradant chez la femme ; qui est, pour moi, par ailleurs, le réceptacle du plaisir. Mais peut-être que je m'illusionne et me leurre ! En tout cas,  j'aime ce rapport de désir envers les femmes, cette interconnexion que nous avons tous et toutes. J'espère que ça va perdurer car le monde est beau ainsi !
- EW : En fait, c'est un hymne à la création !
- JPS : Ah, oui, absolument ! c'est un Hymne mais il n'est ni religieux ni athée, il est spirituel mais je ne sais pas, un peu au-delà... J'essaye de naviguer un peu au-delà des cultures, même si je trouve une œuvre chrétienne, comme par exemple, j'ai lu, l'œuvre de Marguerite Porete, qui a écrit son livre Le miroir des âmes simples et anéanties au XIIIᵉ siècle et qui avait été brûlée pour avoir écrit ce livre ! Qui est une œuvre magnifique et je me sens très proche d'elle.
- Public 3 : C'est une œuvre sur l'amour surtout ! Ça parle de l'amour !
- JPS : Et du désir, oui voilà !
-- Public 3 : Et de l'amour !
- JPS : Mais c'est au-delà justement. Oui, mais il n'est pas genré justement. Elle est dans cet amour universel de l'amour divin. Comme Hildegarde von Bingen, c'est pareil ! Et Frida Kahlo aussi, c'est une femme qui parle aussi de sa vie des ses désirs, et de ses souffrances !
- Public 3 : C'est différent, on ne peut pas comparer quand même Porete avec Frida Kahlo !
JPS : Moi je pense que oui ! 
- Public 3 : Ce n'est pas la même célébration. Frida Kahlo était dans l'amour charnel que Porete, elle, était dans l'amour spirituel. 
- JPS : Mais, qu'en sait-on ? Non, non, moi je ne suis pas du tout dans la séparation comme ça, pas du tout ! Car, c'est très charnel ce qu'elle écrit. C'est très charnel, vraiment, c'est très jouissif ! Ah oui, Justement, elle ressent son corps !
Beaucoup de gens parlent de la spiritualité t physique, sans parler du corps dont on oublie le corps. Donc elle passe par là, mais c'est en cercle. Et donc j'ai un peu cette même impression physique, où dans les travaux de Nancy Spero par exemple, que j'arrive à voir le tableau. C'est intéressant. J'aime tous les gens qui travaillent le corps. J'aime beaucoup les dessins de Rodin. Les dessins érotiques de Rodin ! J'adore aussi Antonin Artaud. Non seulement il parle du corps, mais aussi de la magie, de l'interconnexion spirituelle, du spectacle, de l'insulte.
- Public 3 : Oui, mais bizarrement, vous aimez le corps, vous êtes un artiste, mais vous ne prenez pas la peinture comme un matériau que l'on transmute, que l'on travaille, que l'on cherche !   
- JPS : Non, parce que ça m'ennuie ça et que je ne suis pas alchimiste !
- Public 3 : Alors, vous niez votre corps, parce que là, c'est très esthétique, c'est fait avec un crayon…
- JPS : Mais non, je ne nie pas le corps, non, pas du tout ! Car j'ai travaillé souvent et longtemps la matière car je faisais des peinture à Montréal, des peinture avec des épaisseurs de trois ou quatre centimètres, des impastos hauts de peinture à Montréal, de peinture au épaisseur de trois ou quatre centimètres, des impastos hauts comme ça, et des toiles de trois mètres par trois mètres. Mais j'ai trouvé cette vue justement et vous avez raison, j'ai trouvé l'énergie du corps mais ailleurs ! Et bon, je pense que l'intelligence peut comprendre le corps au travers de mes aplat. Quand vous regardez un Matisse, vous sentez la danse ! Et si vous ne sentez pas l'énergie dans La Danse chez Matisse ? Alors, oui, il vaut mieux peut-être aller voir les sculptures de Rodin. Alors peut-être oui, certaines personnes ont besoin de la physicalité du corps. Moi je n'en ai pas vraiment besoin parce que l'idée jaillit. Et quand je travaille, c'est très physique de travailler la sérigraphie, c'est très physique, très fatiguant et très corporel. Voilà, donc mon corps est là présent dans le geste sérigraphique !
- Public 3 : Ouais, mais c'est pas rien.
- JPS : Mais là, vous voyez une bonne médium.
- Public 3: C'est le medium pour accéder à quelque chose mais le résultat ne montre pas la transmutation de la matière : c'est lisse, c'est propre, c'est aseptisé !
- JPS : Je vous remercie mais c'est très insultant ce que vous me dites ! 
- Public 3: Non, non, ce n'est pas une insulte !
- JPS : Mais si, bien sûr, parce que bien au contraire, quand vous êtes devant mes œuvres ; vous avez ici des visuels qui sont projetés… mais quand vous êtes physiquement devant mon œuvre ; Madame la directrice était d'ailleurs venue voir mon exposition à Besançon et elle pourrait vous en témoigner car, c'est une expérience complètement physique ! Parce que vous êtes devant quatre-vingt mètres carrés de peinture et que votre corps est intégré dedans. Donc il faut quand même parler de choses que l'on connaît, avant d'insulter les artistes, s'il vos plaît…
- Public 3 : Mais moi, je parle du petit tableau qui est là, exposé au Musée ! Il est très beau et moi, je l'adore !
- JPS : Oui, mais si vous ne rentrez pas dedans physiquement, je n'y peux rien. Et puis ce n'est pas ma faute à moi, comme on dit !
- Public 3 : Mais ne le prenez pas pour une insulte ! Là, c'est vous qui le lisez comme ça mais c'est absolument pas ça !
- JPS : Non mais vous me dites que mon travail est plat et neutralisé. Bon, pas du tout parce qu'il faut pouvoir y rentrer dedans. Mais vous avez raison, peut-être que dans l'escalier, on ne peut pas y rentré physiquement, bon peut-être ? Mais en tout cas, tous les gens qui viennent à mon atelier voir ça, pour eux, c'est toujours un choc émotionnel !
- Public 3: Certainement.
- JPS : Oui, mais bon là, on vous montre des visuels qui ne sont pas au top mais moi je défends mon boulot. C'est tout ! Parce que ce n'est pas un travail qui est neutre, justement. Et pour vous raconter une petite anecdote, un jour, j'ai des gens qui sont venus dans mon atelier, finalement une dame qui a servi à Beaubourg, au Musée Guimet, et puis elle était venue avec une amie, qui n'avait sans doute aucune éducation artistique, enfin, je présume… Et cette dame m'a dit : Monsieur Sergent, votre travail, votre mur, ça me donne envie de danser ! Donc je vous contredit frontalement dans ce que vous venez de nous dire car mon travail n'est ni neutre, ni aseptisé ! et nous disent vous avez une fameuse. Voilà. Mais, par contre, la dame, qui a elle avait étudié l'Art et la Culture pendant vingt ou trente ans professionnellement, elle, ne ressentait pas cette énergie. Alors, bon, c'est assez tricky comme on dit en anglais… Tout le monde ne rentre pas dans mon travail et c'est normal mais certaines personnes y rentrent...
- Public 3 : Non mais c'était juste par rapport au discours. Moi je faisais un lien entre ce que vous dites et ce que je vois !
- JPS : Oui, oui, bien sûr !
- Public 3 : Je ne vous insulte pas, je ne critique pas votre travail. C'est mon ressenti par rapport à ce que je vois et par rapport à ce que vous dites ! Ce n'est pas plus que ça ! Je ne veux pas vous fâcher…
- JPS : Alors merci pour vos remarques, mais bien sûr que devant un travail comme cela, Il y a des milliers de questions qui se posent, bien évidemment ! Si vous avez d'autres questions, éventuellement ? Bon, alors écoutez merci beaucoup Madame la Directrice, de m'avoir accueilli ici dans ce beau Musée, où je n'ai que de bons souvenirs et j'espère bien que nous pourrons éventuellement travailler ensemble à l'avenir. Et merci à toute l'équipe. Ils nous ont beaucoup aidés à la communication et tout ça. Merci aux caméramans Bernard et Jeff et je vous souhaite à tous de passer une excellente soirée en attendant le plaisir de vous revoir bientôt. Et si jamais vous voulez passer à l'atelier, c'est à Besançon. Merci beaucoup et au revoir…


LES DÉFINITIONS 

 

- 1, Shakti : signifie « pouvoir », « puissance », « force ». Dans le Tantrisme, ce mot désigne l'énergie féminine, le principe actif de la force qui anime aussi bien l'Univers que tous les êtres vivant qui le peuplent.
- 2, Le vide métacosmique, la pure conscience : concept hindou inspiré du titre d’une petite gouache hindoue du 18ème siècle (Ritual Art of India, Ajit Mookerjee).  
- 3, Tantrisme : désigne un ensemble de textes, de doctrines, de rituels et de méthodes initiatiques de l'hindouisme. Etymologiquement, c’est la conjonction de deux mots sanskrits : tanoti qui signifie expansion et trayati, libération, ce qui donna le mot tantra, « expansion-libération ». Selon le Tantrisme la sexualité est une voie privilégiée d’accès au spirituel. Elle est donc sacrée. 
- 4, Kâlî la "Noire" : est, dans l'hindouisme, la déesse de la préservation, de la transformation, de l'anti-morale et de la destruction. Celui qui la vénère est libéré de la peur de la destruction. Dans l'art, Kâlî est souvent dépeinte en copulation avec ses éléments iconiques : Plusieurs bras signalent ses innombrables capacités. Une langue proéminente symbolise la consommation des vices. Une guirlande de crânes et une épée montrent son rôle de libératrice des cycles de la réincarnation.
- 5, Shiva : « le bon, celui qui porte bonheur », est un dieu hindou, il est représenté en tant que yogi qui possède la connaissance universelle, suprême et absolue, voire dans un état « au-delà de la connaissance ». 
- 6, Les Upanishad (800 et 500 - J.C.) : du sanscrit upa, déplacement physique, ni, mouvement vers le bas et shad, s'asseoir, soit l'idée de « venir s'asseoir respectueusement au pied du maître pour écouter l’enseignement ». C’est un ensemble de textes philosophiques qui forment la base théorique de la religion hindoue.
- 7, Le point Bindu : Dans la métaphysique hindoue, Bindu est considéré comme le point à partir duquel la création commence et peut devenir unité. Il est également décrit comme « le symbole sacré du cosmos dans son état non manifesté ». Il est le point autour duquel un mandala est créé et qu’il représente l’Univers dans sa totalité.
- 8, Vīrya, est un mot sanskrit signifiant « effort », « persévérance », « diligence », « vigueur », « énergie », « héroïsme » ou « enthousiasme ».
- 9, Dharma : l'Ordre des choses, la Loi universelle. Et, par conséquence : l'Hindouisme, forme humaine (religieuse) de la Norme cosmique.
- 10, Samâna (souffle vital) : est un terme sanskrit qui correspond dans la philosophie indienne et plus particulièrement dans le Yoga au flux d'énergie vitale.