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Jean-Pierre Sergent

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Écrits IV - Textes d'artiste (2015 - présent)

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BARTLEBY OU DIRE NON À L'HUBRIS HUMAINE & SOUVENIRS DE MON AMI L'ERMITE AUGUSTE DE LA CENDRÉE | Télécharger le PDF

"Ayons mépris de toute sujétion,
Nous, les fils du vaste univers, [...]
Seigneurs du monde, irons à notre guise
Où nous plaira, libres de tout contrôle."1

J'écris ce texte fin juillet, début août 2022, après avoir lu le très beau roman Bartleby d'Herman Melville, avec la puissante postface de Gilles Deleuze (au sujet de laquelle il serait intéressant d'écrire aussi un petit texte). Cette lecture m'a fortement bouleversé et touché au plus profond de moi-même et m'a déstabilisé. Peut-être, sans doute, à cause de la beauté du personnage, ce Bartleby, refusant le monde et qui s'en va, vers sa mort, sans rien dire, sans manger, sans une complainte... Ce personnage à la Gandhi, a aussi déshabillé mon âme et je me suis vraiment identifié fraternellement à lui. Innocent au mains vides, cet ermite a-religieux, me ressemble sans doute un peu et je pense qu'il ressemblerait aussi, à chacun d'entre nous aujourd'hui où la situation globale du monde devient vraiment catastrophique et très préoccupante.

En voici l'état des lieux, en ces jours d'été caniculaire, où la rivière, le Doubs, sur laquelle j'aimais tellement aller faire des balades en canoë à cette période de l'année, dans les Bassins du Doubs, a totalement disparue, son lit et ses berges ne sont plus qu'une prairie verte foisonnante ; il ne reste plus, de ce grand lac, cette étendue d'eau immense et magnifique, qu'un petit ruisseau fragile et tremblotant. Le soleil et la sécheresse historique l'ont fait évaporer totalement. Ce ne sont plus maintenant que fantômes, regrets, souvenirs et réminiscences qui hantent ce paysage de désolation absolue… 
Depuis près de trois ans, la pandémie du COVID a touché l'ensemble de la Planète, tuant et rendant malade des millions de personnes et déstabilisant psychiquement, en les isolant, de nombreux individus, mettant aussi à mal beaucoup de systèmes économiques fragiles... 
Une terrible guerre a été déclarée en Europe entre L'Ukraine et la Russie par un dictateur fou... 
Jeudi dernier, le 28 juillet, nous avions déjà dépassé et dépensé toutes le ressources que la Terre pouvait produire en une année... 
En plus de cela, les Pinèdes du sud-est de la France ont brûlé comme jamais sous des températures battant tous les records historiques de chaleur... 
Et nous vivons donc, comme d'habitude (business as usual), sur le crédit du Monde, en espérant que la situation puisse tenir encore un peu, comme avec le très fameux concert des musiciens de l'orchestre du Titanic ! Belle métaphore mais je ne crois, ni ne pense pas que cette fois, l'Art, mon art et celui d'autres artistes, pourra désangoisser et sauver encore à nouveau le public crédule et l'humanité entière de ce désastre annoncé depuis si longtemps, qui est là, bien réel et profondément consubstantiel, à ce jour, d'une apocalypse généralisée. Alors à quoi bon vivre et créer encore ? Être un artiste pourquoi donc ? "I would prefer not to." répondait ce cher Bartleby, cette espèce de frère d'arme dans la grande bataille contre l'ego, la stupidité et l'hubris inextinguible et destructrice de l'homme.

Dans le roman, il vit comme un ange éthéré, un artiste hypersensible, ne créant cependant rien et vivant comme un ermite dans le bureau de son patron en ne se nourrissant que de gâteaux au gingembre et ne sortant jamais de l'étude dans laquelle il travaillait et où il squatta bien humblement quelques temps, sans faire aucun bruit et en ne dérangeant personne. Un jour ou l'autre, il décide de ne plus copier les minutes que son patron lui demandait de réaliser, en répondant à ses demandes tout simplement cette petite phrase, toujours la même : "Je préférais ne pas le faire...", phrase qu'il répéta comme un leitmotiv, un mantra, une multitude de fois lorsqu'on lui posait une question et quel que soit le sujet de la question. Les raisons de ses refus ne sont pas si évidentes que cela à découvrir, sans doute était-il un peu 'dérangé' et profondément malheureux mais peut-être aussi, en avait-il tout simplement marre de l'état du monde dans lequel il vivait alors ?

"Bartleby n’est pas le malade, mais le médecin d'une Amérique malade, le Medicine-man, le nouveau Christ ou notre frère à tous."2

Et tout le monde, aujourd'hui je pense, pourrait se reconnaître dans cette véritable et définitive position de retrait, d'un refus brutal et définitif : Ras le bol de ce monde de merde là ! Il y en a vraiment marre ! Too much is too much !

Mais vaste et simple programme que de ne rien faire dans notre monde bouleversé (upside-down serait plus approprié) et hyperactif comme le nôtre. Et qui, peut-être, était déjà celui du Wall Street dans le New York de l'époque ! Cela se passait dans les années 1850, sans doute, était-ce le véritable début de l'aire capitaliste... ? Avec le développement de la finance et des usuriers, de la bourse, des grandes fortunes, le commencement aussi de l'anéantissement génocidaire systématique des Amérindiens, il faut se remémorer les belles peintures et les descriptions faites par George Catlin3 des rituels et des Indiens des dernières tribus libres amérindiennes des Plaines dans ces mêmes années (1830)... Les baleinières chassaient les 'Moby Dicks', les cachalots jusqu'à plus soif, Melville nous en a parlé magnifiquement dans son roman incontournable… C'est également la mise en place et l'avènement de l'exploitation industrielle du Monde et des ressources naturelles par des moyens techniques inventés alors et plus performants comme : les trains, les bateaux à vapeur, les armes à répétition etc... ainsi que les nouvelles colonisations par les pays européens des continents africains et asiatiques...
Aujourd'hui, à notre époque où tous ces systèmes financiers sont à leur climax, ils ont littéralement explosé et détruit l'ensemble des mondes habitables de notre Planète. Visuellement, ce serait un peu comme si nous pouvions toucher de nos doigts innocents et nus, les plaies béantes faites par l'ensemble de l'humanité sur notre petite Terre maintenant, toute pestiférée, toxique, rétrécie et malade. Pauvre Terre-Mère, que nous avons largement et copieusement violée, battue, dépouillée, asservie, déshonorée, assassinée, éteinte en la privant violemment de toutes ses forces vitales, joyeuses et régénératrices.

Nous faut-il résister passivement comme le dit Linda Lê, dans sa très belle préface :
"Bartleby défie toutes les interprétations. Artaud appellerait une "densité voltaïque". […] "C’est l’histoire d’une résistance passive et d’une fascination, celle des affrontements sans éclat entre un homme qui a les pieds sur terre et un homme toujours perdu dans des rêveries face à un mur aveugle et qui, dans sa «nonchalance distinguée» représente une énergie déstabilisatrice."4

Oui, c'est sans doute cette résistance-résilience, cette énergie 'passive' et déstabilisatrice des systèmes établis, cet esprit d'insoumission, dont le Monde aurait bien besoin aujourd'hui ! Dût-on provoquer collectivement la mort de toute l'humanité ? Un Refus d'un Monde destructeur et stupide, dire non à ce qu'il est devenu, l'insoumettre et le détruire ! Abdiquer et peut-être s'en retirer définitivement et essentiellement... Sur la pointe des pieds... Non pas, par peur, égoïsme, soumission ou infériorité... Mais par lucidité, générosité et pure intelligence, tout simplement !

Bartleby agit également, par ailleurs, comme un révélateur un détonateur, comme agissent aussi beaucoup d'artistes, Gilles Deleuze le dit très bien ainsi :
"Les originaux sont les êtres de la Nature première, mais ils ne sont pas séparables du monde ou de la nature seconde, et y exercent leur effet : ils en révèlent le vide, l’imperfection des lois, la médiocrité des créatures particulières, le monde comme mascarade."5

Il nous faut donc véritablement, comme Bartleby le fait si efficacement, révéler la vérité et le vide abyssale dans lequel vivent nos sociétés contemporaines, dont l'Art est le thermomètre, la vitrine et le parangon absolu car il représente de nos jours, la preuve, l'exemple d'un néant abyssal, le plus vulgaire, le plus évident, le plus cru, le plus probant et le plus définitif de nos pauvres et vulgaires croyances, pensées et aspirations. En plus de l'état du monde actuel et comme si cela ne suffisait pas, il faut rajouter donc à cette longue liste non exhaustive que je viens d'énumérer : cet Art, qui est en pleine dérive matérialiste, financière et en pleine déperdition spirituelle. "Nous ne voulons pas nous avouer que nombre des malheurs qui frappent l'humanité proviennent de ce que nous sommes devenus impardonnablement et désespérément matérialistes."5 Dit Tarkovski dans son beau livre Le Temps scellé, que vraiment tout le monde et surtout les artistes, devaient lire absolument. 

L'Art est ma partie, ma patrie, mon métier, ma vie et aujourd'hui, plus que jamais, le fait d'être et de vivre en tant qu'artiste, me provoque également des hauts le cœur, des nausées et bien des incertitudes en rapport à ce Marché de l'Art, qui est en train de s'emballer complètement comme un Ouroboros6 spéculatif insatiable. Effectivement, la propension des hommes riches et célèbres d'aujourd'hui (un peu comme les mécènes d'autrefois mais sans posséder leur grandeur d'âme), à se complaire dans les immondices artistiques et intellectuels vendus aux plus hauts prix et le faisant dans une délectation presque innocente, jouissive, anale... Tout en jouant innocemment avec leur infinité d'argent, de fric sale, à placer, à investir, à faire fructifier, à recycler, à blanchir ; me fait très peur ! Et quand vous allez voir une des grande Foires d'Art Contemporain : par exemple, la Foire de Bâle ou la FIAC de Paris, vous en ressortez avec de vraies nausées, une véritable envie de vomir, des spasmes existentiels et vous êtes littéralement épuisé et totalement désespéré. C'est ça l'Art aujourd'hui ! 
Car on n'y présente presque plus aucun art 'véritable', unique et émerveillant mais juste des sous-produits 'marketisables' et amusants, simpliste, facilement repérables et achetables. Il faut nourrir et amuser le peuple pour le soumettre et pour qu'il se tienne coït et tranquille. Certains artistes se révoltent pourtant :
"Je ne signe plus rien, ras le bol de ce Marché de l'Art de merde."7 À dit Thomas Bayrle, un artiste allemand dans une émission sur Arte et Markkus Lüpertz y dit également : "Aujourd'hui, les gens ne regardent plus les tableaux. Ils voient juste 20 millions accrochés au mur. C'est très malheureux."7

Et pour en remettre une couche au sujet de l'Art, voici cette phrase de l'écrivain-poète américain William S. Burroughs, d'une grande vérité vraie et décapante :

"Que mange la machine à fric ? Elle mange la jeunesse, la spontanéité, la vie, la beauté et, surtout, elle mange la créativité. Elle mange la qualité et chie la quantité."

Cette situation d'un monopole imposé et dominé par les collectionneurs, galeristes et artistes ultra-riches de la Planète, seulement quelques personnes au Monde (moins d'une centaine), est vraiment tellement ubuesque, grotesque, grandiloquente, mégalomaniaque et hubristique ; mais elle est cependant très efficace. Puisqu'en effet, à ce jour, tous les prix de ventes du Marché de l'Art, ont été, en général, multipliés par cinquante durant les cinq dernières années, ce qui est assez stupéfiant et prouve bien l'immense efficacité de ce système inflationnaire. Acheter de l'Art est aujourd'hui la façon la plus simple et rentable de faire beaucoup d'argent, facilement et en très peu de temps ! Voici ce qu'explique avec grande fierté et enthousiasme La Gazette des Arts :

"Quand il y a encore cinq ans, un jeune artiste faisait ses premiers pas en salle des ventes autour de 10 000 $, il n’est plus rare, aujourd’hui, de voir des débuts autour de 300 000/500 000 $. Toutefois, on estime que l’inflation va jouer en faveur du marché de l’Art, au même titre que pour la haute horlogerie, la joaillerie, les yachts et les voitures de luxe ; celui-ci est plus sécurisant que les marchés financiers, secoués par la guerre en Ukraine."8

Rendez-vous compte et donc rassurez-vous bonnes gens, tout va bien dans le meilleur des mondes, même la guerre en Ukraine est utile et profitable à l'Art ! Tout cela serait vraiment désopilant et nous ferait tous bien rigoler, si paradoxalement et à l'opposé de cette grande gabegie, les contres-coups féroces de ce tsunami financier artistique, n'étaient pas si délétères, en créant des zones infranchissables, une tabula rasa, un non-espace entre les 'vrais' et sincères artistes et galeristes honnêtes et ces bouffons mondains, ces clowns matérialistes, riches, ridicules, cyniques et désenchantés de ce Monde de l'Art international. C'est vraiment très préjudiciable et préoccupant pour beaucoup d'artistes contemporains qui, comme moi, peuvent à peine payer le loyer de leurs ateliers et ne vendent pratiquement plus rien. Je pense qu'il faut vraiment dire Merde à ce système culturel hégémonique et destructeur pour sortir dignement du cadre de ce Marché et de ses doxas. Même si le prix à payer est, ou serait, de sortir également de la création ? Mais comme le dit encore Tarkovski :
"Or, si l'Art exprime l'idéal et l'aspiration à l'infini, il ne peut servir à des fins de consommation, sans être altéré dans son essence." Et ce qui est encore plus vrai, un peu plus loin : "L'Art affirme ce que l'homme a de meilleur : l'Espérance, la Foi, l'Amour, la Beauté, la Prière... Ce dont il rêve, ce en quoi il espère..."9

- À quoi rêver maintenant ? - Que devenir ? - Qu'espérer ? - Que faire vraiment ? Où est la vraie beauté ? Et la vraie bonté ? Et quid de la poésie mon cher Rimbaud ?

Faudra-t-il se réfugier dans une maison isolée, comme mon cher ami et voisin l'Ermite Auguste qui, dans les années soixante-dix/quatre-vingt, vivait alors solitaire, à la Cendrée, en même temps que moi, qui vivais à côté, à cinq cents mètres, à la ferme de La Fauconnière, près de Charquemont (dans le Doubs, juste à la frontière franco-suisse) où en plus d'être peintre-ermite, j'élevais des chevaux américains. Parcours inversé par rapport à Auguste, puisque j'ai commencé comme ermite et puis, je suis allé vivre à Montréal, puis à New York et maintenant, je travaille et habite à Besançon. 
Il était gardien d'un ancien relais de diligence, au dessus d'un col, où sa seule chambre-salle-à-manger, avec la cuisinière à bois, était remplie de belles photos de paysages découpés dans des magazines du monde entier et collés sur tous les murs (un peu comme la chambre de Vincent Van Gogh à Arles)... Il venait souvent me réveiller, portant sa colombe sur l'épaule, en m'interpellant avec sa voix forte d'ermite à la grande barbe blanche, me sortant du lit et du silence nocturne vers les dix heures du matin : "Tu vas te lever fainéant !" Disait-il impérativement !
Il faut dire qu'à l'époque, je peignais toutes les nuits et ne me couchais jamais avant trois ou quatre heures du matin. Et puis, de bon matin pour moi, je lui servais un petit blanc, un peu sucré de Monbazillac, dont je gardais une bouteille juste pour lui, ce qu'il appréciait particulièrement. Et moi, je petit-déjeunais, en buvant mon café turque, chauffé au feu de bois et y trempais, dans mon grand bol en céramique blanche, de grandes tartines de beurre avec du miel de sapin, du Bleu de Bresse et des piments rouges : prémonition sans aucun doute de mes futures voyages mexicains… 
La fin du livre Bartleby m'a fait fortement penser à lui, car mon ami, comme le héros du livre, avait décidé, lui aussi, pour des raisons que je n'ai jamais vraiment connues… en quelque sorte de se retirer du Monde. Pour vivre d'air pur, isolé, libre et solitaire dans ces fascinantes et merveilleuses montagnes Jurassiennes. Comme je l'ai d'ailleurs fait moi-même pendant dix ans. Je sais seulement qu'Auguste avait été pompier à Paris (Pompier de Paris, quel honneur !), peut-être avait-il eut la grande vie là-bas ? Depuis combien de temps vivait-il là ? En tout cas, nous allions, quand j'étais enfant, déjà très souvent les voir, lui et sa colombe (qu'il portait toujours sur son épaule), avec mon grand-père Maurice et je crois que les deux personnages au fort caractère s'appréciaient beaucoup. 
Etudiant un peu plus tard, à l'Ecole des Beaux-Arts de Besançon, je suis allé lui rendre une dernière visite à l'Hôpital psychiatrique de Novillars où il avait dû être interné car il perdait un peu la tête. Il semblait bien allé et accepter la vie, résigné à son sort, quel qu'il soit, comme un grand sage ! Il était vraiment l'égal d'un Bartleby, en marge, en ban, en rupture de la société, ayant dit non à beaucoup de choses superficielles et oui, en tant qu'ascète, à d'autres choses plus essentielles, plus simples et plus sincères. Il a vécu pleinement son véritable parcours d'ermite, sa vraie vie : fort, fier et solitaire mais avec cependant, cette amie fidèle et intemporelle, perchée toujours fusionnellement sur son épaule, sa colombe blanche, immaculée, comme un Saint-Esprit animal, rédempteur et enchanteur. 

Et c'est en lisant le passage de la fin du livre de Melville où le patron de Bartleby, d'ailleurs très gentil et bien intentionné à son égard, va le voir une dernière fois à la prison des Tombes où celui-ci était enfermé pour vagabondage... Cette scène troublante, terriblement dramatique, émouvante et très belle à la foi, m'a fait immédiatement violemment repenser à ma dernière visite à mon ami l'Ermite Auguste de la Cendrée :

"Bartleby
- Je vous connais, dit-il sans se retourner - et je n'ai rien à dire. […]
- Je sais où je suis, répliqua-t-il, mais il ne voulut rien dire de plus et je le laissai." [...]
Et puis à la fin, un peu plus loin, après qu'il ait refuser de se nourrir pendant plusieurs semaines et que l'on découvre son cadavre allongé sur un banc dans la cours :
"La face rebondie du fricotier me scrutait :
- Son déjeuner est prêt. Il va pas déjeuner aujourd'hui non plus ? Est-ce qu’il vivrait sans manger ?
- Il vit sans manger, répondis-je, et je fermai les yeux.
- Et, il dort, pas vrai
- Avec les rois et les conseillers, murmurai-je."10 

Ainsi moururent et meurent toujours les Rois, les Sages, les Poètes, les Saints, les Artistes et les Ermites... Alors aujourd'hui, faut-il vraiment se retirer complètement de ce monde de dingos ? S'en contre-foutre et l'annihiler totalement ? Et dire définitivement : NON et MERDE à l'HUBRIS humaine ? C'est tentant Saint Antoine !11

Jean-Pierre Sergent, 1 août 2022

1  Les Îles enchantées, L'Île de Barrington & les boucaniers, Herman Melville, P. 96
2 & 5  Postface de Bartleby, par Gilles Deleuze, P. 190 & 180
3 Les Indiens d'Amérique du Nord, George Catlin, 1830
4  Préface de Bartleby par Linda Lê, P. 12
6 & 10  Le Temps scellé, Andreï Tarkovski, P. 278 & 277
7  (Mythologie) Représentation d'un serpent ou d'un dragon qui se mord la queue.
8  Émission Twist, La culture de la mémoire d'aujourd'hui, ARTE TV, 13.02.22
9  L’Art valeur refuge, La Gazette Drouot, 22,06,2022
11  Bartleby, Herman Melville & Job 3, 11-16, P. 60
12  Rèf. : La tentation de saint Antoine, Gustave Flaubert


AU SUJET DE LA DISPARITION DE L'ÂME AUJOURD'HUI | APRÈS "LE TRÉSOR DES HUMBLES" LIVRE DE MAURICE MAETERLINCK

CONSTAT & ÉTAT DES LIEUX

"Il y a vraiment des siècles où l’âme se rendort et où personne s’en inquiète plus."

L'Art n'est pas uniquement un exotisme du vivant car il possède une âme propre. Et notre monde contemporain européen et français en particulier, est tellement habité d'une "tristitude" envahissante, très sombre et contagieuse, qu'il est difficile pour nous artistes de flotter, vaille que vaille, au milieu de cet environnement délétère. L'Art et nous-mêmes sommes comme des icebergs perdus en haute mer, mais enfouis, noyés par la non salinité de cette eau non porteuse et enfouissante. Cette saumure diluée ne permettant plus de flotter fièrement au 9/10 de notre masse immergée, comme tout bel iceberg érigé, bandant, vertical, vierge, blanc et joyeux qui se respecte. Ce ratio s'étant plutôt effondré, on pourrait gager que notre niveau de flottaison est maintenant seulement autour des 99/100 de notre masse immergée dans cette mer désalinisée, pauvre, déshumanisée. Comme pour ces pauvres et tristes marins d'eau douce, sans grands espoirs d'horizons lointains, sans perspectives d'aventures humaines et artistiques intéressantes.

Cet état de fait, bien malheureux, malgré tous nos efforts, semble s'être installé, petit à petit et insidieusement, avec la logique capitaliste et après les grands chocs du vingtième siècle dernier : les grands mouvements artistiques qui ont bousculé l'Art et nos façons de voir la vie ; mais encore et surtout bien sûr, après les deux grandes guerres mondiales et les terribles génocides humains, peu comparables historiquement sauf, bien sûr, avec la colonisation des Amériques par l'asservissement et la presque extermination des peuples indigènes.
Alors, l'Art pouvait-il vraiment survivre à ces grands bouleversements, cette liberté artistique folle ? Ces chocs historiques profonds ? Ainsi qu'à ce nouveau Marché de l'Art financiarisé, capitalisé, marchandisé et même institutionnalisé, qui a transformé l'Art, comme toute choses par ailleurs, en marchandise ? Il semblerait plutôt paradoxalement que non, n'en déplaise aux chiffres astronomiquement élevés, édifiants et jamais atteints de ce marché là ! Car l'Art semble avoir perdu de son sens, de sa vitalité, de sa beauté et de son "esprit" !

Et même la beauté**, si elle ne reste qu'esthétique, a complètement disparu des radars et des préoccupations des artistes contemporains ; sauf, peut-être, pour quelques peintres du dimanche… Et alors la spiritualité n'est, bien sûr, elle-même plus évoquée du tout à notre époque si bien nommée post-culturelle, si totalement sécularisée. Cela veut-il dire, comme le disait si justement Maeterlink, que l'âme et sa beauté adjointe ne seraient plus nulle part d'actualité ?

"A une époque très reculée de l’histoire de l’Inde, l’âme doit s’être approchée de la surface de la vie jusqu’à un point qu’elle n’atteignit jamais plus. […] Rappelez-vous la Perse, par exemple, Alexandrie et les deux siècles mystiques du Moyen Age."

Car, bien évidemment, de nos jours et ça, je le sais par mon expérience et ma longue pratique artistique : l'âme (l'énergie vitale) ne touche, ne transcende, n'interroge, n'émeut, ne transperce plus rien ni plus personne. Ni le public en général, ni les aficionados du Monde de l'Art que sont les collectionneurs, directeurs de musée, galeristes etc., ni même les individus en particulier… 
Enfouis, refoulés, perdus, broyés, l'Art et l'âme soudés ensemble comme des amants fusionnels et éternels, maudits peut-être ? Ils ont sombré et sont aussi jetés en pâture, parmi une infinitude de déchets vulgaires et étouffants de produits de consommations courantes, de pensées médiocres, d'actes et de volontés soumises créés par l'ensemble des êtres humains, étant, maintenant, tous devenus et comme des moutons de Panurge, de très petits ordinaires et minables consommateurs, même en achetant des œuvres de plusieurs millions de dollars… Juste de petits consommateurs… Ni plus ! Ni moins !

Alors à quand une renaissance ? Un réveil de l'Art et de l'âme ? Affaire à suivre !

* Le réveil de l’âme, Le trésor des humbles, Maurice Maeterlinck

** "En revanche, il y a des siècles parfaits où l’intelligence et la beauté règnent très purement mais où l'âme ne se montre point. Ainsi, elle est très loin de la Grèce et de Rome, du XVIIe et du XVIIIe siècle français. On ne sait pas pourquoi, mais quelque chose n’est pas là ; des communications secrètes sont coupées, et la beauté ferme les yeux. Il est bien difficile d’exprimer ceci par des mots et de dire pour quelles raisons l’atmosphère de divinité et de fatalité qui entoure les drames grecs ne semble pas l’atmosphère véritable de l’âme."

Jean-Pierre Sergent, le 29 décembre 2020


DU CARRÉ AU CARRÉ : LE DÉVELOPPEMENT ORGANIQUE DE LA STRUCTURE ET DE LA FORME DE MES PEINTURES


Ce texte, écrit a posteriori, bien longtemps (plus de vingt ans) après avoir pris les décisions formelles au sujet de l’architecture de mes œuvres picturales (de France 1984-1993, en passant par Montréal 93-94, pour finir à New york 1994-2003), essaye de montrer comment au cours de ces nombreuses années de travail, cette structure est passée du carré (premières abstractions 1984) pour revenir au carré (premier travaux sur plexiglas de New york 1999). Comme une respiration et une confirmation de l’importance de l’unité carrée, bien inscrite dans un grand ensemble fluctuant et mouvant comme la foule ou l’histoire de l’humanité.

FRANCE 1984 > 1991

Jean-Pierre Sergent, Peinture, huile sur toile, 22 x 22 cm, 1987 France

   Jean-Pierre Sergent, "Abstraction carrée #2", huile et plâtre sur panneau 1987, 1,30 x 1,30 m

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Abstraction carrée #1", huile sur toile, 22 x 22 cm, 1987 & "Abstraction carrée #2", huile et plâtre sur panneau 1987, 1,30 x 1,30 m


- Les premières abstraction carrées datant de 1987, sont composée presque exactement de la même manière que mes peintures sur Plexiglas actuelles. Elles sont composées d’un centre, entouré d’un “cadre” multicolore. Le centre est le lieu de l’émotion, de la matière, du corps, de l’intime et du sacré. Le tour, protège géographiquement, avec force, frontalement et sur les côtés, comme les murs remparts inviolables d’une citadelle, d’un jardin des délices, d’un paradis, et grâce auquel survit et vit l’espace fragile intérieur et éphémère de l’âme subtile qu’est l’art et sa manifestation. L’entourage servant aussi et toujours d’élément giratoire, comme pour emmener la peinture et son centre dans un système de swastika solaire, un ailleurs, un mouvement perpétuel.


swastika solaire

Jean-Pierre Sergent, croquis pour l'élaboration d'un polyptyque

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dessin de swastika solaire Hindou & Croquis pour l'élaboration d'un polyptyque


- Une autre idée de la composition de mes objets-peintures est d’assembler des éléments disparates, contradictoires, opposés… comme dans cette peinture au glacis bleu laqué, éthéré, peint verticalement et inséré entre deux panneaux peints d’une matière noire, brute, collante et épaisse, réalisée par de large stries de pinceaux posées horizontalement, géométriquement, méthodiquement.

Jean-Pierre Sergent, Tripytique, peinture sur panneaux de bois, 1998, 130 x 70 x 7 cm Jean-Pierre sergent, Croquis pour l'élaboration d'un polyptyque

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


"Triptyque", peinture sur panneaux de bois, 1998, 130 x 70 x 7 cm & Croquis pour l'élaboration d'un polyptyque



- Ce qui entre également dans le développement de l’inscription de la peinture au sein de l’espace, est aussi ma volonté de créer des verticales, des axis mundi, reliant la terre et le ciel, le corps et l’âme, le désir et le plaisir.

 

Jean-Pierre sergent, Série de peinture sur papier, France

Série de 7 peintures, huile sur papier Arches, 7 x 75 x 28 cm

Jean-Pierre Serent, "Les colonnes, acrylic sur Isorel, 1992, 2,50 x 0,50 m  Jean-Pierre Serent, "Les colonnes, acrylic sur Isorel, 1992, 2,50 x 0,50 m

"Les colonnes", acrylic et papier journal sur Isorel, 1990, 2 x 0,50 m & 1992, 2,50 x 0,50 m

MONTRÉAL 1991 > 1992

Jean-Pierre Sergent, vue de l'atelier à Montréal, 1992

Vue de l'atelier à Montréal, Canada,1992

- À Montréal (1991-92), en intégrant et collant des éléments tels que les bandes de métal (plomb, cuivre, zinc, aluminium) sur de la toile peinte et non montée, j’ai pu intégrer d’autres contrastes de matière et développer d’autres structures pour sortir la peinture de son encadrement traditionnel (peinture active + cadre plus ou moins neutre). Avec également une volonté de travailler sur les très grands formats, afin que mon corps et mes mouvement (la présence physique, la gestuelle, la dance) puissent faire partie intégrante de ma peinture. C’est à dire de sortir d’une vision de l’art intellectuelle, pour entrer dans un art matériel, corporel et concret.


Jean-Pierre Sergent, "Heaven's Doors", peinture acrylique et papier sur toile, 1992, 2,79 x 2,24 m, Canada Jean-Pierre Sergent, "Heaven's Doors", peinture acrylique et papier sur toile, 1992, 2,79 x 2,24 m, Canada

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2 x "Heaven's Doors", peinture acrylique et papier sur toile, 1992, 2,79 x 2,24 m

 

Jean-Pierre sergent, "Painting #3", acrylique et cuivre sérigraphié sur toile, 1992, 2,44 x 0,94 m

Jean-Pierre Sergent, "Les colonnes", peinture acrylique sur Plexiglas, 1992, 2,28x 2,28 m

 

Jean-Pierre Sergent devant sa grande peinture, acrylique et journaux et objets sur toile, 1992, 2,76 x 2,76 m

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Painting #3", acrylique et cuivre sérigraphié sur toile, 1992, 2,44 x 0,94 m / "Les colonnes", peinture acrylique sur Plexiglas, 1992, 2,28x 2,28 m / Jean-Pierre Sergent devant sa grande peinture, acrylique et journaux et objets sur toile, 1992, 2,76 x 2,76 m 


- Les premiers assemblages de petits panneaux sur Plexiglas sérigraphiés ont été réalisés, au départ, comme un jeu d’assemblage formel, comme un puzzle, ou comme Dieu jouant aux dés les hasards et les nécessités de la Vie.

"Installation murale", photocopies et acrylique sur Plexiglas, 0,35 x 2,10 m, 1992

"Installation murale", photocopies et acrylique sur Plexiglas, 0,35 x 2,10 m, 1992

 

 

 

 

 

2 x "Installation murale", photocopies et acrylique sur Plexiglas, 0,35 x 2,10 m, (assemblage de 12 panneaux), 1992


Jean-Pierre sergent, "Sourire", acrylique et cire d'abeille sur carton, 1992, 22 x 48 cm

Jean-Pierre Serent, "Installation murale", acrylique sérigraphié sur Plexiglas, 70 x 95 cm (assemblage de 9 panneaux), 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

"Sourire", acrylique et cire d'abeille sur carton, 1992, 22 x 48 cm & "Installation murale", acrylique sérigraphié sur Plexiglas, 70 x 95 cm (assemblage de 9 panneaux), 1992


- Ces assemblages de panneaux de Plexiglas de formats identiques me permirent de créer des œuvres se développant de manière organique et ludique sur le mur de l’atelier et dans les divers espaces d’expositions.

NEW YORK 1993 > 2003

JEAN-PIERRE SERGENT, VUE DE L'ATELIER DE LIC, NY, 1999

Vue de l'atelier de Long Island City, New York, 1999


- À mon arrivée dans mon atelier de Brooklyn, qui se situait juste sur les bords de l’East River (près du Pont de Manhattan), j’ai été submergé par la profusion des matériaux rejetés sur les berges de la rivière. Je les ai ramassés et en ai fait des Peintures-Sculptures. Ces œuvres étaient composées de matériaux récupérés : bois flottés, clous, portes de Frigo etc… mélangés avec des bandes de plombs, de la ficelle, des animaux en plastiques, assemblés et collés sur une structure de bois qui jouait le rôle de squelette, de soutien formel du contenu iconographique principal sérigraphié. Toujours avec une volonté de créer un objet autosuffisant et géométriquement intéressant, à la fois stable et instable, rigide et flottant.


1, Jean-Pierre Sergent,  "Painting-Sculptures" # 1 & 2, peinture acrylique sur bois et objets collés, 1993, 96 x 60 x 7 cmJean-Pierre Sergent,  "Painting-Sculptures" # 1 & 2, peinture acrylique sur bois et objets collés, 1993, 96 x 60 x 7 cm

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 "Painting-Sculpture" # 1 & 2, peinture acrylique sur bois et objets collés, 1993, 96 x 60 x 7 cm


Jean-Pierre Sergent, "Painting-Sculptures" # 3 & 4, peinture acrylique sur bois, objets collés et sérigraphie, 1993, 105 x 76 x 7 cm

Jean-Pierre Sergent, "Painting-Sculptures" #4, peinture acrylique sur bois, objets collés et sérigraphie, 1993, 105 x 76 x 7 cm

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 "Painting-Sculpture" # 3 & 4, peinture acrylique sur bois, objets collés et sérigraphie, 1993, 105 x 76 x 7 cm 



- Après avoir réalisé toute une série de Peintures-Sculptures, j’ai commencé à assembler, sur le grand mur de l’atelier, mes modules carrés composés de petits rectangles de Plexiglas (35 x 17,5 cm), sérigraphiés et peints au dos. La forme intérieure variable de ces peintures modulables était toujours inscrite comme des pleins et des vides dans une unité carrée de 1,05 m par 1,05 m, qui reste à ce jour la même, invariable et fidèle.

 

Jean-Pierre Seregnt, "Croquis" pour la réalisation des modules carrés d'assemblage de Plexiglas, Crayon sur papier, 1995Jean-Pierre Sergent, "Croquis" pour la réalisation des modules carrés d'assemblage de Plexiglas, Crayon sur papier, 1995

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



1 & 2, "Croquis" pour la réalisation des modules carrés d'assemblage de Plexiglas, Crayon sur papier, 1995



Jean-Pierre Sergent, "Painting", acrylique sérigraphié et peinture sur Plexiglas, 105 x 105 cm, 1994

Jean-Pierre Sergent, "Painting", acrylique sérigraphié et peinture sur Plexiglas, 105 x 105 cm, 1994

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 & 2, "Painting", acrylique sérigraphiée et peinture sur Plexiglas, 105 x 105 cm, 1994



- Ces essais formels d’assemblages anthropomorphiques cherchent à incarner un corps humain, une âme, vivants dans la peinture, au même titre que dans les sculptures Dogons ou Asmats et celles de toutes les sculptures d’art “premier” qui sont habitées par les esprits de ceux qui les ont réalisées. Aussi que de se développer biologiquement et de remplir, comme un serpent, les veines du corps humain ou les branches d’un arbre en hiver, l’intégralité de la surface d’un carré sacré.

Jean-Pierre sergent, Vue de l'installation dans l'atelier de Dumbo, acrylique sérigraphiée et peinture sur Plexiglas, assemblage de 18 peintures, 3,15 x 6,30 m,1994

Vue de l'installation dans l'atelier de Dumbo, acrylique sérigraphiée et peinture sur Plexiglas, assemblage de 18 peintures, 3,15 x 6,30 m, 1994



Jean-Pierre Sergent, Installation murale à Dumbo, acrylique sérigraphiée et peinture sur Plexiglas, assemblage de 18 peintures, 2,10 x 6,30 m,1994


 

 

 

 

 

 

 



Installation murale à Dumbo, acrylique sérigraphiée et peinture sur Plexiglas, assemblage de 18 peintures, 2,10 x 6,30 m,1994 & Croquis pour une installation murale, Crayon sur papier, 1996



- Par la suite dans l’atelier de Long Island City (1995-2003), j’ai ajouté des plaques de Plexiglas teintées dans la masse de couleurs noires et primaires, au sein des rectangles peints, et ai commencé ainsi à bâtir une organisation carrée semblable aux mandalas. Cette forme m’a rapproché de l’unité spirituelle, de l’Un.

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Croquis pour l'installation "Suspended Time", à l'Aliance Française de New york, 1997 & Croquis pour l'installation d'une peinture sur Plexiglas en forme de mandala, 1999


- J’ai ensuite développé et systématisé cette façon  d’accrocher et d’assembler les unités carrées apposées côte à côte tout en remplissant autant que possible les murs des lieux d’expositions.

 

Jean-Pierre sergent,  "Body, Trace, Memory", Installation murale à New York, acrylique sérigraphiée et peinture sur Plexiglas, 3,50 x 3,50 m,1995

Jean-Pierre sergent, "Desire & The Hurricane", Installation murale à New York, acrylique sérigraphiée et peinture sur Plexiglas, assemblage de 12 peintures, 3,15 x 4,20 m,1999

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Body, Trace, Memory", Installation murale à New York, acrylique sérigraphiée et peinture sur Plexiglas, 3,50 x 3,50 m,1995 & "Desire & The Hurricane", Installation murale à New York, acrylique sérigraphiée et peinture sur Plexiglas, assemblage de 12 peintures, 3,15 x 4,20 m,1999



- Puis, à partir de ma série “Le rêve de l’homme emprisonné”, j’ai régulièrement entouré mes peintures sur Plexiglas (1,05 x 1,05 m) avec une ensemble de quatorze Plexiglas colorés (35 x 17,5 cm), réalisant ainsi une peinture à la dimension totale de 1,40 m par 1,40 m.


Jean-Pierre Sergent, schéma montage peinture sur Plexiglas

Jean-Pierre Sergent, “L’homme emprisonné”, 1,40 x 1,40 m, 1999, aqurylique sur Plexiglas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Schéma de montage de l'encadrement des peintures sur Plexiglas bleu et noir, 1,40 x 1,40 m, 1999 & “Le rêve de l’homme emprisonné #1”, acrylique sérigraphiée et peinture sur Plexiglas, 1,40 x 1,40 m, 1999



- À ce jour cette structure-technique, n’a pas bougé et c’est celle-ci que j’utilise toujours pour présenter mes peintures de manière individuelle.

FRANCE 2005 > PRÉSENT

- Aujourd’hui, en France, j’ai retrouvé l’unité carrée de mes premières abstractions, et mes grandes installations murales monumentales sont toujours composées d’ensembles de peintures carrées. Ces assemblages me permettent d’organiser une surface-structure, comme une peau, un rêve fluctuant et extatique, similaire à un voyage cosmique, une transe chamanique, une odyssée sidérale.


Jean-Pierre Sergent,  Croquis pour la réalisation de l'installation murale "Mayan Diary 24" à la ville d'Ornans, stylo sur papier, 2008

Croquis pour la réalisation de l'installation murale "Mayan Diary 24" à la ville d'Ornans, stylo sur papier, 2008


- Il faut succinctement rappeler ici, l’impact qu’ont eu sur moi les sculptures aztèques et mayas des Dieux “Xixe Tolec", ces terracotta représentant des prêtres ayant sacrifié et écorché leurs victimes et qui, après avoir enlevé et mangé leurs cœurs, portaient sur eux, jusqu’au pourrissement, la dépouille retournée des suppliciés pour régénérer leurs mondes et l’Univers cosmic tout entier…!


Photo de "Xixe Tolec", MexiqueJean-Pierre sergent, "Beauty is Energy", 2002, acrylic sérigraphié sur papier Rives B.F.K., 76 x 56 cm

Photo de "Xixe Tolec", Mexique & J-P Sergent, "Beauty is Energy", 2002, acrylique sérigraphiée sur papier Rives B.F.K., 76 x 56 cm


- Sans jugement moral aucun, plus pacifiquement et plus humblement, je récupère et régénère de même des images mortes, les porte en moi, puis les étale et les peins comme une peau vivante à la surface de mes murales.
Et les images sont là…! vivantes, ici et maintenant…! Et demain elles seront ailleurs, elles voyagent, nomades invétérées, porteuses de poésie, de multiculturalisme et d’insoumission à l’ordre vulgaire ! Elles vibrent dans un incessant flux vital et organique, celui là même de la Vie et du désir...
Jean-Pierre Sergent le 5 mars 2017


Jean-Pierre Sergent devant l'installation murale "Shamanic Ecstasies And Flowers", 18 peintures acrylique sérigraphié sur Plexiglas (1,05 x 1,05 m), dimension totale : 3,15 m x 6,30 m, septembre 2016

Jean-Pierre Sergent devant l'installation murale "Shamanic Ecstasies And Flowers", 3,15 m x 6,30 m, L'Aspirateur, Narbonne, France, 23/9/2016

SHAKTI-YONI: ECSTATIC COSMIC DANCES (2016)

Texte écrit au sujet de La série Shakti-Yoni: Ecstatic Cosmic Dances qui a été commencée en octobre 2016 à l'atelier de Besancon. Ce sont des petites sérigraphies imprimées sur du papier jaune Wang Sketching 80g (# 1 > 37) & sur du papier Rives B.F.K., blanc ou crème 280g (# 38 > 63), formats carrés de 25,5 x 25,5 cm. Éditions de 5 exemplaires et de nombreux monoprints.


SHAKTI-YONI: ECSTATIC COSMIC DANCES
"C’est la jouissance qui est la substance du monde. C’est elle qui nous rapproche de l’état divin."
In Shiva et Dionysos, Alain Daniélou

Ces corps de femmes dansant extatiquement, comme des Derviches Tourneurs exctatiques, sont à la fois point fixe ici, et infini là-bas. Ils nous entraînent avec eux dans des dimensions tourbillonnantes et cosmiques, en créant stricto sensu des vortex d’énergies vers les possibles d’autres vies, d’autres plaisirs, d’autres expériences. Les images proviennent pour la plupart de vidéos érotiques de Micro Bikini Oily Dancing, dans lesquelles, des jeunes femmes, strip-teaseuses japonaises en rut, aux corps oints d’huile et de lubrifiant, dansent en se masturbant au rythme d’une musique techno obsessionnelle, aliénante, décérébrante, binaire et répétitive ; se tortillant sexuellement, dans un rituel primaire, barbare, archaïque, dionysiaque. Elles nous montrent ostentatoirement et spasmodiquement : leurs seins aux tétons durs et gonflés, leurs sexes et tous leurs orifices, bouches, anus, vagins. Ces Yonis, humides, jaillissants, obscènes, mouillés, aux grandes lèvres béantes…, symboles du sexe féminin, qui en Inde, sont ornés, nourris et enduits de beurre, de fleurs et d’offrandes diverses, toujours percés du Linga, sexe masculin titanesque dressé vers le ciel ; sont des sexes ouverts, offerts, désirants, guerriers, espérant aussi le sexe de l’homme et le foutre, dans un semblable hommage excitant et régénérateur dansé au Sacre du printemps, mais qui serait sempiternel et éternel celui-ci, pas besoin des saisons pour le désir…! Espérant tout de même l’amour sexuel transcendant, orgiastique, animal et tantrique. Lors de ces transes-danses, elles développent une excitation sur-féminine et sur-sexuelle, comme celle de l’énergie Femelle Shakti, qui est surabondante, enveloppante, destructrice, extra-terrestre, sur-puissante et surdimensionnée de désirs, de vibrations aux vagues orgasmiques corporelles ; comme des feux brûlants d’amour jaillissant. Seins et Yonis offerts, ouverts comme des puits où l’on irait se perdre pour éteindre son ego et son insatiable désir, dans une spirale aliénante et libératrice, en espérant ces voyages spirituels fusionnels avec la lumière Divine, le Tout, l’Unique. Les mêmes que ceux que suit l’âme des mort dans les Bardos des différents mondes de l’après-vie…
Mouvements saccadés, scandés rythmiquement ou arythmiquement dans une désespérante solitude pornographique contemporaine, qui nous ramène, malgré tout, à l’origine de l’être, à l’énergie primaire, aux premiers cris de l’enfant mis au monde et du premier orgasme, et qui de la même manière que l’Eau, la Mer, l’Océan et l’Univers, nous englobent, nous submergent et nous nourrissent comme les orphelins que nous sommes tous aujourd’hui, puisque les Esprits et les Dieux sont morts ; tués par d’autres que nous !
Mais l’artiste reste optimiste et il rend inlassablement hommage à la danse, au plaisir, à la Nature, à la couleur…, ainsi qu’à l’énergie féminine de la force Shakti-Yoni…!

Jean-Pierre Sergent, Besançon, le 27 novembre 2016

LES IMAGES CHAMANIQUES SONT AU CŒUR DE MON PROCESSUS CREATIF (2016)

Texte écrit pour l'exposition L’ARTISTE EST-IL UN CHAMANE ? L'Aspirateur, Narbonne, France (24 septembre / 27 novembre 2016)

Le chamanisme et la sexualité sont l’alpha et l’oméga, les éléments essentiels et consubstantiels de mon œuvre. Ils la nourrissent, la construisent, l’enrichissent et la font exister pour sortir d’un nihilisme artistico-existentiel contemporain. Car sans ces forces vitales universelles puissantes et transcendantes, mon travail n’aurait aucune raison d’exister. L’art pour l’art ne m’intéresse absolument pas, ni de faire un travail dérivatif suiveur d’artistes importants ayant précédemment existé.
Ma rencontre et mes expériences de transes m’ont ouvert l’esprit et les yeux sur des réalités bien nouvelles pour moi, spirituelles et cosmiques, concrètes et tangibles ; car ces expériences des voyages-transes sont inscrites dans le patrimoine de l’imaginaire humain depuis la première humanité et dans l’inconscient collectif immémorial, mais bien oubliées, enfouies et refoulées par la pensée occidentale. Ces rencontres spirituelles développent aussi la part du rêve, de l’imagination et des désirs irrationnels… parfois violents, insoumis, sexuels, anarchiques qui sont essentiels à toute création artistique véritable.
Alors… il n’y a plus de temps historique linéaire, plus de lieux inaccessibles, plus de mort définitive… dans ces transes, où seule existe l’union sacrée entre l’individu et le Tout. C’est l’anéantissement de l’ego narcissique et vulgaire pour entrer, par les portes grandes ouvertes de l’art et des pratiques extatiques, dans des univers aux métamorphoses et aux dimensions multiples et régénératrices ! Sans oublier bien sûr, les couleurs englobantes et les lumières vives et transcendantes, ressemblant aux couleurs utilisées par les artistes-chamanes mayas ou tibétains.
Pour vivre soyons curieux, insatiables et remplis de désirs, et si il est un sujet éveillant ma curiosité et mon appétit, c’est bien l’univers chamanique, qui m’habite comme Dieu pourrait nourrir mon âme.
Jean-Pierre Sergent, Besançon, le 20 juillet 2016

BONES, FLOWERS & ROPES (2016)

Texte écrit au sujet de cette série de tirage unique, acrylique sérigraphiée sur papier jaune Wang Sketching 80g, 80 x 60 cm.

Le titre de cette série traduit en français : Des fleurs, des os et des cordes (liens), implique que le contenu de ces œuvres jaillit et transcende le temps historique et linéaire pour créer un lieu de rencontre entre l’imaginaire et l’histoire humaine. Non plus comme un Musée imaginaire Malraucien, un peu muséal, un peu littéraire, un peu figé et noir et blanc ; mais plus comme un nouveau langage, une nouvelle syntaxe, une nouvelle iconographie, nouveaux ou peut-être très anciens, ancestraux, originels, oubliés*… provoquant avec force, humour, poésie et conviction dans le cœur même du regardeur : la transe, la révélation et ultimement la métamorphose profonde de l’âme humaine.
Car l’Art doit s’imposer et gagner l’âme de l’autre, dans un combat d’une vitalité et d’une fulgurance extrême, comme la Force Vitale le fait elle-même dans la nature.
RAPPEL : Il ne faut pas oublier les fleurs et les os, les dessins et les sexes, les répétitions et les transes, les couleurs et les nuits, les joies et les extases… pour enfin pouvoir devenir soi-même…!

* Comme dans le discours-hommage de Le Clézio pour son prix Nobel à propos des Indiens Emberas et leur langage paradisiaque :
"Quelque chose de grand et de fort, qui les surpasse, parfois les anime et les transfigure, et leur rend l'harmonie avec la nature. Quelque chose de neuf et de très ancien à la fois, impalpable comme le vent, immatériel comme les nuages, infini comme la mer."

Jean-Pierre Sergent, octobre 2015

À PROPOS DES ŒUVRES : CERCLES & YANTRAS (2016)

Texte écrit pour l'exposition UN LIEU, DES LIENS, Fondation du Grand-Cachot, Suisse (22 mai / 24 juillet 2016)

L’artiste, né à Morteau à 20 kms de ce site, présentera pour cette exposition cinq peintures sur Plexiglas (1.40 x 1.40 m) choisies parmi des œuvres réalisées de 2007 à 2015 et qui contiennent principalement des images de cercles ou de yantras (schémas de méditation hindou).
Il semble en effet pertinent de présenter au public, dans cette ferme plusieurs fois centenaire, une vison de la continuité des choses et des événements naturels et culturels.
J’avais visité cette ferme du Grand-Cachot étant adolescent avec mon grand-père Maurice, pour qui l’art et les artistes étaient très importants, et il m’avait semblé alors, grâce à son initiation, que ce lieu ainsi que les œuvres exposées, dégageaient une certaine “aura”. Il est donc important et honorable pour moi d’y présenter aujourd’hui mes œuvres récentes.
Et, si il y a bien des symboles qui montrent et figurent le développement de la conscience humaine et la continuité “infinie” dans l’histoire et dans le temps, ce sont bien les cercles concentriques. Ils représentent en effet l’expansion depuis le point bindu (unité, point de départ de la création cosmique, sorte d’instant big bang), l’union mâle et femelle, le développement dans l’espace de la conscience humaine et ils tendent à nous emmener vers l’achèvement spirituel, l’état d’éveil personnel…*
Se mélangeant dans les peintures aux “images de vie” fugaces tels que les représentations sexuelles, les fleurs ou les oiseaux, ces cercles sont l’infini dans l’éphémère, la structure symbolique et rationnelle s’inscrivant dans le chaos du magma coloré de l’énergie vitale, la transcendance universelle du temps présent…

* L’acquisition de la fluidité est comme une pierre qui tombe au milieu d’un lac (le miroir du Soi). De ce choc surgit une onde circulaire qui donne naissance à une plus grande, les cercles continuant à se multiplier jusqu’à couvrir toute la surface de l’eau. L’expansion de la conscience est ainsi, mais avec une différence : le lac mental est infini… In Mu, le maître et les magiciennes, A. Jodorowsky

Jean-Pierre Sergent, Besançon le 17 mars 2016

À PROPOS D'ANIMA MUNDI (2015)

Texte écrit pour l'exposition ANIMA MUNDI à la Galerie Keller, Zurich, Suisse (21 janvier / 5 mars 2016)

Les œuvres de Jean-Pierre Sergent présentées dans cette exposition sous le titre Anima Mundi, ou l’Âme du Monde, sont de fait des œuvres emmenant le spectateur vers un “centre” universel et transcendant.
L’Anima Mundi étant par définition : la force vitale dans l'Univers manifesté ; les peintures de l’artiste sont en quelque sorte les représentations mêmes de ces énergies-forces que sont les couleurs, la vitalité ou la sexualité. Les sagesses millénaires montrent empiriquement que dans la réalité des choses, il semble qu’il faille régulièrement réensemencer notre monde intérieur ainsi que le Monde en général : La terre, les rivières, la Nature, les cultures (terrestres, ethniques et intellectuelles) etc… pour que l’Humain et le Monde puissent survivre et prospérer.
Ainsi les peintures de l’artiste semblent avoir ce pouvoir “magique”, démiurgique et transcendant. Elle nous font accéder à ces voyages cosmiques, paradoxalement à la fois intimes et universels, effrayants et salutaires, sur les traces des sages philosophes hindous, amérindiens ou même directement dans les lieux imaginaires et paradisiaques décrits par Lucien de Samosate dans ses Voyages extraordinaires :
- "14. Le Banquet, L’Élysée. (…) C'est une prairie délicieuse, environnée d'arbres nombreux, épais, dont le feuillage ombrage les convives couchés sur un tapis de fleurs. (…) En guise de couronnes, les rossignols et l’ensemble des oiseaux musiciens cueillent des fleurs de leur bec dans les prairies voisines et les font neiger sur les convives qu'ils survolent en chantant."

Semblablement, toutes les images proposées ici par l’artiste sont chacune extraites d’une réalité tangible : des fleur de lotus, la Déesse maya de la pluie Ixchel, les crânes de mort aztèques, l’esprit du Jaguar (El Tigre), les femmes asiatiques liées en bondage et en extase sexuelle, les transes chamaniques etc…qui sont toutes des images de rituels existants ou préexistants, ou des scènes de contemplation.
Ces mélanges iconographiques harmonieux ou chaotiques, peuvent, grâce aux couleurs et aux superpositions créées par l’artiste, provoquer et induire des résonances et des émotions qui nous emportent vers ce lieu universel, au sens vrai de l’Anima Mundi, dans un voyage initiatique, imaginaire ou réel, au centre gordien vital de l’Âme du Monde.
Jean-Pierre Sergent, Besançon le 2 décembre 2015

PORNS GRAFFITIS AND SACRED PATTERNS (2015)

Texte écrit pour l'exposition éponyme à la Galerie Art & Context 101, Bâle, Suisse (13 juin / 29 août 2015)

Les graffitis pornos sont très souvent utilisés dans mes peintures comme des points de repères et d'encrages pour signifier la présence de l'animalité de l'Homme (l'attraction de l'homme et de la femme). Ils son toujours, pour la plupart paradoxalement : enfantins et virils, ridicules et fondamentaux, moraux et immoraux, spontanés et éternels... Ils sont la porte secrète de l'âme et de la Libido, les haïkus du désir, l'extase sublimatoire et transcendante. Mais également génériquement et violemment les anti Histoire, Progrès, Esthétiques, doxas, souvenirs et bourgeoisie. Car c'est la présence vitale au cœur pur, les sexes ouverts, offerts, turgescents en travaillants le laborieux désir dans l'harmonieuse Nature... C'est l'homme avant la Culture, avant le temps, avant l'espace. Ils montrent et indiquent la présence jubilatoire orgasmique de l'acte sexuel pleinement assumé...
Ces dessins sont la liberté première de l'être et de son incontrôlable désir devant l'autre sexe désiré. Abruptement, ils sont la vérité, l'oubli, le rêve, la puissance et l'essentiel amour.
À contrario les patterns géométriques s'inscrivent dans la culture esthétique sacrée et tribalement organisée. Ils sont la beauté aboutie formellement, les témoins des structures composant la matière et peut-être le Vide même ! Ils symbolisent l'ordre, la méditation, la tradition et le détachement... Un espèce d'avant goût d'éternité et des temps cycliques démiurges.
Ces mélanges intimement liés d'ordre et de chaos, créent de facto l'image générale plénipotentiaire pertinente de notre Vie, tout simplement.
Jean-Pierre Sergent, Besançon, le 1 mai 2015

SIMULTANÉÏTÉS, SYNCHRONICITÉS ET CORRESPONDANCES ENTRE LES POÈMES HAÏKUS JAPONAIS ET MES PEINTURES (2015)

Ces petites réflexions me sont venues à posteriori, bien longtemps après avoir réalisé mes peintures avec un mode de travail qui m'est propre et que j'ai développé à New York pendant de nombreuses années ; en lisant ce livre : Haïku, Anthologie du poème court japonais. Dès les premières lignes d'introduction, ainsi qu'en parcourant joyeusement quelques poèmes qui m'ont subjugué, il m'est apparu que mes peintures étaient semblablement organisées et que j'avais depuis plus de vingt ans construit mes peintures à la manière de ces petits poèmes Haïku japonais, toujours constitués de trois vers.

Technique :
En effet de la même façon, les images dans mes peintures sont sérigraphiées en deux ou trois couches superposées au dos des panneaux de Plexiglas. Sans règles strictes, mais en général, ce sont trois couches et chaque image est d'une tonalité de couleur précise et particulière. Successivement sérigraphiées elles sont superposées et la peinture est terminée avec un fond peint à l'acrylique de couleur monochrome qui donne ainsi une tonalité finale à l'œuvre (comme pour les saisons dans les Haïkus). Les thématiques se ressemblent aussi étrangement : le rapport au monde réel, à la Nature, aux moments présents et révélés, à la fugacité de la vie, à la transe, aux esprits, au cosmos.
En voici un exemple :

Le monde
est devenu
un cerisier en fleurs

Par Ryôkan (Japon 1758-1731), in Anthologie du poème court japonais, Corine Atlan et Zéno Bianu, p. 57

Les sujets de ce poème peuvent largement faire penser à cette œuvre de la série des Suites entropiques de 2010 :


Jean-Pierre Sergent, Suite Entropique, peinture acrylique sur Plexiglas, 2011,  1,40 x 1,40 m

Suite Entropique n06, peinture acrylique sur Plexiglas, 2011, 1.40 x 1.40 m     

Cette peinture pourrait en effet être déchiffrée dans le langage "Haïku" de la façon suivante :

Océans de fleurs
ceintes de la mer turquoise
la nuit érotisée

Et cette peinture suivante, toujours de la même série :

Jean-Pierre sergent, Suite Entropique n06, peinture acrylique sur Plexiglas, 2011, 1.40 x 1.40 m

Suite Entropique n04, peinture acrylique sur Plexiglas, 2011, 1.40 x 1.40 m

Oiseaux virevoltant, 64
la pure conscience -
cosmique, la nuit bleue

Ainsi que cette autre :

Suite Entropique n04, peinture acrylique sur Plexiglas, 2011, 1.40 x 1.40 m

Suite Entropique n04, peinture acrylique sur Plexiglas, 2014, 1.40 x 1.40 m

Enceinte rouge sacrée
Chac*, la pluie, les éclairs
jaune primevère

* Chac, est le Dieu maya de la Pluie et des Éclairs

Thémes, mode de penser et de regarder les poésies-peintures :
Bien sûr, l'art n'est qu'émotion pure, donnée et reçue. Encore faut-il avoir l'intelligence et la capacité de donner et de recevoir ! En cela, il est à penser que toutes les sociétés archaïques ayant développé une conscience de soi et de la finitude de la vie en aient été capables. Ceci me semble particulièrement vrai pour la culture japonaise qui grâce à son écriture en Logogrammes ou idéogrammes (mélangeant à la fois l'image et le texte), a semble-t-il pu éviter le piège dans lequel est tombé l'occident, qui oublia l'émotion au cours des siècles ; ceci en grande partie à cause de l'écriture alphabétique, plus ou moins abstraite, donc coupée d'une certaine réalité, de la fange, des vers de terre, du tigre, de la nature, qui ne circulent plus dans la pensée des individus autrement que comme concepts. Cet état de fait crée une sorte de pensée rationnelle analytique dissociant les différentes parties de l'individu et du monde dans lequel il vit. Il faut lire ici, pour mieux comprendre la pensée japonaise animiste et englobante, ce petit passage écrit par Claude Levi-Strauss dans son livre, L'autre face de la Lune :

    "Il est encore plus frappant qu'un pays novateur, à l'avant-garde du progrès scientifique et technique, conserve de la révérence envers une pensée animiste qui plonge ses racines dans un passé archaïque. On s'en étonnera moins si l'on note que les croyances et les rites du Shintô procèdent eux-mêmes d'une vision du monde qui refuse toute exclusive. En reconnaissant une essence spirituelle à tous les êtres de l'univers, elle unit nature et surnature, le monde des hommes et celui des animaux et des plantes, et même la matière et la vie."
In L'autre face de la Lune, page 35

Cette pensée archaïque animiste qui englobe et intègre donc, sans les dissocier, l'ensemble de nos expériences humaines, quelles soient sexuelles, spirituelles, profanes etc... et donnant un intérêt à tout, sans hiérarchisation, provoque de facto, comme au regards de mes peintures, une ouverture sur le monde et vers le spirituel donc !

    "Si le Haïku est un exercice spirituel, c'est au sens où il approfondit le spritus, c'est à dire le souffle, du monde en nous. Il ne célèbre rien d'autre que le charivari du vivant, sans jamais s'interdire ni l'impertinence ni l'espièglerie."
In Corinne Atlan et Zéno Bianu, op. cit. p. 13

"Le sens d'un haïku se révèle, pour la plupart des cas, dans sa proximité avec d'autres haïkus"
Cette phrase est importante car elle montre bien que même si le poème existe de manière individuelle, il résonne aussi avec d'autres poèmes qui l'accompagnent. Il en est également ainsi pour mes grandes installations murales où les peintures sont présentées assemblées côte à côte et dont les couleurs se répondent de l'une à l'autre, comme dans un opéra ou une symphonie. En voici un exemple :

Suite Entropique 18, installation muralepeinture acrylique sur Plexiglas, 2015, 3.15 x 6.30 m
Suites entropiques 18, installation murale dans l'atelier de 18 peintures sur Plexiglas, mars 2015, 3.15 x 6.30 m

Ce grand mélange, ce grand mic-mac de la Vie, ce grand agitateur cosmique et démiurge présent dans mes œuvres est vraiment l'essence même, la raison et le cœur intransigeant et vital de ma démarche artistique. Car je mélange de façon presque alchimique, physique et incantatoire (comme lors d'un rituel maya, hindou ou shintô) des images à l'outrageante vitalité, aux couleurs vives, aux contenus explicitement sexuels et symboliques, incluant gaillardement à la façon de Rabelais, cet autre poète invincible, des textes obscènes qui jaillissent vers le spectateur. Ces iconographies sont mises en situation, entremêlées de patterns, ou de structures géométriques qui s'interpénètrent biologiquement et qui fusionnent ensemble dans un orgasme vital, une véritable Ode à la Vie...!

C'est mon lac intérieur -
dans l'ombre rôde
un tigre noir

Par Kaneko Tota (Japon 1919), in op. cit. p. 202

Jean-Pierre Sergent, Besançon, le 3 avril 2015

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