NOTES DE BESANÇON [2026], EXTRAITS, FLORILÈGES & MORCEAUX CHOISIS [PARTIE 1]
NOTES DE BESANÇON 2026 [PARTIE 1]
D'abord, il y a bien sûr le travail artistique sur les images, la recollection, la récupération, l'assimilation et puis la mise en surface, le design, l'intégration au format dans le rectangle de ratio un sur deux ou dans le carré, de la forme et du contenu esthétique de l'image à sérigraphier. Et puis, il y a ensuite toute la mise en place des images, la confection des films positifs, la découpe des dessins sur films inactiniques, film rouge opaque sur film transparent par le plotter ou dessinés directement sur film acétate. Et puis après, bien évidement le travail très technique et fatigant sur les écrans sérigraphiques et l'impressions de ces images choisies et ensuite tout le travail de tournage et de photographie des œuvres finies et ultimement, l'envoi de toutes ses informations : images, vidéos ou texte sur mon site internet.
Et puis quotidiennement, chaque soir sans exception, je lis, non pas en parallèle car ce n'est pas quelque chose à part mais vraiment consubstantiel à l'énergie de mon travail : il y a donc la lecture. Je lis et découvre émerveillé, des auteurs, des écrivains, des penseurs, des voyageurs dont les idées et les pensées m'interpellent, m'assaillent, me confortent en illuminant et en éclairant certaines voix et choix, certaines energies et façons de présenter le monde dans mon travail avec ses beautés, ses énergies et ses vicissitude que j'ai choisies et que je décide, consciemment ou pas, de présenter et de développer dans celui-ci. Ou parfois aussi, c'est tout autre chose, des mondes, dont j'ignorait la présence ou l'existence, des idées et des concepts dont je n'avait jamais entendu parler et que bien humblement, j'assimile et mets à plat, comme dans un état des lieux socio-politique, ethnique, esthétique ou spirituel, un état des choses… de ses choses qui nous confortent ou nous interpellent avec une envie d'être pleinement conscient et présent à ce monde et à toutes ses diversités…
Voici donc quelques extraits de mes traces de lectures et certaines de mes idée et commentaires sur celles-ci et leurs rapport avec mon travail, qu'elles enrichissent, justifient et expliquent parfois, bien souvent à posteriori… offertes en toute humilité, bonne lecture à tous…
En introduction, préambule et frontispice de ces Notes 2026, voici un bel extrait du très beau livre de Marie-Madeleine Davy : La Nature et sa symbolique, que je lit actuellement et dans lequel, on pourrait très judicieusement interchanger et intervertir pour le besoin de la cause, ici, le mot : 'symboles' par le mot : 'livres'…
« Les symboles sont semblables aux guides spirituels, ils indiquent des chemins, mais c’est à l’homme de marcher. » Initiation à la symbolique romane. P. 8
Jean-Pierre Sergent, atelier de Besançon, le 21 janvier 2026 | [NB : CE TEXTE N'EST NI RELU NI CORRIGÉ !]
– INTERVIEW : BENOIT HEILBRUNN "AUJOURDHUI NOUS DÉTENONS ENVIRON 1000 FOI PLUS D'OBJETS QU'AU MOYEN ÂGE", DÉCEMBRE 2025
Au Moyen Âge, un individu rencontrait dans toute sa vie à peu près 200 objets. Aujourd'hui, on en croise 20 000 par jour et on estime que chacun d'entre nous a à peu près 10 000 possessions. Notre culture de consommation, elle s'est construite à partir du XVII siècle, quand justement, autour de Louis XIV, on a inventé l'idée de mode. C'est la première gazette de mode, le 'Mercure galant' et la mode, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que ce n'est pas lié à une catégorie de produits, c'est simplement l'accélération de la demande, c'est à dire, que l'on va augmenter la fréquence d'achat. Et c'est pour ça, qu'un grand sociologue anglais qui s'appelle Colin Campbell, a montré qu'en fait, notre éthique de la consommation était romantique, au sens que l'être romantique est celui qui va rechercher en permanence de la nouveauté, de la stimulation. Et en fait, on voit qu'aujourd'hui ce désir, cette stimulation qui est entretenue par le par le capitalisme, elle rencontre des limites planétaires, celle de l'écologie. Et là on est face à une aporie.
– CONFÉRENCE : "DONNONS-NOUS LA CHANCE À L'AILLEURS ?", AURÉLIEN BARRAU, ASTROPHYSICIEN ET PHILOSOPHE, ACADÉMIE DU CLIMAT, 15 JANVIER 2026
Est-ce que nous donnons sa chance à l'ailleurs ? Je crois que c'est la seule question qui vaille. J'ai un doctorat de philosophie et pendant toutes ces études, durant neuf ans, je n'ai pas lu un seul auteur non blanc. Je n'ai pas aperçu une idée de Chine, du Moyen-Orient, d'Afrique, d'Océanie ou amérindienne. Ne sommes nous pas fatigués de tourner en boucle dans l'orgie agonisante de notre seule culture ? Et je ne parle pas de cette horrible catégorisation, mi condescendante, mi ignorante de "littérature du monde", à moins qu'il faille en conclure que la notre soit immonde. J'adore la musique classique, mais je n'en peux plus de voir la 13 millième version des Variations Goldberg sortir dans les bacs, alors que nous n'avons pour la plupart du temps, pas la moindre idée des sonorités ou des rythmes inventés par celles et ceux, qui n'appartiennent pas à la civilisation la plus meurtrière de l'histoire, la nôtre donc (l'Occident). Ici, je ne vous parle pas de divertissement culturel, je vous parle d'effraction dans la matrice de l'Empire, le casse du millénaire, sans haine, sans armes ni violence. Plus que d'autres sons, d'autres mots, d'autres valeurs ; ce sont d'autres désirs, d'autres manières d'être au monde qui se jouent ici, d'autres façons d'entendre et d'aimer. Voilà le seul geste important me semble t-il, regarder ailleurs, avec humilité, pour apprendre et non pour enseigner. Nous sommes ceux qui ont échoué. Nous n'avons aucune leçon à donner.
– INTERVIEW : AURÉLIEN BARRAU, ASTROPHYSICIEN ET PHILOSOPHE : "LES VRAIS RÉSISTANTS SONT TOUJOURS VUS COMME DES TRAÎTRES DANS LE MOMENT DE LEUR RÉSISTANCE", SONIA DEVILLERS, FRANCE INTER, 26 JANVIER 2026
AURÉLIEN BARRAU : - Il ne suffit pas de bifurcations écologiques ou de quelques discours antibellicistes qui sont évidement nécessaires, mais qui ne suffisent pas. Parce qu'en ce temps de catastrophe, qu'il s'agisse d'écologie mais aussi de géostratégie, mis aussi de résurgence du spectre du fascisme qui est moins exsangue qu'il ne le fut jamais, et bien, l'ampleur du geste nécessaire, ne peut être compris par nos pairs, par nos amis, par nos familles, que comme une trahison. Parce que nous avons été biberonnés à l'idée qu'il faut penser pour nos alliés, pour notre pays, pour notre communauté, pour notre environnement et notre microcosmos. Or, il faut penser plus grand aujourd'hui. Il faut penser les autres humains, ceux qui sont en ce moment réifier et bombardés. Il faut penser les autres vivants, ceux qui sont totalement ignorés et martyrisés. Et ça, ça sera forcément compris, dans l'instant, comme une trahison. Parce que les vrais résistants sont toujours vus comme des traîtres dans le moment de leur résistance.
SD : - Est-ce que vous, vous éprouvez Aurélien Barrau, la même honte et la même nausée que Grothendieck ?
A. B. : - Je vais mal, oui. Je peux attester que l'indifférence de la communauté scientifique aux grands malheurs de son temps est radicale. Pour Grothendieck, je le cite cela vaut "complicité". Le mot est lourd, mais le mot est fort. Et je suis assez atterré par cette espèce de suivisme, cette inertie, cette conviction de beaucoup de mes collègues d'être intrinsèquement dans le camp du bien, alors que comprendre les questions qui dérangent, alors que faire face aux atrocités indicibles que les gouvernements occidentaux sont en train, aujourd'hui, de soutenir ne les intéresse absolument pas.
– INTERVIEW : "AURÉLIEN BARRAU, L’EMPÊCHEUR DE PENSER EN ROND", 28 MN, ARTE, 26 JANVIER 2026
L’astrophysicien Aurélien Barrau, spécialiste des trous noirs, publie "Trahir par fidélité. Contre la fin du monde, avec Alexander Grothendieck", ouvrage dans lequel il met en résonance "les propositions politiques et philosophiques" du mathématicien Alexander Grothendieck, avec "ses propres préoccupations".
On ne combat pas le fascisme avec un contre fascisme. On combat le fascisme avec l'intelligence de la subtilité. Je ne veux pas être aussi bête que Trump pour m'opposer à Trump. Je suis désolé mais Grothendieck (mathématicien français) au Vietnam se rend compte que les bombes qui sont en train de tuer les populations civiles ne sont pas faites dans les champs à côté. Elles sont faites par le complexe-militaro industriel, y compris grâce au savoir scientifique. Ne pas voir cette vérité, c'est contribuer à mentir. Je ne veux pas contrer les mensonges de Trump avec d'autres mensonges. Aujourd'hui, le vrai problème qui nous mène dans le mur, qui nous mène dans le gouffre, qui détruit les humains colonisés et invisibilisés d'une part, et les vivants non-humains d'autre part, ce n'est pas le manque de sciences, c'est le manque d'amour, c'est le manque de poésie, c'est le manque de compassion et c'est le manque d'interrogation sur ce que nous voulons vraiment. La question n'est pas quel monde pouvons nous habiter ? Ça c'est les problèmes des croissances, des limites, etc. La question est quel monde voulons nous habiter ?
– INTERVIEW : "86 PRINTEMPS", JEAN-LUC GODARD PAR JEAN-BAPTISTE THORET, 2017
- 5:44 - 6:28 - Le cinéma actuel, oui c'est ça, le language commun mais qui est faussé. C'est comme un enfant, qui même quand il a grandit et vu comment il a été élevé et a ressenti tout ce qui existe aujourd'hui… Comment il l'a reçu mais qui n'a jamais pu en faire l'expérience, qui n'a jamais pu parler sa langue, si j'ose dire ! Et même au niveau des peuples, ou comme ça… Hannah Arendt, remarquait, que quoi qu'il arrive, pour elle, quoi qu'il lui soit arrivé, la langue allemande était sa seule langue.
31:48 - 32;53 À cette époque, quand il a fallu faire un troisième ou quatrième film, pour le Mépris, car il y avait un côté comme ça… c'est venu comme ça, on va faire et on va prendre le contre-pieds de ce qui se faisait et faire ce qui ne se faisait pas. Car il y avait toujours des éloges, des héros… ou alors des suppliciés, des trucs comme ça… Donc faisons ça autrement !
– INTERVIEW : AU SUJET DE LA CULTURE : JEAN-LUC GODARD & FABRICE LUCHINI, ENTRETIEN VIDÉO, 20 NOVEMBRE 2013, TÉLÉRAMA
Fabrice Luchini : "Moi ça ne m'intéresse pas tellement, la culture. Ce qui m'intéresse c'est l'art. L'art, ça vous apprend à mourir. Tandis que la culture c'est du divertissement."
Jean-Luc Godard : "Il faut à notre sens séparer la notion d'art de celle de culture. Quand Beethoven compose la Septième, ce sera de l'art. Et si Bruno Walter la dirige, aussi. Quand Karajan la dirigera, cela deviendra vite de la culture. Et ce sera définitivement de la culture lorsque CBS / Sony en organisera la diffusion par compact-disque. Cela peut redevenir de l'art si un auditeur sincère l'écoute." (Le Monde, 8 octobre 1991)
- Jean-Luc Godard : "La culture est du domaine de la diffusion et de la distribution, l'art est du domaine de la création. L'art n'est pas démocratique, il n'a pas à l'être et la démocratie n'a pas à être artistique. Si l'art devient cultivé, il lui est plus difficile d'exister et il perd vite. La Cinquième Symphonie de Beethoven, c'est de l'art, l'enregistrement par Karajan, c'est de la culture - ensuite on l'écoute, l'art peut être retrouvé par l'auditeur à travers le CD." (27 novembre 1996, Les Inrockuptibles n°81)
- Fabrice Luchini : "L'art c'est quelque chose d'horrible, c'est Rimbaud, c'est être confronté à la douleur, c'est pas de la consommation sympathique, c'est pas : "sympa... c'était sympa, on a vu une expo super chouette... sympa, c'était sympa l'expo, vraiment..." Non, c'est pas sympa, l'art. Bach c'est pas "sympa", c'est mieux que sympa, Bach c'est immense. Ce qui vous aide à comprendre la vie, c'est ce qui vous donne une perception qui vous réveille à la vie. Alors moi je n'aime pas le mot "culture", je ne sais pas de quoi ça parle. Je suis pas fou de la culture, par contre l'art, le théâtre, la musique... Je pense qu'avec 30 livres de poche, l'intégrale de Glenn Gould, moi c'est comme ça que j'ai appris. Le Voyage au bout de la nuit... Je suis très limité, je suis obsessionnel, je lis les mêmes livres, et j'écoute les mêmes disques." "Tous les hommes politiques de gauche et de droite sont venus me voir pour me dire : "t'as pas une technique pour les choper ?" ... Je dirai pas les noms, mais les plus grands, les présidents, actuel et précédent... : "Putain, comment tu fais pour les tenir ?" Et j'ai répondu : "moi j'ai du texte." "On est lié (au public) pour lui plaire, mais on n'est pas là pour lui plaire en trahissant. Voilà la phrase sublime de Thomas Bernhard ... quand il dit : "j'ai été assister à une pièce, et dès les premières secondes les acteurs ont pactisé avec le public" : ça c'est une phrase géniale... Moi je pactise quand je ne suis pas en forme. Pactiser, c'est trahir, abandonner le propos, ne pas avoir confiance dans le propos, ne pas aimer le propos, ne pas intégrer le propos, ne pas avoir la capacité de le restituer, et immédiatement d'aller là où le public voudrait qu'il aille, c'est-à-dire abandonner l'oeuvre pour essayer de le faire rigoler alors que c'est pas drôle, pour essayer de le faire se distraire alors que ce n'est pas distrayant, c'est pactiser..."
– ARICLE : "PLUS DE PENSÉE MAGIQUE", YAN MARTEL, TWITTER
« Le monde a besoin de plus de pensée magique. Yann Martel, l’auteur de "L’histoire de Pi", estime que l’antidote se trouve là où on s’y attend le moins : dans l’art et la religion. « En tant que laïc, je me suis intéressé à la religion, car j’associe la religion et l’art à la pensée magique. On imagine une école fantastique appelée Poudlard, avec un sorcier nommé Harry Potter. On crée des mondes parallèles qui ressemblent tout de même au nôtre. On dépasse la rationalité, mais cela nous rend plus sains d’esprit. On dépasse le rationnel pour retrouver notre santé mentale et vivre dans ce monde. Les deux consistent à aller au-delà de ce qui semble évident et compréhensible pour atteindre un sentiment d’émerveillement, un sentiment de sublime. Le sublime peut être atteint tout simplement si l’on s’y ouvre. Et c’est exactement ce à quoi la religion et l’art excellent : vous plonger dans cet état d’émerveillement. »
– CONFÉRENCE : JIDDU KRISHNAMURTI "SUR LE SEXE | QUESTION N° 5" | RÉUNION DE QUESTIONS-RÉPONSES N° 3 | SANEN, SUISSE, 25 JUILLET 1980
- « Je maintiens que la Vérité est un terrain sans chemin, et que vous ne pouvez vous en approcher par aucun chemin, par aucune religion, par aucune secte. »
- « Ne suivez aucune autorité. L'autorité est mauvaise. L'autorité détruit, l'autorité pervertit, l'autorité corrompt. [...] Vous ne trouverez jamais rien à travers l'autorité. Vous devez être libre de toute autorité pour trouver la réalité. C'est l'une des choses les plus difficiles que d'être libre de toute autorité, tant extérieure qu'intérieure. »
Question n° 5 : Pourquoi le sexe joue-t-il un rôle si important dans la vie de chacun dans le monde ?
Jiddu Krishnamurti - Il existe une philosophie particulière, surtout en Inde, appelée Tantra, dont une partie encourage le sexe. Ils disent que c'est par le sexe que l'on atteint le Nirvana. On encourage le sexe pour que l'on aille au-delà, mais on n'y parvient jamais. Pourquoi le sexe est-il devenu si important dans notre vie ? Il l'a toujours été, pas seulement à l'époque actuelle. Pourquoi le sexe est-il si profondément ancré dans l'homme ? Je ne parle pas ici de la procréation. Pourquoi ? Probablement parce que c'est le plus grand plaisir qu'un être humain puisse connaître. La recherche de ce plaisir engendre toutes sortes de complications ; des volumes entiers ont été écrits pour expliquer ces complications psychologiques. Mais les auteurs ne se sont jamais demandé pourquoi les êtres humains ont accordé une importance aussi extrême à cette chose dans leur vie.
Notre vie est en proie à des troubles, c'est une lutte constante, sans rien d'original, rien de créatif - j'utilise le mot « créatif » avec beaucoup de prudence. Le peintre, l'architecte, le sculpteur sur bois peuvent dire qu'ils sont créatifs. La femme qui cuit le pain dans la cuisine est considérée comme créative. Et le sexe, dit-on, est également créatif. Alors, qu'est-ce que la créativité ? Les peintres, les musiciens et les chanteurs indiens, avec leur dévotion, disent que leur art est un acte de création. Est-ce vrai ? Vous avez accepté Picasso comme un grand peintre, un grand créateur, qui met un nez sur trois visages, ou quoi qu'il fasse. Je ne le nie pas et je ne le dénigre pas, je le souligne simplement. C'est ce qu'on appelle la création.
Mais est-ce que tout cela est de la créativité ? Ou la créativité est-elle quelque chose de totalement différent ? Vous voyez l'expression de la créativité dans une peinture, dans un poème, dans la prose, dans une statue, dans la musique. Elle s'exprime selon le talent d'un homme, sa capacité, grande ou petite ; cela peut être du rock moderne ou Bach – je suis désolé de comparer les deux ! – ils sont tout à fait incomparables.
Nous, les êtres humains, avons accepté tout cela comme étant créatif parce que cela apporte la renommée, l'argent, la position sociale. Mais je pose la question : est-ce de la créativité ? Peut-il y avoir création, au sens le plus profond du mot, tant qu'il y a de l'égotisme, tant qu'il y a la recherche du succès, de l'argent et de la reconnaissance – pour satisfaire le marché ? Ne soyez pas d'accord avec moi, s'il vous plaît. Je ne fais que souligner. Je ne dis pas que je connais la créativité et que vous ne la connaissez pas ; je ne dis pas cela.
Je dis que nous ne remettons jamais ces choses en question. Je dis qu'il existe un état où il y a création et où il n'y a pas d'ombre du moi. C'est la vraie création ; elle n'a pas besoin d'expression, elle n'a pas besoin d'épanouissement personnel ; c'est la création. Peut-être que le sexe est considéré comme créatif et est devenu important parce que tout ce qui nous entoure est circonscrit, le travail, le bureau, aller à l'église, suivre un philosophe, un gourou. Tout cela nous a privés de liberté et, de plus, nous ne sommes pas libres de notre propre connaissance ; elle est toujours avec nous, dans le passé.
Nous sommes donc privés de liberté à l'extérieur et à l'intérieur ; génération après génération, on nous a dit quoi faire. Et la réaction à cela est : je ferai ce que je veux, ce qui est également limité, basé sur le plaisir, le désir, la capacité. Ainsi, là où il n'y a pas de liberté, ni extérieurement ni intérieurement, surtout intérieurement, il ne nous reste qu'une seule chose, et c'est ce qu'on appelle le sexe. Pourquoi lui accordons-nous de l'importance ? Accordez-vous autant d'importance au fait d'être libre de la peur ? Non. Consacrez-vous autant d'énergie, de vitalité et de réflexion à mettre fin à la souffrance ? Non. Pourquoi ? Pourquoi seulement au sexe ?
Parce que c'est la chose la plus facile à obtenir ; les autres exigent toute votre énergie, qui ne peut venir que lorsque vous êtes libre. Il est donc naturel que les êtres humains à travers le monde aient accordé une importance considérable à cette chose dans leur vie. Et lorsque vous accordez une importance considérable à quelque chose qui n'est qu'une partie de la vie, vous vous détruisez vous-même. La vie est un tout, pas seulement une partie.
Si vous accordez de l'importance à l'ensemble, alors le sexe devient plus ou moins sans importance. Les moines et tous ceux qui ont renoncé au sexe ont tourné leur énergie vers Dieu, mais cette chose bouillonne en eux, la nature ne peut être réprimée. Mais lorsque vous accordez toute l'importance à cette chose, alors vous êtes corrompu.
– LIVRE : "L'HOMME INTÉRIEUR ET SES MÉTAMORPHOSE & UN ITINÉRAIRE", MARIE-MADELEINE DAVY [COLLECTION : 'SPIRITUALITÉS VIVANTES']
Voici un livre vraiment magnifique, merveilleux, surprenant et inattendu même car je l'ai lu pratiquement entièrement avec grand interêt et une curiosité inassouvissable. J'y ai appris et rencontré certaines choses que je ne connaissais pas encore au sujet des démarches, pratiques, espérances et réalisations spirituelles de l'homme, dans l'histoire en Orient ainsi qu'en Occident. Et j'ai beaucoup aimé les descriptions nombreuses des experiences personnelles et intimes de l'auteure face à sa mort ou à sa maladie. J'aimerais en scanner beaucoup plus de passage mais ce serait beaucoup trop long et fastidieux, alors voici quelques extraits et je ne peux que vous conseiller et recommander la lecture attentionnée de ce livre, c'est une source de lessons, d'émotions et d'apprentissages intimes et bouleversantes, bravo !
UN ITINÉRAIRE
"Qui a pensé dans la plus grande profondeur
Aime ce qu’il y a de plus vivant."
Hölderlin, P. 9
L'HOMME INTÉRIEUR ET SON ÉVOLUTION
L’homme est un mystère car il est « une synthèse de fini et d’infini. » Qu'est-ce que l’homme ? Ôu encore qu’est-ce que l’existant ? À cette question Kierkegaard répond : « L’homme est une synthèse d'infini et de fini, de temporel et d’éternel, de liberté et de nécessité, bref une synthèse. » En fait, la, perfection de Ja synthèse est à réaliser, elle est l’œuvre de l’homme dans la mesure où elle constitue une réponse. P. 19Le mystère de leur dépouillement n’est connu que de Dieu. De tels êtres ne souffrent pas de leur solitude affective car ils se sufisent davantage par plénitude que par indigence, leur disent davantage par plénitude que par indigence. Leur vie se déroule au-dedans er leur amour se déploie sur chaque être rencontré avec une douce tendresse ; ils ne sont pas frustrés mais accomplis. […]
L'HOMME INTÉRIEUR ET L'ÉROS
En Occident, à l’époque où l’on semble dans les milieux religieux découvrir l’homme et la fraternité humaine (bien longtemps après l'Incarnation du Christ), où la femme et l’amour se présentent comme une révélation après des siècles de misogynie (c’est un peu tardif !), le thème de l’homme intérieur et de l''éros' se pose en termes, neufs, le besoin d'authenticité, le refus de l'hypocrisie permettent aujourd’hui à l’homme d’être lui-mène. Qu'on le récuse ou qu'on l'admette, Freud a déblayé une voie, lui et ses successeurs ont obligé les hommes à une vision nouvelle. Si le sexe n’avait
pas été un sujet tabou durant ce qu'on a nommé, à tort d’ailleurs, une civilisation chrétienne, on n'assisterait pas aujourd’hui à l’explosion d'un érotisme exhibitionniste. P. 52, 53
LE DÉMON DE MIDI
C'est ce dur labeur qu’évoque le poste Armande Loup, en écrivant : « Pour chercher la terre vivante, je laboure avec mes mains. »
Le vent ne souffle plus et l’homme spirituel se sent abandonné au point qu’il peut douter du sens de sa démarche. Ne serait-elle pas une illusion, un refuge ? Il cesse le combat, sans deviner que ceux qui ne l'attaquent plus se réjouissent de sa négligence. Tout paraît suspendu. A la somnolence succède le sommeil plus intérieur que physiologique ; par manque d’air l’homme intérieur éprouve une asphyxie. Le souffle dont il éprouvait auparavant la présence s’est arrêté.C'est à ce cet instant crucial qu’il lui devient possible de percevoir le chant des sirènes ou celui des cigales, ce sont les voix du dehors et du dedans qui lui conseillent d’abandonner sa course ; ces chants peuvent le séduire et le retenir définitivement en lui faisant oublier son cheminement initial. P. 79
LES NOURRITURES DE L'HOMME INTÉRIEUR
L’important dans la lecture des Écritures sacrées est de se mettre en contact avec une Présence : celle de la lumière immédiate, Se situant dans l’instant, cette Présence engendre une expérience. Ainsi la présence se situe au présent. En même temps elle comporte une compréhension plus lucide déterminant une nouvelle naissance et un nouvel amour. […]
LE MAÎTRE SPIRITUEL ET LE DISCIPLE
Ainsi le voyageur du dedans souhaiterait avoir un guide possédant l'expérience de l'intériorité, sans jeu, sans compromission ; un guru doué d’un discernement incisif pour lui-même et pour autrui, ce qui est sans doute une qualité fort rare. L’important n’est pas de rencontrer « celui qui cherche sa voie dans de multiples pratiques d’ascèse et de dévotion, dans la continuelle récitation de mantras ou de prières, dans les pèlerinages… dans le compte intéressé de ses mérites et de ses actions, mais celui qui aura senti un jour le vertige de l’Absolu, de l'engouffrement au-dedans, qui de son œil spirituel, aura plongé en son tréfonds, et là dans l’expérience suprême et ineffable. » P. 92, 93Un homme libéré ne rentre pas dans les catégories morales et métaphysiques de celui qui se tient encore dans un état d’esclavage. C’est pourquoi tout homme étant passé par une expérience libératrice échappe à toutes les catégories des jugements habituels. Sa générosité est illimitée car elle provient d’une infinie compassion. Toutefois, quand le disciple est déconcerté il peut et doit s’en ouvrir à son maître, sinon sa démarche intérieure subira un blocage. P. 97
LE YOGA
L'art du yoga peut se présenter comme l’art de la décréation. Toute pratique du yoga qui ne serait pas conduite par une recherche de libération serait—il nous semble—un pseudo-yoga. P. 113« L’Ange de la Mort qui descend vers l'homme pour séparer l'âme du corps est entièrement couvert d’yeux… ]e pense que cessant lui sont pas destinés. Il arrive que l'Ange de la Mort s'aperçoit qu'il est venu trop tôt, que le terme de l’homme n'est pas encore échu : il n'emporte pas alors son âme, il ne se montre pas d'elle ; mais il laisse à l'homme une des nombreuse paires d'yeux dont son corps est couvert. » Crestoy
LE VIDE
« Si le sentiment et la connaissance nue de ton être propre étaient détruits, tous les aunes obstacles le seraient du même coup. » Le Nuage de l'inconnaisance
Durant la nuit, c'est-à-dire jusqu’à 5 heures du marin, je suis entourée par deux ou trois médecins. J'entends ce qu’ils disent. Je ne me préoccupe de rien, m’abandonne avec une totale confiance. À l’instant où la voiture s’engouffrait dans l’hôpital, j’ai perçu en moi cette phrase d’un 'Psaume' : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui ? »
Je me sentais comme un être humain devant la mort, partageant totalement la condition de n'importe quel autre homme. L’instruction, le savoir, la connaissance, la religion, ma recherche d'ordre spirituel, l’enseignement que j’avais pu donner ou recevoir, tout cela m’apparaissait réduit à néant, donc rigoureusement sans importance. La seule chose qui me semblait certaine était la vanité de l'existence humaine qui pour moi s’achevait. Ce qui s’imposait, c’était de toute évidence la fragilité de l’homme, sa pauvreté, sa précarité. sa nudité.
J’ai pensé que le chant de la mort était celui de la nudité. D'où l'évocation de la 'Cantate de la nudité' de Tauler, mais il m’était difficile de me souvenir des paroles du texte, sinon de cette phrase :« Je suis réduit à rien ; qui s’est dépouillé ne peut plus avoir de souci. »
Je savais seulement que la nudité résultant du non-attachement devait être mon état et était mon état. Dans cette nudité ma vie s'effaçait, plus de souvenirs, aucun regret, pas d’inquiétude, pas de désir. Cette nudité se manifestait par une totale indifférence. Ni la vie ni la mort ne m’importaient. J'avais l’impression que l’humanité est une et que je disparaissais en tant qu’un des multiples échantillons de cette humanité. J’étais l’homme tout en étant un homme. Dans le déroulement de mon attitude intérieure s'imposait une non-différenciation. J’ai pensé au texte de Paul : « ni homme ni femme, ni Grec ni Juif ». Toute distinction survenant par le sexe, la religion, la race était pour moi totalement privée de contenu. P. 201, 202
Quand le Christ conseille à ceux qui jeûnent de parfumer leur tête, cela signifie qu'ils ne doivent pas attirer l'attention sur eux et provoquer l’admiration. Les fols en Christ avaient l’avantage de retenir le mépris. l’ironie, les sarcasmes. Provoquer l’admiration ou le mépris, c’est d’ailleurs la même chose, il n’y a aucune difference entre l’estime et le mépris. Car l’estime n'est valable que dans la mesure où celui qui donne son estime sait ce que cela signifie, sinon un tel sentiment est comparable à un morceau de sucre inondé, qui fond. L’eau sucrée et douceâtre et ne désaltère pas. Quant au mépris ou à l’injure, si on en est l’objet, il convient
de les laisser couler telle la pluie sur une vitre ; y penser serait de l'enfantillage. Le vide ne retient ne la louange ni l'injure. Mourir dans l’estime ou la déréliction n’apporte aucune différenciation. La mort arrache les masques, elle dénude. Et le visage débarrassé de ses oripeaux est toujours celui d'un pauvre homme.
Je m’éprouvais comme privée d'avant et d’après. Entre les deux, le vide, l’insouciance totale. Ce vide m'absorbait, j’étais plongée en lui. Tout d’abord je l’ai ressenti du dehors, il pénétrait par ma bouche, mon nez, mes oreilles. Ce vide était comparable à l’eau entrant par les orifices de quelqu’un qui se noie. Puis j'ai compris que ce vide était en moi-même et s’unissait au vide qu’il rencontrait à l’extérieur. Enfin, il m’a semblé que ce vide provenait uniquement du dedans et sortait au-dehors par tous les pores de ma peau. Sensation étrange engendrant un calme indescriptible. Ce vide était privé de nom ; si j’avais voulu lui en donner un, je l'aurais appelé : tisserand, un tisseur d'extases, Vide et extase étant équivalents.
La bonne conscience n’existe pas devant la mort, la mauvaise conscience non plus. Seulement le vide. La mâchoire du mourant ne saurait, mordre ni les mains retenir. La sortie du temps supprime le mouvement, rien ne se présente ; le cours du fleuve est interrompu. le courant ne passe plus. Les signes de révérence peuvent inquiéter, en Orient comme en Occident, quand ils s’adressent nommément à une personne. Beaucoup domines et de femmes aiment l'idolâtrie, pourquoi les en priver si cela leur permet de vivre comme une tasse de thé à 17 heures, un parfum de Dior ou un cigare ? P. 203, 204
De même la distinction du beau et du laid, découle de la distinction du bien et du mai ; c’est ainsi que l’être unifié découvre la beauté car il se tient dans la beauté, tel celui qui centré dans son soleil ne distinguerait que rayons de soleil. […]
Quiconque a pénétré dans le vide de son fond secret habite son désert intérieur dans lequel l’Éternel conduit et parle au cœur de l’homme en lui révélant sa beauté. C’est à travers elle que la beauté « seconde », pourrait-on dires, se découvre.
Toutefois dans le vide il n’existe aucune distinction, aucun nom n'est donné. Distinguer et nommer du silence signifierait une distance. Le seul langage du vide, est celui du silence. P. 248LE SILENCE
« Le silence est le mystère du monde futur.
La parole est l’organe du monde présent. »
Isaac le Syrien
La seule voie conduisant à la réalité suprême est celle du silence. Telle est ma conviction après avoir beaucoup lu, médité, réfléchi, conversé avec des hommes et des femmes en Extrême-Orient, Orient et Occident. Découvrir cette voie du silence, et plus encore s’y fixer, désigne la démarche de l’homme en quête de sa libération, qu’il soit chrétien ou non chrétien. P. 249
Il est sans doute très difficile, pour un Occidental, de comprendre la variété des silences et la profondeur du véritable silence, et cela pour plusieurs raisons. Le plus souvent, l’Occidental se place à un niveau intellectuel : ce qu’il dit n'est pas le fruit d’une expérience personnelle, il se réfère à des lectures et celles-ci, demeurent dans sa mémoire sans pour autant accéder à son cœur.
Lors de mes séjours en Inde, ce qui ma bouleversée, c’est la facilité avec laquelle les hindous parvenaient à se dégager de l’extérieur pour s’intérioriser. Il est évident qu’une certaine lenteur, un calme appartenant aux races orientales favorisent la vie intérieure. Par contre, la nervosité des Occidentaux survoltés, des Européens — disons même des Français en particulier— est un écueil difficile à surmonter. P. 251
La vanité qui tenterait de gonfler le secret et de le promulguer à l’extérieur romprait par là même le silence. De même les désirs se projetant devant soi briseraient le silence qui se déploie uniquement dans l’instant. Ainsi le silence rend le moi fluide et dissout lentement l'ego.
Mais l'ego risque de vouloir se justifier en se revêtant d’un masque plus ou moins épais. C’est pourquoi, en
Occident, la personne prend une place si importante. La personne veut normalement s’affirmer dans le temps et après la mort physique dans l’au-delà ; c’est une sorte de revendication qui ne tolère aucune opposition. P. 255
Cependant il convient, au départ d’un tel cheminement, de répéter cette affirmation pour en saisir la réalité profonde. Le silence exprime le vide ; le vide est silencieux. Ce vide est expérimenté comme un creux, une ouverture vers… une capacité de… Un tel vide évoque la Mère divine, toujours vierge et toujours mère. Dans la mesure où ce vide embrasse la mort, la vie est aspirée dans ses plus secrètes énergies, vie et mort se relient.
L’approche silencieuse du Mystère s'accomplit avec des points de départ différents suivant les religions et les divers mouvements de recherche. Les hommes, indépendamment de leur origine, sont toujours tentés de se fixer à un niveau psychologique ; tant qu’ils n’arrivent pas à le dépasser, le véritable silence leur échappe. Par ailleurs, le renoncement est obligatoire pour pénétrer dans un état de silence. Le terme de « renoncement » n’est pas juste, car comment pourrait-on renoncer « à ce qui passe comme l’herbe des champs », on ne renonce pas à ce qui perpétuellement se néantise. Le non-attachement continuel favorise le dégagement ; le piège le plus subtil serait de renoncer à la parodie de ses moi et de s’attacher au moi profond quand il est découvert. Tout chercheur risque d’être idolâtre. L’idole peut concerner un dieu, soi-même ou autrui ; toute dualité peut d’ailleurs s’affirmer en provoquant des coagulations. Le dépassement de l’idolâtrie exige une longue patience et surtout une perpétuelle lucidité. P. 261
AU-DELÀ DE DIEU
« On ne peut pas dire de Dieu qu'il
existe, car en disant "Dieu existe",
on le perd immédiatement. »
Chestov P. 272
Il est d’abord nécessaire que le temple de l’homme soit vide, vide des moi, vide de tout ce qui appartient à la création. « Quand le vide s’est ainsi fait, Dieu peut ainsi s’unir à la 'scintilla animae' (l’étincelle de l’âme), en quoi il se retrouve. Non pas avec ses attributs. Non pas même en tant que Dieu trinitaire, mais au-delà, antérieur à la diffusion des Personnes — puisque nous n'avons pour traduire ces mystères que nos catégories intellectuelles et notre pauvre langage humain — c’est la "déité", le "fond" (Grunt), l’Un sans mode. » P. 283
AU-DELÀ DE L’HOMME
« Celui qui va jusqu'au bout de son
cœur connaît sa nature d’homme.
Connaître sa nature d’homme c’est alors
connaître le ciel. » Mencius, P. 289
De toute manière, soyons rassurés, la vertu n'est pas contagieuse comme la médiocrité. L’homme à la recherche de la voie intérieure possède le privilège de se sentir libre et d'accorder à autrui une totale liberté. P. 293
Par la recherche de l'intériorité, l’homme aboutit
normalement à la transfiguration. Or la transfiguration se produit dans l’homme avant de se réaliser dans l’univers. « La transfiguration… déréalise toute forme. », écrit Raymond Abellio. En passant par le vide, la totale nudité, l'homme se « déréalise », ce qui signifie qu’il se perd, du moins d’une certaine manière. Il n’existe pas de 'transfiguration sans mort préalable' : « Le royaume de Dieu n’est pour personne, si ce n’est pour celui qui est entièrement mort. » L'important sera donc de savoir comment mourir.
C’est parce que l’Amour et le moi ne vont pas ensemble que le moi doit mourir. « L’Amour déteste le moi, car le moi est une chose mortelle », écrit Jacob Boehme. « L’Amour possède le Ciel et réside en soi-même. » Mourir c’est donc détruire entièrement le moi au profit de l’unité. […]
Mais il ne faut pas se faire d’illusion, le véritable vide, le 'vide du vide', est rarement atteint. Les Tibétains énumèrent dix-huit sortes de vide, il importe donc de passer successivement par eux pour arriver au rien qui est inconcevable. C’est pourquoi il est dit à propos du Tao, dans la philosophie chinoise : « Le 'Tao' qu’on ne peut nommer, car si on le nommait, il ne serait plus le Tao. »
Éprouver la présence du vide et sa réalité permet de s'acheminer lentement vers la béatitude qu'il procure. Mais la béatitude elle-même doit être dépassée pour que le vide soit absolu, c’est-à-dire rigoureusement pur en tant que parfaite vacuité. S'attacher au vide serait le supprimer. L'expérience sensible s’efface obligatoirement en faveur de l’expérience subtile. D’où la nécessité de se situer au-delà de ce qui s'apparente à la félicité . […] Avec le « vide de l’égalité » (samâna*), débute l’ « illumination cosmique » ; le temps, la durée, la mort sont dépassés, le sujet devient présent à l'univers et parvient au « vide supramental » ; celui-ci lui procure un état d'impassibilité. Ainsi l’univers se dérobe sous ses yeux, il n’est plus tenté d’intervenir dans son mouvement par ses différentes actions. Ce déroulement apparaît comparable à un spectacle dans lequel le sujet n’a aucun rôle actif à tenir. Le temporel est dépassé, et c’est parce qu’il est totalement dépassé — on pourrait ici parler de décréation — que peut jaillir la « vibration de l'ineffable réalité ». P. 298 - 300
– LIVRE : "LA NATURE ET SA SYMBOLIQUE", MARIE-MADELEINE DAVY
Voici encore un autre livre de Marie-Madeleine Davy, vraiment fascinant, gros livre de plus de cinq cents pages si il en est ! J'en ai 'postité' de si nombreuses pages que j'avais presque renoncé à en scanner, ne serrait-ce qu'une partie mais je prends mon courage à deux mains en ce WE du 8 mai et j'ai re-parcouru ce livre et ai finalement fait une plus petite sélection parmi la grande selection précédente, les postits jaunes étants surlignés au marqueur bleu ! En voici donc les extraits ultimes, bien choisis, filtrés et essentiels, la "crème de la crème" quoi !… Et j'invite vraiment tout le monde à lire les livres de cette grande dame car ils possèdent la puissance sélective, élective et élévatrice ; subtile, nous aidant à comprendre, peut-être, la vie et ses aspirations consubstanciellement spirituelles ; afin de pouvoir enfin, sans aucun doute, voir le bout du tunnel isolationniste imposé par l'ego et la sécularisation destructrice et annihilatrice de nos sociétés contemporaines avides, athées et barbares tout à la fois.
Alors, grâce à ces bribes, ces fragments, ces poussière, ces réminiscences de savoirs et de connaissances de sagesses anciennes pertinentes, glanées et récoltées dans tout le monde entier… elle nous aide, merci à elle, et nous permet enfin, de réintégrer, vaille que vaille et cahin-caha, notre si essentiel petit cheminement spirituel : petits cailloux sur le chemin, Ô grandes joies de l'Esprit et du Corps ! LIBÉRATION !
PREMIÈRE PARTIE | Spécificité des oiseaux
Ainsi l’oiseau apprend à l’homme la joie cosmique et aussi la joie divine qui l’une et l’autre se rejoignent afin de parvenir à l’unité. P. 24
Le "Livre des morts égyptien" - et son illustration sur les papyrus et sur les murs des tombeaux - fait allusion à l’âme du défunt assistant à la pesée de son cœur devant Osiris. Dans un des plateaux d’une balance, son cœur ; posé dans son vis-à-vis, une plume. Peu importent le volume du cœur et son poids. Ce sont les pensées, les désirs, l’angoisse qui le rendent pesant L’inquiétude à l'égard de l’avenir a pour effet de l’alourdir.
Le sage n’entretient pas en lui-même les soucis. Il les rejette à la seconde même où ils se présentent et tentent de l’envahir. P. 37
L’oiseau artiste n’a nul besoin de se faire reconnaître. L’exaltation de son chant s’exprime en une totalité qui se boucle. Sa joie rayonne gratuitement dans ia nature. Dans les forêts, les arbres se réjouissent, les sons provoquent le balancement des feuilles à la façon d’un vent léger. Une douce béatitude envahit la nature. Telle la rose, dont parle Angélus Silesius, qui fleurit « sans pourquoi », la coloration du plumage et les sons des chants n’éprouvent nul besoin d’être vus ou entendus. « Il n’existe peut-être aucune œuvre d’art qui tienne son charme du seul balancement des lignes et des tons qui s’adresse uniquement aux yeux » Ce propos de Rodin convient à l’oiseau. P. 49
Malheureusement, il est rare de savoir écouter et de pouvoir admirer. Olivier Messiaen, qui s’est consacré à la notation musicale des chants d’oiseaux, précise cette carence : « Je parle de foi à des gens qui ne l’ont pas, d’oiseaux à des gens qui ne les aiment pas, de rythmes à des gens qui ne voient rien. » Peu importe ! Cet artiste merveilleux possède un sens cosmique qui le rend capable de percevoir les chants et les couleurs de la nature. D’où son propos concernant la vraie, la seule musique : « Harmonie du vent dans les arbres - rythme des vagues de la mer (…) chants d’oiseaux. » Messiaen ajoute : « Si j’ai choisi pour maîtres les oiseaux, c’est que la vie est courte, et que noter des chants d’oiseaux est tout de même plus facile à un musicien que la transcription des harmonies du vent ou que la transcription des flots… » Aux plumages et aux chants, il convient d’ajouter l’originalité des œuvres des oiseaux artistes. Celles-ci mériteraient d’être exposées dans des musées. P. 51, 52
L’homme, qui passe de la dimension rampante à l’état aérien, risque de devenir la risée d’autrui. On se moque volontiers de ce qui échappe à la compréhension ordinaire. D’où la solitude à laquelle l’homme-oiseau se trouve convié. Cependant, il n’est pas isolé. Grâce à l’acquisition d’une nouvelle conscience cosmique, il entre en contact avec la création. Job (12, 7-8) l’innocent, incompris par ses pseudo-consolateurs, conseille :… interroge les animaux, et ils t’instruiront,
les oiseaux du ciel et ils t’apprendront :
ou bien parle à la terre, et elle t’enseignera. P. 71
DEUXIÈME PARTIE | Diversité des oiseaux
"Les oiseaux, c’est ie contraire du Temps ; c*est notre désir de lumière, d’étoiles, d’arcs—en-ciel et de jubilantes vocalises." Olivier Messiaen, P. 75
Sa petite gorge travaille sous l’inspiration ; chaque plume
De sa gorge, de sa poitrine et de ses ailes vibre
d’effluence divine.
Toute la Nature l’écoute en silence, et le redoutable soleil
Reste immobile sur la montagne, regardant ce petit oiseau
Avec tendre émerveillement et humilité, avec amour et vénération.
L’interprète, Kathleen Raine, d'ajouter : « Ce n'est pas l’oiseau qui regarde le soleil, c’est le soleil qui regarde l’oiseau avec “respect” ; car l’"effluence divine" ne vient pas de l’espace ni de la taille, mais de l’infini du dedans. »
(texte cité par Kathleen Raine, dans "L'imagination créatrice de William Blake") P. 83
TROISIÈME PARTIE | L’oiseau dans la culture
Olivier Messiaen : chants d’oiseaux et musique"Entendre sur cette Terre les sons de l’invisible, c’est une joie extraordinaire." Olivier Messiaen
Son seulement un nouvel espace s’ébauche, mais l’existence se trouve modifiée. Messiaen écrit : «. J’ai un bon remède contre la fatigue : dès que j’entends un chant d’oiseau, je récupère mes forces et j'oublie mes soucis. Je peux être mourant, si j’entends un chant d’oiseau je suis guéri. Je ne souffre alors ni du froid, ni de la chaleur, ni de la faim j’écoute l’oiseau. » P. 147
L'oiseau dans l’imaginaire
L’entrée dans l’imaginaire semble interdite à l'homme qui n’a jamais tenté l'aventure du dedans. Ce voyage consiste dans une plongée dans le monde intermédiaire : la région des métamorphoses.
Dans la préface d’un des ouvrages de Cyrano de Bergerac, ses introducteurs parient de l'étonnement éprouvé devant « cette étrange fusion du réel et du surréel », de ce « mystérieux domaine qui n’est pas celui de la fantaisie onirique ou du délire verbal, mais bien celui d’un visionnaire ». En effet, Cyrano était persuadé, avec Paracelse, que « l'imagination est comme le soleil dont la lumière n’est pas tangible mais qui peut mettre le feu à la maison. L’imagination mène la vie de l’homme : s’il pense au feu, il est en feu. S’il pense à la guerre, il fera la guerre. Tout dépend seulement du désir de l’homme d'être soleil, c’est-à-dire d’être totalement ce qu’il veut être ».
À ce texte, on pourrait ajouter : celui qui aime le vol deviendra ailé. Son langage participera à une certaine étrangeté. Il ne choisira pas l’insolite. Toutefois, il s’éprouvera issu d’un espace illimité qui deviendra sa véritable patrie.
Au regard d’autrui, un tel homme risque de passer pour fou ; dans le meilleur des cas, on le taxe d’originalité. Exilé de la conscience commune, il n'est pas entamé par les jugements qui pèsent sur lui. Toutefois, il va saisir l’ampleur de son propre isolement. Dans de nombreux cas, « l’original » risque d’être mieux compris par les animaux que par ses frères en humanité. Tout en étant privé de langage pour communiquer, il s’établit une amicale connivence entre l’homme et l’animal, en particulier avec l’oiseau sauvage. Les animaux domestiqués, y compris les oiseaux prisonniers dans des cages, peuvent avoir des réflexes d’esclaves afin de s’attirer la bienveillance du maître dont ils dépendent pour leur bien-être et par conséquent leur nourriture. L'oiseau sauvage respire et chante dans le vent de la liberté.
Dans le subconscient de l’homme primitif - et celui-ci perdure plus ou moins dans l’individu moderne et contemporain -, les forces telluriques, jointes aux énergies cosmiques, semblent parfois détenir un pouvoir étrange, voire diabolique. P. 162, 163
Des anecdotes identiques étaient aussi relatées et attribuées à des ermite s appartenant à différentes époques. Ainsi les vies de saints présentaient parfois des événements semblables. Ces textes avaient pour but de signaler une réalité incontestable à un certain niveau.En effet, l’homme ayant acquis une conscience cosmique. incluant un amour universel, recouvre d’une façon naturelle un état d’innocence qui lui permet de fraterniser avec la création entière. Ainsi Zosime, dans "Les Frères Karamazov", demandait pardon aux oiseaux d’avoir pu les offenser. En parvenant à cette pureté du cœur, l’homme retrouve son état originel auquel l’esprit d’enfance participe. Les animaux
sauvages se montrent capables de discerner cette non-agressivité qui correspond à une virginité du cœur. P. 164
L'oiseau et la poésie
La nature parle. Son langage n’est audible qu’à ceux qui, animés par un amour cosmique, se tiennent en capacité d’écouter. Lorsque son intériorité est éveillée, l’homme dépasse le monde des reflets et du retentissement des échos. Orienté vers les essences, il perçoit, par instants le plus souvent fugitifs, la voix de la création qui constamment renouvelle le dynamisme de son origine. P. 175
Ainsi le vol serait plus masculin que féminin, tandis que les visions concernent principalement des femmes. Lors des lévitations, le corps devient extrêmement chaud et d’une très grande légèreté ; il perd toute pesanteur.
En fait, la lévitation qui s’apparente au vol de l’oiseau ne présente pas un intérêt particulier, on pourrait même dire qu’elle n’a pas à être retenue comme preuve de sagesse ou de sainteté. D’un tout autre ordre se présente le chevauchement du vent. qui appartient au domaine de l'imaginal.
À propos de la signification des rêves où le vol dans les airs intervient parfois, les auteurs du Moyen Âge discernent le plus souvent une manifestation d'orgueil. À cette époque, le christianisme profitait de chaque occasion pour rappeler l’importance de humilité. Les interprètes et les commentateurs étaient influencés par le mythe d’Icare. L’approche du soleil aurait provoqué la fonte de la cire rattachant les ailes aux épaules. D’où sa chute dans la mer. Ainsi, croire qu’on peut sans dommage se tenir près du soleil provient d’une dangereuse ignorance ou encore d’une vanité. Les. écrivains médiévaux connaissaient aussi à travers Hérodote, le fameux rêve de la fille de Polycrate.
« Ascétisme du vol », écrit Saint-John Perse, «… Et si légère pour nous est la matière oiseau, qu’elle semble, à contre-feu du jour, portée jusqu’à l’incandescence. » L’oiseau, « sur ses os creux et sur ses 'sacs aériens' », mine le navire et rame avec ses ailes.
Saint-John Perse évoque aussi « l’oiseau succinct de Braque… Il vit, il vogue, se consume - concentration sur l’être et constance dans l’être ». Il dira encore : « A mi-hauteur entre ciel et mer, entre-un et un aval d’éternité, se frayant route d'éternité, ils [les oiseaux] sont nos médiateurs, et tendent de tout l’être à l'étendue, de d’être… »
Le poète revient constamment aux « oiseaux de Braque, et de nul autre », ils ne présentent rien de commun avec « l’aigle jovien dans la première Mythique de Pindare ». Plus encore « ils n’auront croisé "les grues frileuses" de Maldoror, ni le grand oiseau blanc d’Edgar Poe… L’albatros de Baudelaire ni l’oiseau supplicié de Coleridge ne furent leurs familiers ». Quelle est donc la particularité essentielle, incomparable, des oiseaux de Braque ? Celle-ci provient « du réel qu’ils sont, non de la fable d’aucun conte, ils emplissent l’espace poétique de l’homme, portés d’un trait réel jusqu’aux abords du surréel…. Leur vol est connaissance, l’espace est leur aliénation ».
Une telle symbolique, débouchant sur le surréel. communique à l’oiseau une dimension neuve. Le temps et l’espace sont dépassés. Une trouée s’opère, l’oiseau devient figure d’éternité. P. 188, 189
PRÉLIMINAIRES | La montagne et ses ornements
"Les Montagnes ne sont pas l’Absolu mais elles le suggèrent." Samiwel, "Monastères de montagne"
Lorsqu’il était en Inde, Henri Le Saux a célèbre la source extérieure et celle du dedans :
« Oui, la source a jailli, ou plutôt le filet d’eau qui sourd de la source, car la source elle-même ne se découvre jamais, elle est toujours […] plus lointaine que tout ce en quoi elle se manifeste, Les sources du Gange ce sont les glaciers des Himalayas, mais les glaciers s’alimentent aux neiges des hauts pics, qui elles-mêmes ne sont que la cristallisation des nuages qui les enveloppent, eux-mêmes condensation de l'eau qui vient de partout. »
« Tant que l'on n’est pas rentré en cette source au-dedans de soi, d’où naît l’altérité elle-même, on caresse seulement les idoles au-dehors, que l’on s’est fabriqué à sa propre mesure. » Henri le Saux, "Intériorité et révélation : essais théologiques", Sisteron, 1982 P. 227La fraternité avec la nature permet de saisir le langage des végétaux et des animaux. Les légendes orientales et occidentales comportent de multiples transformations d'êtres humains en poissons et surtout en oiseaux. Tout dépend de leur degré de libération. P. 232
À ce propos, Jacques Lacan a posé le problème avec des mots parfaitement justes. En dépit de sa grossièreté, le terme employé saurait être remplacé par un autre plus anodin. Il dira : « J’ai averti que la psychanalyse est un remède contre l’ignorance. Elle est sans effet sur la connerie. » (Séminaire XII). La psychanalyse est moins une technique qu'une science concernant l’inconscient. De ce fait, elle est privée de toute emprise sur un état d’abêtissement. Éduqué, un animal peut évoluer. L’abêtissement humain, pour ne pas répéter le vocabulaire dont fit usage Lacan, correspond à un blocage quasi définitif. Brève, la rencontre avec une personne analphabète est parfaitement supportable. Situé à un niveau banal, un dialogue peut s’instaurer sans susciter la moindre irritation. S’agit-il d’un personnage qui se prend au sérieux, gonflé par la suffisance intempestive d’une ignorance crasse, il apparaît normal de brusquement éprouver le surgissement non seulement de son ombre mais de sa noirceur. D’où la fureur incontrôlée de Lacan à l’égard d’une patiente qu’il va, tel un malotru, « tirer par les cheveux ». […]
Cracher sur ce qu’on est incapable de comprendre procède d’un comportement primaire et répond à une nécessité de continuelle défécation. Le propre des ignorants est de pouvoir manifester des assurances dont se garderait un individu plus évolué. P. 235 et 237
La montagne épouse du soleil
Aucun langage n’est capable de rendre compte d’une telle expérience. Le vide ne saurait être explicité. Il ne pourrait s’exprimer que par un bégaiement ; ou-encore par l’évocation d’un symbole, le récit d’une histoire que chacun interprète suivant son degré de connaissance. […]
L’arc-en-ciel
L’arc-en-ciel est souvent envisagé sous la forme d’un anneau signifiant une alliance entre le bas et le haut Ces deux extrémités prennent le nom de Terre et de Ciel. D'où la comparaison avec un pont reliant deux rives nettement distinctes. C.G- Jung parlera à ce propos de « pont chimérique* ». Au Japon, les écrivains font allusion au « pont flottant du ciel ». Par rapport aux dieux, l’arc-en-ciel, en Inde, est un attribut d'Indra représentant l’énergie du cosmos. En Grèce, l’arc-en-ciel relève d’iris, messagère des Olympiens, divinité consacrée au service d’Héra. « La voie aérienne » est utilisée par les dieux pour descendre vers les hommes. Et ceux-ci l'empruntent pour rencontrer leurs dieux. Symbole solaire, se rattachant à la lumière, l’arc-en-ciel. par sa demi-coupe, évoque aussi la lune. P. 240, 241
* Je trouve ce terme de "POINT CHIMÉRIQUE" très beau et très prometteur, à utilisé peut-être pour le titre d'une série ou d'une exposition, merci Jung !
Pour Grégoire de Nysse, toute connaissance conceptuelle est dépassée par la connaissance mystique. Cette dernière provient d’une expérience concernant la présence divine dans l’âme. Le cœur pur devient miroir, lieu de reflets. Le cœur n’est pas seulement capable d’une réception en raison de sa capacité, il peut distinguer l’esprit de la lettre et saisir l'essentiel. […]
L’homme moderne peut croire avec Nietzsche que Dieu est mort ou que « Dieu s’est retiré du monde ». Il n’en est rien. C’est l’homme qui s’éloigne de plus en plus du vrai Dieu ou tout au moins cesse de s’orienter vers lui. Séduit par l'argent et le pouvoir, distrait de l’essentiel, il ne saurait recevoir une véritable initiation intériorisée. D’où le flot des pseudo-initiateurs qui s’étendent non seulement à l’Europe mais à l’Asie. Ceux-ci drainent de très nombreux adeptes.
Ce qui apparaît nouveau, dans le sens initiatique, consiste dans la rupture entre l’homme et la nature. Celle-ci s’est manifestée d’une façon progressive. Les peuples de l’Antiquité vivaient au sein de la nature. Ils pouvaient se montrer fraternels et aussi agressifs. L’époque médiévale a vécu d’une façon amicale avec l’univers. Les hommes du Moyen Âge s’intégraient dans la création pour célébrer la gloire de Dieu. Après avoir collaboré avec la nature, les individus ont voulu la mettre à leur service, c’est-à-dire la réduire à l’état d’esclave. La nature apparaît relativisée au rôle d’objet. Il en est ainsi pour la montagne dans les pays industrialisés. La rentabilité l'emporte sur la beauté des sites. Tout est organisé en vue d’une source de profits. De ce fait, il se présente un manque de respect et d’amour à l’égard de l’'anima mundi'. Cette âme du monde est vivante. L’oublier - ou n’en tenir aucun compte - prouve une carence de lucidité et d'amour envers la dimension humaine contenant, au niveau symbolique, toute la création.
Maïeutique ascensionnelle
Ce terme de maïeutique est à employer dans le sens de Socrate. Il serait possible de le remplacer par le mot « dialectique ». Dans "Le Banquet", Platon retient un tel mouvement. Par la beauté, L'esprit s’achemine vers l’invisible. Le déplacement spatial s’accomplit grâce à des « dépassements » successifs. son "Traité de la virginité", composé en 371, Grégoire de Nysse insiste sur ce thème. Introduisant le texte, Michel Aubineau fait allusion à une marche, décrite par Grégoire, signifiant une montée. « Les yeux et les désirs devancent les étapes », le regard se porte sur les réalités d’en haut ; « L’âme se sert de la beauté sensible comme d’un marchepied […] vers la beauté intelligible. » P. 252 - 255
Le détachement de soi-même favorise le passage de l’horizontalité à la dimension verticale. Sinon, la verticalité ne serait qu’une erreur d’optique. Dépouillé de tout orgueil, l’accès à la montée exige me vision de soi-même comprenant une connaissance de sa misère. Après, aucune vision ne demeure. L’homme s’oublie et ne s’intéresse pas à ses progrès ; il sait que tout s’opère gratuitement.
Ayant constaté l’ampleur de l'intériorité, en disant : « L’intérieur a cent mille fois plus d’étendue, de largeur, de profondeur et de longueur que l'extérieur », Jean Tauler insiste fréquemment dans ses écrits sur la verticalité. Un de ses commentateurs, Gérard Eschbach, écrira : l’homme est un « animal traversé par la verticale […] La verticale signifie la crucifixion de notre “naturelle” horizontalité […] La traversée verticale se profile entre d’ultimes hauteurs et d’ultimes profondeurs ».
« Toute valorisation est verticalisation », precise Bachelard. « La valorisation verticale est si essentielle, si sûre, sa suprématie est si indiscutable que l’esprit ne peut s’en détourner quand il l’a reconnue dans son sens immédiat et direct. »
Après avoir cité Shelley (1792-1822) séduit par « un vertige », Bachelard ajoute :« la vie spirituelle est caractérisée par son opération dominante : elle veut grandir, elle veut s’élever. Elle cherche instinctivement la 'hauteur'. Les images poétiques sont donc toutes, pour Shelley, des 'opérateurs d‘élévation'. Autrement dit, les images poétiques sont des 'opérations' de l’esprit humain dans la mesure où elles nous allègent, où elles nous soulèvent, où elles nous élèvent. Elles n’ont qu’un axe de référence,: l’axe vertical ». P. 262, 263
Dans certains cas, l’ami des mystères s’apparente au poète. Plus de retour sur son passé. Effacement de tout regret, repentir de nostalgie concernant l’avenir. La sortie de la « durée commune » projette immédiatement dans l’instant lié à la verticalité. Ainsi l’horizontalité, le « temps plat », disparaît car il n’y aura pour lui aucune possibilité de retour.
« La poésie se méfie du discours », édit Jean Lescure. Il en est ainsi pour la mystique. Le poète brûle les étapes. Inspiré, il atteint immédiatement un sommet. Lorsqu’il tourne autour de son sujet, le rencontre grâce à des touches successives, il erre dans l’horizontalité. Avare de mots, la poésie chinoise, apparentée au vol, se tient sur les sommets. Les autres traditions, orientales ou occidentales. semblent aller et venir dans le temps horizontal et vertical. Les mystiques n’échappent pas à ce double processus. P. 273
L’âme de la montagne
De ce fait, un mystique peut passer pour bizarre au regard d’un ignorant, incapable de saisir les causes de son étrangeté. L'urgence d’une vie solitaire se présente pour certains sujets. Un choix d’érémitique s’impose. L’individu ne peut vivre simultanément sur deux plans distincts. P. 299
« L'homme à l'esprit religieux […] ouvre son âme et laisse [la montagne] pénétrer son esprit, car seul celui qui est 'inspiré' ou 'possédé' par le Divin peut participer à sa nature, » C’est pourquoi « l’homme dévot porte plus d’intérêt à l’ascension spirituelle qu’à la prouesse de l’escalade. La montagne représente pour lui un symbole divin et, pas plus qu’il ne poserait le pied sur une image sacrée, il n’oserait en fouler le sommet ». P. 301
Les chantres de la hauteur proviennent d’horizons divers : psychologues, philosophes, théologiens, poètes, amis des mystères. Suivant leur propre vision, ils célèbrent la magnificence des lieux élevés. D'après les "Odes de Salomon", « tout est en Haut, rien n’est en bas. Mais il le semble seulement à ceux qui n’ont pas la connaissance ». Ainsi, le Haut exercerait son action sur le bas, par échos et par reflets. La beauté de ces échos et de ces reflets permet déjà de saisir la splendeur de ce qui échappe au regard. […]
Il est possible de chanter ce dont on éprouve le manque. L’angoissé magnifie l’état de sérénité. Dans l’épaisseur de la nuit, pourquoi ne pas glorifier le soleil ? P. 314, 315
Je pense que cette idée pourrait bien également s'appliquer à mon travail, qui pourrait sembler vulgaire parfois, vers le bas ; mais qui comme le dit ce passage peut également par effet d'échos, de reflets et de miroir, vers le Haut, dévoiler l'âme du monde cachée, érotiquement essentielle et alors, ainsi vertueuse et régénératrice, échappant également au regards profane !
Les épreuves de la montée
« … Au plus profond du dedans, il
n’est plus de dedans ni dehors, mais,
seul, l’océan incirconscrit du Mystère. »
Henri Le Saux
Parmi le petit nombre de ceux qui ont opté pour l'essentiel, une épreuve risque de survenir durant la dernère partie de l’existence. En avoir l’expérience apparaît nécessaire pour en saisir l'extrême gravité. Impossible de donner un nom juste à ce changement. Celui-ci consiste dans une globale disparition de ce qui auparavant comblait.
En effet, brusquement, les masques tombent. Tout se dénude. L’imagination n’est plus assez vive pour créer et bâtir des murailles protectrices. Antérieurement, la perversité s’enveloppait d’étoffes soyeuses. Les mensonges entourés de papier cadeau séduisaient. Les jeux du cirque semblaient livrer un enseignement. La religion de l’âme, la plus fréquemment en usage, suscitait une confiante admiration.
Cette mise à nu équivaut à une «mise à feu ». En effet, des nourritures auréolées par une certaine candeur plus ou moins naïve, et aussi par l’ignorance, brûlent et se consument. Le sujet voudrait encore les regarder. Ses mains plongent dans de la cendre que le vent ne cesse de balayer. Inutile de chercher des traces, de les mendier en les supposant momentanément recouvertes. Ainsi la mousse s’étend sur les pierres, les troncs d’arbres abattus. L’herbe pousse dans les cimetières mal entretenus.
Pas de dépréciation, d’affadissement. Une batterie à plat se recharge. Ici rien ne peut repousser en retrouvant une nouvelle jeunesse susceptible de susciter un émerveillement passager. Plus de semence. De ce fait, aucune récolte possible dans un présent qui cesse de s’allonger en prenant le nom d’avenir.
Ce n’est pas seulement le monde qui s’évapore. L’internonde est aussi entraîné dans cette disparition massive. Plus encore, le décès d’un comportement humain tire derrière lui la dimension divine qui l’accompagnait et l’éclairait. Désormais, l’ombre et la lumière sont défuntes. Tout semble enseveli. Aucune trace de suaire, de corps, de passage. Les souvenirs voltigent, dansent avant de disparaître définitivement. Ce qui a été aimé, chéri, privilégié n’existe plus. Amours, amitiés, tendresse apparaissent semblables à des bougies éteintes par manque de cire. Les motivations d’une existence vouée à la recherche de l’intériorité s’effilochent avant de s’évanouir,
Perte de conscience de sa propre dimension cosmique. L’homme contient en lui l’univers : l’eau - le feu - la terre et l'air. Il est porteur de la mer, des montagnes, des abîmes. D’où sa parenté avec la création, les mondes d’ordre végétal, animal, humain appartiennent à sa famille. Désormais, le voici privé des différents contacts. Les liens sont brisés sans abandonner derrière eux le moindre vestige.
Impuissant, vaincu, paniqué, le sujet assiste à un trépas s’étendant sur les deux rives qui auparavant se complétaient pour former une totalité. L’alliance des contraires permettait de jongler. En effet, les contraires animaient une réflexion qui maintenant se néantise.
Impossible de capter les signes, empreintes de quelque chose qui a été et n’est plus. Chercher sinon des sonorités, du moins leurs échos semble vain. L’oreille du dedans voudrait percevoir des résonances, Le regard intérieur souhaite se poser sur des yeux tournés vers un mystérieux dedans. Humer des parfums paradisiaques. Rêves ! Chimères ! Délires ! P. 335 - 337
La montagne et l’extase
L’escalade de la montagne intérieure favorise l'extase. D’après son étymologie grecque 'ek-stasis', l’extase signifie évasion, sortie, exode. Pour 'L'homme-montagne', l’essentiel consiste dans la sortie de soi-même. Lorsque l’homme renonce à lui-même et se quitte, il parvient à une autre dimension : celle de la résurrection De ce fait, la « grande mort » se trouve dépassée, elle est derrière soi. La « petite mort », correspondant au décès, consiste dans le rejet d'une forme. […]
La contemplation des profonds mystères convient à ceux qui s’adonnent à l’escalade de la montagne intérieure. Un instant survient durant lequel « la lumière divine peut être “vue”. Le hassid conscient d’être en extase n’est pas encore parvenu au degré de l’extase vraie, car le moi constitue une barrière […] un “quelque chose" qui fait échouer le but de la contemplation, à savoir la perte du 'moi' dans 'ayin', le “Rien” divin ». « L’extase authentique n’implique aucun phénomène paranormal. » À une époque où l’occultisme prend une grande extension, cette affirmation possède son importance.
André Neher a parlé du 'temps mystique' : « C’est le temps de l’extase, de l’homme qui sort de soi-même, de sa condition et, par conséquent, du temps. Ce n’est pas de temps qu’il faudrait parler, mais plutôt d’expérience, d’une expérience ponctuelle, opposée à l'expérience étalée du temps. » Ce temps est véritable et non illusoire, il exige dans son point central la rencontre de l’Absolu et du relatif ; il se meut dans un mouvement vertical, il désigne un temps vivant.
« Du point de vue de l’histoire des religions - précise Mircea Eliade - le judéo-christianisme nous présente l’hiérophanie suprême : 'la transfiguration de l’événement historique en hiérophanie'. Il s'agit de quelque chose de plus que la hiérophanisation du Temps, car le Temps sacré est familier à toutes les religions. Cette fois, c’est l’événement historique tel qui révèle le maximum de transhistoricité : Dieu n’intervient pas seulement dans l’histoire, comme c’était le cas du judaïsme ; il s’incarne dans un être historique […] l’existence de Jésus est une théophanie totale ; il y a là comme un audacieux effort pour 'sauver l'événement historique' en lui-même, en lui accordant le maximum d’être. » Et la connaissance de ce « maximum d’être » engendre l’extase, la sortie de soi. P. 342 - 347
QUATRIÈME PARTIE | La montagne intérieure
Le mont de l’Initiation
Lorsque l’âme accepte l’éloignement des vendeurs de son Temple intérieur, trois obstacles se trouvent abolis : la temporalité, la corporalité, la multiplicité. « Quand le temps est-il accompli ? Quand il n'y a plus de temps. Pour celui qui, dans, le temps. a mis son cœur dans l’éternité, en qui toutes les choses temporelles sont mortes, c’est la plénitude du temps. » P. 367
La montagne du Temple intérieur
L’examen du symbole de la montagne permet de comprendre la vocation de l’homme-momtagne. Libéré de l’histoire, celui-ci pénètre - dans la mesure de son ascension - dans l’espace secret du mystère. L’approfondissement de ce mystère a eu dans le passé ses représentants, tels Origène, Grégoire de Nysse ; au Moyen Age des béguines et surtout Maître Eckhart et Tauler. Il est normal que certaines Églises chrétiennes s’opposent à cette vision métahistorique. L’arrachement à l’histoire ne peut être vécu que par un petit nombre d’hommes. La majorité se trouve engluée dans le déroulement des événements historiques. À l’égard de ce grand nombre. l’homme ascensionnel ne cesse de prouver son amour et sa tendre compassion. Loin de se croire supérieur, il éprouve seulement sa différence. P. 369
La montagne et le désert
Lors de l’accès à la 'montagne du Fond', l’homme ignore, ce qui va survenir. Rien ne peut être dit.
Le désert et la montagne s’accouplent. Encore une fois, la nudité du désert accompagne l’escalade. La plénitude de la lumière relève à la fois du désert et de la montagne. L’obscurité d’un sommet très élevé apparaît différente de la nuit passée dans un désert. Intériorisées, lumière et nuit sont vécues de façons diverses. Les fantasmes, l'imagination principalement, de la terre désertique.
La véritable vision et le dépouillement total s’accomplissent lors de l’accès à la 'montagne du Fond'. Il est très rare que l’homme puisse passer de la psyché au pneuma, de l’âme à l’esprit. La lumière attire la lumière. L’auteur de l’ouvrage sur l’extase dans le hassidisme, Dov Baer de Loubavitch, évoque un paradoxe kabbaliste selon lequel « seul le 'vase' déjà plein de la lumière divine peut recevoir davantage de lumière ». Les évangélistes Matthieu (13,12) et Marc (4, 25) rapportent une parole attribuée au Christ : « On donnera à celui qui a [...] mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. » Lorsque le Christ veut s’éloigner de la foule, il se retire sur une montagne. En effet, la majorité des hommes, n’est pas attentive aux mystères. Incapable de s’en approcher, ses sens intérieurs somnolent. P. 377
Le vide
Étudiant le Vide partait, Lie-tseu présente un chapitre consacré à un 'paradis étrange'. « Au centre de ce pays se dresse une montagne du nom de Houling ; sa forme est celle d’une jarre ; à son sommet on trouve un orifice de la forme d’un anneau parfaitement rond. » Dans ce lieu jaillit une source appelée « fontaine divine » dont le parfum « est plus pénétrant que celui de l’orchidée et du poivre ».
Son goût dépasse les meilleures liqueurs. Dans ce «paradis étrange» habitent des hommes pourvus d’une « âme aimable » et d’un « corps souple ». Sans orgueil ni envie, ils vivent ensemble : ni prince ni sujet. Hommes et femmes ne se marient pas. Aucun labourage, pas de semailles ni de moisson. « On y meurt à cent ans » sans être atteint auparavant par la maladie ; la vieillesse ne présente aucune altération de la santé et du psychisme.
La montagne s’intériorise, à la façon de la lumière, comme le disait Lie-tseu : une lumière indépendante du soleil et de la lune. Libéré, l’homme échappe aux habituelles conditions. Il peut voyager « sans employer ni bateau ni char. »
Le « Vide parfait », auquel parviennent quelques hommes, s'applique aussi à la montagne. D’où ce propos de Hanchan (fin du vi* siècle).
« J’ai élu domicile au cœur de la montagne : Sur la voie des oiseaux, il n’est plus trace Humaine. » P. 380, 381
Les masques et les excentricités
Le cortège de Dionysos était soi-disant composé d’êtres hybrides. À ce sujet, Pierre Hadot fait allusion aux « impudents, bouffons, paillards… qui constituaient le chœur des drames satyriques, genre littéraire dont 'Le Cyclope' d’Euripide reste un des rares témoins. » […]
« Portant mon baluchon de nuages je monte vers les cimes. » "L'Ivresse d‘Eveil. Faits et gestes de Ji Gong, le moine fou". […]
À toutes les époques, des ermites ont illustré la Chine. Et les premiers maîtres de la civilisation chinoise écrivirent des histoires évoquant des solitaires reconnus comme des sages. Des ascètes furent sollicités par des hommes puissants pour devenir leurs conseillers. Mis à part des cas d’une extrême rareté, les solitaires refusaient de quitter leur cachette. Les propos des ermites variaient suivant leur adhésion. Dans le bouddhisme, l'illumination remplit un rôle important. Pour le taoïsme, elle apparaît secondaire. Durant l’existence, un corps immortel se forme et se sépare du corps immortel se forme et se sépare au moment de la mort.
En Inde, les ascètes ne cherchent pas à camoufler leurs excentricités. Et ceux qui les rencontrent ne s'en offusquent guère. Les bizarreries de leur conduite font partie du paysage. Quant aux moines chassés du Tibet, réfugiés ici et là, en particulier en Inde, leurs communautés situées en Europe attirent les visiteurs. De nombreux jeunes gens occidentaux sont séduits par la vie monastique tibétaine.
Cette pseudo-folie a pour but de camoufler une connaissance illuminatrice dont la majorité des hommes est incapable de saisir la réalité concrète. La foule se gausse, elle ironise, se moque de ceux qu'elle considère comme des originaux. P. 420, 423
La montée insolite
En effet, un silence émanait de ce vaste revêtement blanc. Un silence de mort ? Il n’en était pas question. Une présence du monde invisible. Un au-delà du language. Mutisme par excès de contenu. À la façon d’une trace animale ou humaine, toute parole aurait souillé cette immense nappe, vierge de tout visiteur.
Un soir, au troisième jour de l’ascension, la nature leur sembla inquiète. Mue par un imperceptible tremblement, elle paraissait osciller légèrement. Le prochain coucher du soleil en était-il la cause ? Possédant la grâce de se tenir dans l’instant, la nature, toujours, neuve, ignore les habitudes nées de représentations. Elle vit tout au présent. Frissonnantes, les montagnes allaient bientôt connaître la froidure de la nuit. Lorsque l’ombre avance pour évacuer le jour, une certaine panique, s’empare des végétaux et des animaux. En tant que microcosme, les hommes accordés au cosmos éprouvent fraternellement l’émotion d’une rupture entre la lumière et l’obscurité envahissante.
Le silence s’imposait. D’où provenait-il ? Douée d’une extrême finesse, une oreille aurait pu percevoir le léger bruissement des sources. Dans l’épaisseur nocturne, elles poursuivaient leur chant.
La beauté cosmique se déploie en l’absence de tout témoin. Tel est un des grands mystères. De même, le son n’exige point d’être perçu. Les oiseaux chantent et les fleurs s’épanouissent sans rechercher le moindre public pour leur adresser des louanges. P. 432, 433
Dans ce petit incident, il pensa distinguer un signe d'abandon qui lui était conseillé. Pourquoi écrire ? Croire faire du bien par une publication est le plus souvent une douce illusion. En se réconfortant soi-même par l’écriture, il y a risque de construire un autre personnage. Seuls les écrivains de métier échappent à ce type de piège. Écrire, pour un solitaire, est une manière de s’observer, de se confronter à soi-même. Parfois de créer un vis-à-vis afin de briser son isolement. Tout au moins de le rendre supportable.
Un matin. Max fut surpris par la présence d’un personnage hirsute dont les longs cheveux entouraient le visage et rejoignaient une barbe qui n’avait pas été taillée depuis fort longtemps. L’ayant aperçu de loin, le solitaire se demanda s’il n’était pas le jouet d’une hallucination. Et cela d’autant plus qu’un brouillard s’étendait sur les rochers.
Après l’avoir rejoint, l’inconnu s'exprima avec lenteur : « Je descends de la cime. Plus de six mille mètres. Tu te trouves à trois ou quatre jours de marche normale vers le sommet. Exténué, j’ai besoin de repos. Puis-je partager ta solitude durant quelques jours ? »
Max répondit d’une façon affirmative.
Le visiteur reprit la parole :
« En haut, l’émerveillement est trop dense pour être traduisible avec des mots. Le souffle du vent atteint une telle puissance qu’il pourrait déraciner, c’est-à-dire briser, anéantir. La beauté apparaît féerique ou plutôt paradisiaque. Éventail de couleurs étranges. Un autre soleil. Une lune différente. Les sens intérieurs se dilatent. Le cœur déborde de tendresse et de compassion pour tout l'univers. »
Devant le silence attentif de son interlocuteur, il poursuivit :
« Avant d’arriver au sommet, on se trouve face à face avec un petit lac. Une eau calme dont les tons ne cessent de changer. M’étant approché de la rive, j’ai voulu regarder le reflet de mon visage. La vue d’un vieillard hideux m’a fait relever la tête. L'onde m’appelait… Forme maternelle prête à m’accueillir, elle me tendait d’invisibles bras. J’ai dû reculer afin de ne pas céder à la tentation de plonger et de m’engloutir.
« De nouveau au bord de la rive, je me suis penché. J'ai aperçu la face d’un jeune homme imberbe... Intérieurement, j’ai compris qu’il s’agissait d’un ressuscité.
« Puis j’ai entendu battre le cœur de la montagne. Il s’accordait au rythme de mon propre cœur, Lié amoureusement au cosmos, je me trouvais intégré dans l'immensité de sa dimension.
« Plus de séparation entre les mondes visible et invisible. Dépassement des diverses dualités… J’aurais souhaité vivre sur la rive de ce lac. Mais je serais sans doute devenu fou. Il se présente un niveau qu'il importe de ne pas dépasser. Comment ne pas compte de sa fragilité physique et psychique…
« Durant quelques secondes, j’ai compris que je décollais du temps, que l’éternité m’absorbait. Cette rupture dénude. On reçoit et on se vide de soi-même. On est à la fois comblé et réduit à rien. »
Dans la soirée, à la suite d’un dialogue entre Max et son visiteur, il fut convenu que celui-ci attendrait son retour. Ensemble, ils se dirigeraient vers la plaine.
Le lendemain matin, les deux hommes se quittèrent…
Max entama la montée vers le sommet.
Des jours passèrent, semaines et mois… Avec patience, le vieillard attendait.
MAX NE REVINT PAS.
CONCLUSION
« Il arrivera à la fin des jours.
que la Montagne de la maison de l’Éternel
sera établie au sommet des montagnes,
et élevée au-dessus des collines.» (Mi 4,1). P. 441
– PETIT INTERVIEW : "QUELQUES MOTS SUR LA NOTION DE BONHEUR PAR UNE FEMME NAMIBIENNE DE LA TRIBU AFRICAINE OMUHIMBA, KATJIIKUA DE NAMIBIE", TWITER, 27 JANVIER 2026
« Je suis très heureuse quand il pleut, quand je bois du lait et que j'ai une belle vie. Quand je prends du poids. Je suis mince maintenant. Quand il pleut, je suis très heureuse. Quand je bois du lait et que je mange tout ce que j'aime. Et quand je dors avec l'homme que j'aime et qu'il me dit des mots doux. Et quand je suis dans une belle hutte qui me protège du froid et de la pluie. Ce sont ces choses qui me rendent heureuse... » Éclats de rires...
J'ai visionné l'autre jour sur Twitter ce très bel interview d'une femme de la tribu africaine Omuhimba et, en voyant son visage épanouis, rayonnant et radieux nous parlant de ces choses simples de la vie, je me suis fait les réflexions suivante : si nous posions aujourd'hui, la même question de ce qui rend les gens heureux, ils nous répondraient tous, sans aucun doute en occident : d'aller visiter et faire un voyage à l'autre bout du monde pour aller skier en étant déposer en helicopter sur une montagne inviolée russe, mongolienne ou du Pôle Nord (où jamais personne n'est jamais venu), de s'acheter une belle pair de basket "à la mode" ou d'aller plonger aux Maldives ou à Tahiti, ou l'eau est tellement pure, transparente et inviolée là-bas ! ou même d'acheter une nouvelle voiture etc.
Enfin bref, vous avez compris, nous somme définitivement sortis des choses simples, signifiantes et essentielles et nous vivons dans les désillusions matérielles et évanescentes des paradis et des simplicités perdus…
– ÉMISSION TV : "POURQUOI ?", JEAN-MARIE GUSTAVE LE CLEZIO, LA GRANDE LIBRAIRIE, MERCREDI 28 JANVIER 2026
Pourquoi ne lit-on plus autant David Copperfield aujourd'hui ? Pourquoi ne parle-t-on pas des sans abris qui dorment dans la rue à Paris ? Pourquoi accepte-t-on que les gens, femmes, hommes, enfants aussi n'aient comme maison que les tentes Quechua, sous les ponts a coté du Louvre, ou sous les piliers du métro aérien à Jaurès ? Comment passer devant eux sans les voir, comme si c'était normal, comme si c'était inévitable ? Pourquoi chercher des mots pour justifier ce qui indigne ? Pourquoi dit-on que la mort des enfants est inévitable ? qu'elle est un prix à payer pour triompher du mal ? Est-ce que la mort de Hind Rajab, six ans, assassinée à Gaza par les mitrailleuses de l'armée israélienne venge la mort des jeunes assassinés par les terroristes de l'autre côté de la frontière ? Est-ce que la guerre, toutes les guerres ne sont pas des crimes ? Est-ce que la main qui guide le drone, le regard qui dirige le missile sur une cible civile ne sont pas criminels ? Est-ce que la faim qui ronge et qui fait gonfler le ventre des bébés, qui teint leurs cheveux de roux, qui éteint la lumière vacillante de leurs yeux, est ce qu'elle n'est pas un crime de guerre ? Pourquoi fait-on comme si le Voyage au bout de la nuit n'avait jamais été écrit ? Pourquoi détourne-t-on les yeux pour voir autre chose, pour penser à autre chose, pour continuer à danser et à rire, pourquoi cherche-t-on les signaux de l'amour, pourquoi préfère-t-on les images du bonheur ? Pourquoi le jury du prix Nobel n'a pas récompensé la marocaine Aïcha Ech-Chemna qui s'est occupée des filles perdues ? Comment oublier ce qu'il y a très loin, et même ce qui est à côté, dans la rue, au carrefour, dans l'escalier de l'immeuble, dans la cour au milieu des voitures arrêtées, cachés sous des cartons, enveloppés dans des tarpaulins, emmaillotée de haillons, avec juste cette ouverture par où passe l'étincelle brûlée d'un regard ? Pourquoi ne parle-t-on pas d'Averroès et d'Avicenne dans les écoles françaises ? Pourquoi ne fait-on pas lire le poème de Hwang Ji-U sur la guerre de Corée, Matricule 104, "Toi qui n'as pas de nom, comment t'oublier, toi qui n'as pas de nom… toi, toi." (Je suis toi, 1987)
– ÉMISSION RADIO : "AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA GÉOMÉTRIE" POUR STANISLAS DEHAENE, LE GRAND ENTRETIEN, MARION L'HOUR, FRANCE INTER, 07 FEVRIER 2026
L'invité du Grand Entretien est Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale, membre de l'Académie des sciences, il préside le Conseil scientifique de l'éducation nationale. Il publie "Le Rectangle de Lascaux".
Dans son livre, le professeur revient 1,8 millions d'année en arrière et prouve que "dès cette époque, il y a une attention particulière apportée à la symétrie" notamment avec la création de biface, des "pierres sculptés très symétriques".
Ces êtres humains (Hommes préhistoriques) "créent des sphères, ils passent des heures à sculpter dans la pierre, ça veut dire que qu'ils ont déjà l'idée de la symétrie avant de commencer à sculpter". C'est à ce moment que commence l'expansion du cerveau et notamment du cortex préfrontal selon le scientifique.
Ces symboles, ces signes géométriques sont un peu la face cachée de la préhistoire. Il y en a énormément, par exemple, à Lascaux, il y a plus de 400 signes géométriques ! Et on ne les montre pas tellement, parce qu'ils sont, Ils ont l'air simples mais en fait, je pense et Je le déploie dans ma thèse, que c'est vraiment le fondement de l'humanité. Au début de l'humanité, ce n'est pas le Verbe, au début de l'humanité, au commencement, était la géométrie.Les animaux connaissent les mathématiques
"Toutes les espèces animales ont au moins deux talents en mathématiques, le sens du nombre et le sens de l'espace", affirme Stanislas Dehaene.
Chez les êtres humain, "il y a quelque chose de particulier, c'est la capacité de composition de ses idées. Nous partons des mêmes idées primitives mais nous sommes capables de les composer pour former des figures complexes et à l'infini".
Les êtres humains sont extrêmement sensible à la régularité. On est plus sensible à la détection d'un carré carré qu'à un quadrilatère quelconque…
Les humains semblent irrésistiblement attirés par la géométrie et on a découvert que la simple vue d'un carré, chez L'homme mais pas chez les autres animaux, déploie se réseau de mathématique.
- M. L'H : Et d'ailleurs, nous sommes la seule espèce à dessiner, ça c'est la preuve ? [...]
- On ne fait pas assez attention au caractère abstrait du dessin d'enfant mais les enfants déploient exactement ce langage de la géométrie.
– LIVRE : "L'EXPÉRIENCE INTÉRIEURE", GEORGES BATAILLE
J'ai lu ce livre il y a bien longtemps, peut-être à New york déjà ? en même temps que son pavé sur l'Érotisme, je crois. Et, je suis en train de préparer un nouvel entretien filmé pour ce printemps, avec mon ami l'anthropologue Noël Barbe (nous avons déjà filmé 3 heure d'entretiens en 10 parties mais Noël souhaiterait refilmer une nouvelle discussion ensemble) dont le sujet sera : "Aux limites de l'art & de l'érotisme dans le travail de JPS". J'ai pensé y citer juste quelques extraits de ce livre, dont voici plusieurs exemples. Bien qu'aujourd'hui, trente ans plus tard, je trouve les écrits de Bataille moins pertinents, un peu confus, ampoulés, emmêlés et bien difficiles à comprendre parfois. Mais certaines idées sont et restent pertinentes, illuminates, bouleversantes cependant, en voici donc quelques extraits :
PREMIÈRE PARTIE : ÉBAUCHE D’UNE INTRODUCTION À L’EXPÉRIENCE INTÉRIEURE
III PRINCIPES D’UNE MÉTHODE ET D’UNE COMMUNAUTÉ
J’aurais pu me dire : la valeur, l’autorité, c’est l’extase ; l’expérience intérieure est l'extase, l’extase est, semble-t-il, la communication, s’opposant au tassement sur soi-même dont j’ai parlé. J’aurais de la sorte su et trouvé (il fut un temps où je crus savoir, avoir trouvé). Mais nous arrivons à l’extase par une contestation du savoir. Que je m’arrête à l’extase et m'en saisisse, à la fin je la définis. Mais rien ne résiste à la contestation du savoir et j’ai vu au bout que l’idée de communication elle-même laisse nu, ne sachant rien. Quelle qu’elle soit, faute d’une révélation positive en moi présente à l’extrême, je ne peux lui donner ni raison d’être ni fin. Je demeure dans l'intolérable non-savoir, qui n’a d’autre issue que l’extase elle-même. P. 24, 25Contre l'ascèse.
Qu'une particule de vie exsangue, non riante, renâclant devant des excès de joie, manquant de liberté, atteigne — ou prétende avoir atteint — l'extreme, c’est un leurre. On atteint l'extrême dans la des plénitude des moyens ; il y faut des êtres comblés, n'ignorant aucune audace. Mon principe contre l'ascèse est que 1'extreme est accessible par excès, non par défaut.
Même l'ascèse d'êtres réussis prends mes yeux le sens d'un péché, d'une pauvreté impuissante.
Je ne nie pas que l'ascèse ne soit favorable à l'expérience. Même j'y insiste. L’ascèse est un moyen sût de se détacher des objets : c'est tuer le désir qui lie à l'objet. Mais c'est du même coup faire de l'expérience un objet (on n'a tué le désir des objets qu'en proposant au désir un nouvel objet). P. 34L'homme ignorant de l'érotisme n'est pas moins étranger au bout du possible qu'il ne l'est sans expérience intérieure. Il faut choisir la voix ardue, mouvementée… celle de 'l'homme entier', non mutiler. P. 36
DEUXIÈME PARTIE : LE SUPPLICE
Il est dans les choses divines une transparence si grande qu’on glisse au fond illuminé du rire à partir même d’intentions opaques. P. 45L’harmonie des beaux-arts réalise le projet dans un autre sens. Dans les beaux-arts, l’homme rend « réel » le mode d’existence harmonieuse inhérent au projet. L’art crée un monde à l’image de l’homme du projet, réfléchissant cette image dans toutes ses formes. Toutefois l'art est moins l'harmonie que le passage (ou le retour) de l’harmonie à la dissonance (dans son histoire et dans chaque œuvre).
L’harmonie, comme le projet, rejette le temps au dehors ; son principe est la répétition par laquelle tout possible s’éternise. L’idéal est l'architecture, ou la sculpture, immobilisant l’harmonie, garantissant la durée de motifs dont l'essence est l’annulation du temps. La répétition, l’investissement tranquille du temps par un thème renouvelé, l’art l’a d’ailleurs emprunté au projet.
Dans l’art, le désir revient, mais, tout d’abord, c’est le désir d’annuler le temps (d’annuler le désir), alors que, dans le projet, il y avait simplement rejet du désir. Le projet est expressément le fait de l’esclave, c’est le travail et le travail exécuté par qui ne jouit pas du fruit. Dans l'art, l'homme à la souveraineté (à l’échéance du désir) et, s’il est d’abord désir d’annuler le désir, à peine est-il parvenu à ses fins qu’il est désir de rallumer le désir. P. 70, 71
Dans le halo de la mort, et là seulement, le moi fonde son empire ; là se fait jour la pureté d’une exigence sans espoir ; là se réalise l’espoir du moi-qui-meurt (espoir vertigineux, brûlant de fièvre, où la limite du rêve est reculée).Un même temps s'éloigne, non comme vaine apparence, mais en tant qu'elle dépend du monde rejeté dans l’oubli (celui que fonde l’interdépendance des parties), la présence charnellement inconsistante de Dieu.
Il n’est plus de Dieu dans l'« inaccessible mort », plus de Dieu dans la nuit fermée, on n’entend plus que lamma sabachtani, la petite phrase que les hommes entre toutes ont chargée d'une horreur sacrée. P. 86
Le caractère angoissant de la mort signifie le besoin que l’homme a d’angoisse. Sans ce besoin, la mort lui semblerait facile. L’homme, en mourant 'mal', s'éloigne de la nature, il engendre un monde illusoire, humain, façonné pour l'art ; nous vivons dans le monde tragique, dans l’atmosphère factice dont la « tragédie » est la forme achevée. Rien n’est tragique pour l'animal qui ne tombe pas dans le piège du moi.
C’est dans ce monde tragique, artificiel, que naît l’extase. Sans aucun doute tout objet d’extase est créé par l'art. Toute "connaissance mystique" est fondée sur la croyance à la valeur révélatrice de l’extase ; au contraire, il la faudrait regarder comme une fiction, comme analogue, en un certain sens, aux intuitions de l’art.
Pourtant, si je dis que, dans la « connaissance mystique », l'existence est l’œuvre de l’homme, je veux dire qu’elle est la fille du 'moi' et de son illusion essentielle : la vision statique n’en a pas moins quelque inévitable objet. P. 88
TROISIÈME PARTIE : ANTÉCÉDENTS DU SUPPLICE (OU LA COMÉDIE)
Ce que tu es tient à l’activité qui lie les éléments sans nombre qui te composent, à l’intense communication de ces éléments entre eux. Ce sont des contagions d’énergie, de mouvement, de chaleur ou des transferts d’éléments, qui constituent intérieurement la vie de ton être organique. La vie n’est jamais située en un point particulier : elle passe rapidement d’un point à l’autre (ou de multiples points à d’autres points), comme un courant ou comme une sorte de ruissellement électrique. Ainsi, où tu voudrais saisir ta substance intemporelle, tu ne rencontres qu’un glissement, les jeux mal coordonnés de tes éléments périssables. P. 111A l’essor de pensées se déchaînant - avides de possibilités lointaines —, il fut vain d’opposer un désir de repos. Rien ne s’arrête, sinon pour un temps. Pierre voulut, sur le mont Thabor, installer des tentes, afin de jalousement abriter la lumière divine. Cependant, assoiffé de paix radieuse, ses pas déjà le menaient au Golgotha (au vent sombre, à l'épuisement du 'lamma sabachtani').
Dans l’abîme des possibilités, allant jeté toujours plus loin, précipité vers un point où le possible est l’impossible même, extatique, haletante, ainsi l'expérience ouvre un peu plus chaque fois l’horizon de Dieu (la blessure), fait reculer un peu plus les bornes du cœur, les bornes de l'être, elle détruit en le dévoilant le fond du cœur, le fond de l'être.Sainte Angèle de Foligno dit dans le 'Livre de l'expérience' : « Une certaine fois, mon âme fur élevée et je voyais Dieu dans une clarté et une plénitude que je n’avais jamais connue à ce point, d’une façon aussi pleine. Et je ne voyais là aucun amour. J’ai perdu alors cet amour que je portais en moi ; je fus faite le non-amour. Et ensuite, après cela, je le vis dans une ténèbre, car il est un bien si grand qu’il ne peut être pensé ou compris. Et rien de ce qui peut être pensé ou compris ne l'atteint ni ne l'approche. ». Un peu plus loin : « Quand je vois Dieu ainsi dans les ténèbres, je n'ai pas de rire sur les lèvres, je n’ai ni dévotion, ni ferveur, ni amour fervent. Le corps ou l’âme n’ont pas de tremblement et l'âme demeure figée au lieu d’être portée par son mouvement ordinaire. L’âme voit un néant et voit toutes choses (nihil videt et omnia videt), le corps est endormi, la langue coupée. Et toutes les amitiés que Dieu m’a faites, nombreuses et indicibles, et toutes les paroles qu'il m'a dites… sont, je l'aperçois, si au-dessous de ce bien rencontré dans une ténèbre si grande que je ne mets pas mon espoir en elles, que mon espoir ne repose pas sur elles. »
Il est difficile de dire dans quelle mesure la croyance est à l’expérience un obstacle, dans quelle mesure l’intensité de l’expérience renverse cet obstacle. La sainte agonisante eut un cri étrange : « O néant inconnu ! » ( o nihil incognitum ! ) qu’elle aurait répété plusieurs fois. Je ne sais si j’ai tort d’y voir une échappée de la fièvre au-delà des limites divine. Le récit de la mort lui associe la connaissance que nous avons de notre propre néant… Mais la malade, achevant sa pensée donna de ce cri la seule explication profonde : « Plus encore que dans la vanité de ce monde, il existe une illusion dans la vanité des choses spirituelles, ainsi lorsqu’on parle de Dieu, que l’on fait de grandes pénitences, que l’on pénètre les Écritures et qu’on a le cœur absorbé dans les choses spirituelles. » Elle s’exprima ainsi, puis répéta son cri à deux reprises : « O néant inconnu ! » Je suis enclin à croire que la vanité de ce qui n’est pas l’« inconnu » s’ouvrant devant l’extase apparaissait à la moribonde, qui ne put traduire ce qu’elle éprouva que par des cris. Les notes prises au chevet atténuent peut-être les paroles (j’en doute).
Parfois l'experience brûlante fait peu de cas de limites reçues du dehors. Parlant d’un état de joie intense, Angèle de Foligno se dit angélique et qu'elle aime jusqu'aux démons. P. 121 - 123
QUATRIÈME PARTIE : POST-SCRIPTUM AU SUPPLICE (OU LA NOUVELLE THÉOLOGIE MYSTIQUE)
Les saturnales où l’on immola ces faux rois permettaient le retour temporaire à l'Age d’or. On inversait les rôles : le maître une fois servait l’esclave et tel homme incarnant le pouvoir du maître, d’où procédait la séparation des hommes entre eux, y était mis à mort, assurant la fusion de tous en une seule danse (et de même en une seule angoisse, puis en une seule ruée au plaisir).
Mais l'appropriation par l’homme de toute ressource appropriable ne se borna nullement aux organismes vivants. Je ne parle pas tant de l'exploitation récente et sans merci des ressources naturelles (d’une industrie dont je m’étonne souvent qu’on aperçoive si peu les malheurs - le déséquilibre - qu'en même temps que la prospérité qu'elle introduit), maïs l’esprit de l’homme au profit duquel l'appropriation a lieu - différent en ceci de l’estomac, qui digère les aliments, ne se digère jamais lui-même - s'est lui-même à la longue changé en chose (en objet approprié). L'esprit de l'homme est devenu son propre esclave et, par le travail d’autodigestion que l’opération suppose, s'est lui-même consommé, asservi, détruit. Rouage dans les rouages qu’il a disposés, il fait de lui-même un abus dont l’effet lui lui échappe - dans la mesure où cet effet c'est qu’à la fin, rien ne subsiste en lui qui ne soit chose utile. Il n’est pas jusqu’à Dieu qui ne soit réduit en servitude. Un travail de rongeurs à la longue le débite, lui assigne des positions, puis comme tout est mobile, sans relâche remanié, l’en prive, en démontre l’absence ou l’inutilité. P. P. 154
– LIVRE : "L'ANUS SOLAIRE & SACRIFICES", GEORGES BATAILLE
L'ANUS SOLAIRE
Il est clair que le monde est purement parodique, c’est-à-dire que chaque chose qu’on regarde est la parodie d’une autre, ou encore la même chose sous une forme décevante. […]
Mais le 'copule' des termes n’est pas moins irritant que celui des corps. Et quand je m’écrie : JE SUIS LE SOLEIL, il en résulte une érection intégrale, car le verbe être est le véhicule de la frénésie amoureuse. P. 9
ÉRECTION INTÉGRALE : à voir aussi dans mon travail, les innombrables images de verges et de phallus en éjaculation ! Éjaculations bien évidement solaires et anti-mort, si il en est !
Tout le monde a conscience que la vie est parodique et qu’il manque une interprétation.
Ainsi le plomb est la parodie de l’or.
L'air est la parodie de l’eau.
Le cerveau est la parodie de l’équateur.
Le coït est la parodie du crime. P. 10Peut-être est-il ici surtout question du manque ? Question masculine par excellence. Où donc est passé le sentiment matriciel océanique de Saint-John Perse ?
Les deux principaux mouvements sont le mouvement rotatif et le mouvement sexuel, dont la combinaison s’exprime par une locomotive composée de roues et de pistons.
Ces deux mouvements se transforment l’un en l’autre réciproquement.
C’est ainsi qu’on s’aperçoit que la terre en tournant fait coïter les animaux et les hommes et (comme ce qui résulte est aussi bien la cause que ce qui provoque) que les animaux et les hommes font tourner la terre en coïtant.
C’est la combinaison ou transformation mécanique de ces mouvements que les alchimistes recherchaient sous le nom de pierre philosophale.
C’est par l’usage de cette combinaison de valeur magique que la situation actuelle de l’homme est déterminée au milieu des éléments. P. 12Ils auront beau se chercher avidement les uns les autres : ils ne trouveront jamais que des images parodiques et s’endormiront aussi vides que des miroirs. P. 14
Un homme s’élève aussi brusquement qu’un spectre sur un cercueil et s’affaisse de la même façon.
Il se relève quelques heures après puis il s’affaisse de nouveau et ainsi de suite chaque jour : ce grand coït l’atmosphère céleste est réglé par la rotation terrestre en face du soleiL
Ainsi, bien que le mouvement de la vie terrestre soit rythmé par cette rotation, l’image de ce mouvement n’est pas la terre tournante mais la verge pénétrant la femelle et en sortant presque entièrement pour y rentrer. P. 17La vie animale est entièrement issue du mouvement des mers et, à l'intérieur des corps, la vie continue à sortir de l’eau salée.
La mer a joué ainsi le rôle de l’organe femelle qui devient liquide sous l’excitation de la verge.
La mer se branle continuellement.
Les éléments solides contenus et brassés par l’eau animée d’un mouvement érotique en jaillissent sous forme de poissons volants. P. 21
Très belle métaphore et ultime poésie !
L’érection et le soleil scandalisent de même que le cadavre et l’obscurité des caves.
Les végétaux se dirigent uniformément vers le soleil et, au contraire, les êtres humains, bien qu’ils soient phalloïdes, comme les arbres, en opposition avec les autres animaux, en détournent nécessairement les yeux.
Les yeux humains ne supportent ni le soleil, ni le coït, ni le cadavre, ni l’obscurité, mais avec des réactions différentes. P. 23
Ce que raconte ici Bataille est extrêmement vrai, vérifiable et vérifié par ma propre expérience artistique. Puisqu'il est avéré factuellement, que mon travail, essentiellement érotico-phallitico-vulvaire, ne peut, ni ne doit rencontrer les yeux humains, qui ne supportent pas ces images-ci fortes et dérangeantes, comme le soleil ou l'image orgasmique !
SACRIFICES, 1.
Dans un ordre arbitraire où chaque élément de la conscience de soi échappe au monde (absorbé dans la projection convulsive du 'moi'), dans la mesure où la philosophie renonçant à tout espoir de construction logique accède comme à une fin à une représentation de rapports définis comme improbables (et qui ne sont que les moyens termes de l’improbabilité ultime), il est possible de représenter ce 'moi' en larmes ou anxieux ; il peut également être rejeté, dans le cas d’un choix érotique douloureux, vers un 'moi' autre que lui mais autre que tout autre et ainsi accroître à perte de vue sa conscience douloureuse de l’échappée du 'moi' hors du monde - mais c’est seulement à la limite de la mort que se révèle avec violence le déchirement qui constitue la nature même du 'moi' immensément libre et transcendant « ce qui existe ».
Dans la venue de la mort apparaît une structure du 'moi' entièrement différente du « moi abstrait » (découvert, non par une réflexion active réagissant à toute limite opposée, mais par une investigation logique se donnant à l’avance la forme de son objet). Cette structure spécifique du 'moi' est également distincte des moments de existence personnelle enfermés, en raison de l’activité pratique, et neutralises dans les apparences logiques de « ce qui existe ». Le 'moi' n’accède à sa spécificité et à sa transcendance intégrale que sous la forme du « moi qui meurt ».
Mais cette révélation du moi qui meurt n’est pas donnée chaque fois que la simple mort est révélée à l'angoisse. Elle suppose l'achèvement impératif et la souveraineté de l’être au moment où celui-ci est projeté dans le temps irréel de la mort. Elle suppose l’exigence, en même temps la défaillance sans bornes de la vie impérative, conséquence de la séduction pure et de la forme héroïque du 'moi' : elle accède ainsi à la subversion déchirante du 'dieu' qui meurt.
La mort du dieu se produit non comme l’altération métaphysique (portant sur la commune mesure de l’être), mais comme l’absorption d’une vie avide de joie impérative dans l'animalité pesante de la mort. Les aspects fangeux du corps déchiré répondent de l’intégralité du dégoût où la vie s’affaisse. P. 41
SACRIFICES, 3.
Dans cette révélation hâtive et encore confuse d’une région ultime de l’être, à laquelle la philosophie, de même que toute détermination humaine commune, n’accède que malgré elle (comme un cadavre malmené), le problème fondamental de l’être même a été suspendu lorsque la subversion agressive du 'moi' acceptait l’illusion comme la description adéquate de sa nature. Par là se trouvait rejetée toute mystique possible, c’est-à-dire toute révélation particulière à laquelle le respect aurait pu donner corps. De même, l’avidité impérative de la vie cessant d'accepter comme son domaine le cercle étroit des apparences logiquement ordonnées, au sommet de son élévation avide n’avait plus qu’une mort ignorée et le reflet de cette mort dans la nuit déserte comme objet.
La méditation chrétienne devant la croix n’était plus rejetée comme dans l’hostilité simple, mais assumée dans l’hostilité totale exigeant l’étreinte corps à corps avec la croix. Et ainsi doit-elle et peut-elle être vécue en tant que mort du 'moi', non comme adoration respectueuse mais avec l’avidité d’une extase sadique, l’élan d’une folie 'aveugle' qui seul accède à la 'passion' de l’impératif pur.
Au cours de la vision extatique, à la limite de la mort sur la croix et du 'lamma sabachtani' (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as tu abandonné ?) aveuglément vécus, se dévoile enfin l’objet, dans un chaos de lumière et d’ombre, comme 'catastrophe', mais ni comme Dieu ni comme néant : l’objet que l’amour, incapable de se libérer autrement que hors de soi, exige pour jeter le cri de l’existence déchirée.
Dans cette position de l’objet comme 'catastrophe', la pensée vit l’anéantissement qui la constitue comme une chute vertigineuse et infinie ; ainsi n'a-t-elle pas seulement la 'catastrophe' en tant qu’objet : sa structure même est la 'catastrophe' ; elle est elle-même absorption dans le néant qui la supporte et en même temps se dérobe. Quelque chose d’immense se libère de toutes parts avec l’ampleur d’une cataracte, surgit des régions irréelles de l'infini et cependant y sombre dans un mouvement d’une force inconcevable. La glace qui, dans le fracas des trains télescopés, tranche subitement la gorge est l’expression de cette venue impérative - implacable - et cependant déjà anéantie.
Dans les circonstances communes, le temps apparaît enfermé - pratiquement annulé - dans chaque permanence de forme et dans chaque succession qui être saisie comme permanence. Chaque mouvement susceptible d’être inscrit à l’intérieur d’un ordre annule le temps absorbé dans un système de mesure et d’équivalence : ainsi le temps, devenu virtuellement réversible, dépérit et avec le temps, toute existence.
Cependant, l’amour brûlant - consumant l’existence exhalée à grands cris - n’a pas d’autre horizon qu’une catastrophe, une scène d’épouvante qui délivre le temps de ses liens.
L'Art est aussi libérateur du temps ! Et c'est peut-être là, sa fonction première !
La 'catastrophe' - le temps vécu - doit être représentée extatiquement non sous forme de vieillard mais de squelette armé d’une faux : squelette glacial et luisant aux dents duquel adhèrent les lèvres d’une tête coupée. En tant que squelette, il est destruction achevée mais destruction armée s’élevant à la pureté impérative.
La destruction ronge profondément et ainsi purifie la souveraineté elle-même. La pureté impérative du temps s’oppose à Dieu dont le squelette se dissimule dans des draperies dorées, sous une tiare et sous un masque : masque et suavité divins expriment l’application d’une forme impérative, se donnant comme providence, à la gérance de l’oppression politique. Mais dans l’amour divin se dévoile infiniment la lueur la lueur glaçante d’un squelette sadique.
La révolte - la face décomposée par l'extase amoureuse - arrache à Dieu son masque naïf et ainsi l’oppression s’écroule dans le fracas du temps. La catastrophe est ce par quoi un horizon nocturne est embrasé, ce pour quoi l’existence déchirée est entrée en transe - elle est la Révolution - elle est le temps délivré de toute chaîne et changement pur, elle est squelette sorti d’un cadavre comme d’un cocon et vivant sadiquement l’existence irréelle de la mort. P. 45-49
SACRIFICES, 4.
Ainsi la nature du temps en tant qu’objet d’une extase se révèle conforme à la nature extatique du 'moi' qui meurt. Car l'une et l’autre sont changement pur et l’une et l’autre ont lieu sur le plan d’une existence illusoire. p. 51La mort qui me délivre du monde qui me tue a enfermé ce monde réel dans l’irréalité du moi qui meurt. P. 54
Le prospectus de souscription de l’édition originale reproduisait le texte suivant : « Si l'on craint l'éblouissement au point de n’avoir jamais vu (
- en plein été et soi-même le visage rouge baigné de sueur - ) que le soleil était écœurant et rose comme un gland, ouvert et urinant comme un méat, il est peut-être inutile d’ouvrir encore, au milieu de la nature, des yeux chargés d’interrogation ; la nature répond à coups de cravache, aussi galante que les jolies dompteuses qu'on admire aux devantures des librairies pornographiques. » P. 57
– LIVRE : "LA LITTÉRATURE ET LE MAL", GEORGES BATAILLE
Livre très intéressant, bien que cette notion de "bien" et de "mal", ne me concerne pas vraiment. Car, je pense que ces notions turlupinaient fortement les artistes, les peintres et les écrivains dans les époques antérieures durant lesquelles, car ils avaient tous été éduqués et immergés dans le bain d'une culture européenne principalement catholique et ce, pendant près de vingt siècles. Non pas que ces notions n'existent pas dans d'autres cultures, bien évidement, mais je tends à penser qu'aujourd'hui, nous somme plus ou moins sortis de ces idées dualistes. En particulier, je pense surtout grâce à la révolution Française et bien sûr, avec les grandes libérations sexuelles des années soixante et la sécularisation de nos sociétés, ainsi ces vertus et ses injonctions sont devenues évanescentes et leur emprise ce sont pas mal effacées.
Je ne transcripts ici que quelques passage car les caractères de ce livre sont vraiment très petits et j'ai du mal à les scanner. En voici cependant quelques-uns sélectionnés, qui sont particulièrement intéressants et très enrichissants à lire…
EMILY BRONTÉ
Peut-être la plus belle, la plus profondément violente des histoires d'amour…
Car le destin, qui, selon l'apparence, voulut qu’Emily Bronté, encore qu'elle fût belle, ignorât l’amour absolument, voulut aussi qu’elle eut de la passion une connaissance angoissée : cette connaissance qui ne lie pas seulement l'amour à la clarté, mais à la violence et à la mort – parce que la mort est apparemment la vérité de l’amour. Comme aussi bien l’amour est la vérité de la mort.
L’ÉROTISME EST L'APPROBATION DE LA VIE JUSQUE DANS LA MORT
La mort individuelle n’est qu’un aspect de l’excès proliférateur de l'être. La reproduction sexuée n’est elle-même qu’un aspect, le plus compliqué, de l’immortalité de la vie gagée dans la reproduction asexuée. De l’immortalité, mais en même temps de la mort individuelle. Nul animal ne peut accéder à la reproduction sexuée sans s’abandonner au mouvement dont la forme accomplie est la mort. P. 12
Jacques Blondel (Emilie Bronté, 'Experience spirituelle et création poétique') a le juste sentiment de ce rapport. « Emily Bronte, écrit-il, se révèle… capable de cet affranchissement qui la libère de tout préjugé d’ordre éthique ou social. Ainsi se développent plusieurs vies, comme un faisceau multiple, dont chacune, si l’on songe aux principaux antagonistes du drame, traduit une libération totale vis-à-vis de la société et de la morale. Il y a une volonté de rupture avec le monde, pour mieux étreindre la vie dans sa plénitude et découvrir dans la création artistique ce que la réalité refuse. C’est le réveil, la mise a jeu proprement dite, de virtualités encore insoupçonnées. Que cette libération soit nécessaire à tout altiste est incontestable; elle peut être ressentie plus intensément chez ceux en qui les valeurs éthiques sont le plus fortement ancrées. » P. 18
LA LITTÉRATURE, LA LIBERTÉ ET L'EXPÉRIENCE MYSTIQUE
La littérature est même, comme la transgression de la loi morale, un danger.
Étant inorganique, elle est irresponsable. Rien ne repose sur elle. Elle peut tout dire. P 20
De même, le nom du mysticisme, est plus voisin de la vérité que je m'efforce d’énoncer. Sous le nom de mysticisme, je ne désigne pas les systèmes de pensée auxquels est donné ce nom vague ; Je songe à "l'expérience mystique", aux états mystique éprouvés dans la solitude. Dans ces états, nous pouvons connaître une vérité différente de celles qui sont liées à la perception des objets (puis du sujet, liées enfin aux consequences intellectuelles de la perception). Mais cette vérité n’est pas formelle. Le discours cohérent n'en peut rendre compte. Elle serait même incomunicable, si nous ne pouvions l’aborder par deux voies : la poésie et la description des conditions dans lesquelles il est commun d'accéder à ces états. P. 21BAUDELAIRE
LA POÉSIE EST TOUJOURS EN UN SENS UN CONTRAIRE DE LA POÉSIE
Je crois que la misère de la poésie est représenté fidèlement dans l'image de Baudelaire que Sartre donne. Inhérentes à la poésie, il existe une obligation de faire une chose figée d'une insatisfaction. La poésie, en un premier mouvement, détruit les objets qu'elle appréhende, elle les rend, par une destruction, a l'insaisissable fluidité de l'existence du poète, et c'est à ce prix qu'elle espère retrouver l'identité du monde et de l'homme. Mais en même temps et qu'elle opère un dessaisissement, elle tente de saisir ce dessaisissement. Tout ce qu'elle put fut de substituer le dessaisissement aux choses saisies de la vie réduite : elle n'a pu faire que le dessaisissement ne prît la place des choses. P. 35
La poésie ancienne limite la liberté impliquée dans la poésie. Baudelaire ouvrit dans la masse tumultueuse de ses eaux la dépression d'une poésie maudite, qui n'assumait plus rien, et qui subissait subissait sans défense une fascination incapable de satisfaire, une fascination qui détruisait. Ainsi la poésie se détournait d'exigences à elle donees du dehors, d'exigences de la volonté, pour répondre à une seule exigence intime qui la liait à ce qui fascine, qui en faisait le contraire de la volonté. Il y a autre chose qu'un choix d'individus faible dans cette détermination majeur de la poésie. P. 46
MICHELET
LE SACRIFICEVoici ce que cet égard il est nécessaire de montrer.
De même que certains insectes, en des conditions données, ce dirigent ensemble vers un rai de lumière, nous nous dirigeons tous à l'opposé d'une région dominée par la mort. Le ressort de l'activité humaine est généralement le désir d'atteindre un point le plus éloigné du domaine funèbre (que distingue le pourri, le sale, l'impur) nous effaçons partout les traces, les signes, les symboles de la mort, au prix d'efforts incessants. Nous effaçons même après-coup, si il se peut, les traces et les signes de ses efforts. Notre désir de nous élever n'est qu'un symptôme, entre cent, de cette force qui nous dirige vers les antipodes de la mort. L'horreur qu'ont les riches des ouvriers, la panique qui prend de petits bourgeois à l'idée de tomber dans les conditions ouvrière tiennent au fait qu'à leurs yeux les pauvres gens sont plus qu'eux sous la coupe de la mort. Quand, parfois plus que la mort même, ces voies louche de la saleté, de l'impuissance, du gâchis qui glissent vers elle, sont l'objet de notre aversion. P. 51
Bien entendu, 'la plus grande somme possible' est peu d'habitude et pour réduire au minimum le dégât, l'on eut recours a bien des tricherie. Ceci dépendit de la force relative : si quelques peuple en avait le cœur, il poussait les choses plus loin. Les hécatombes aztèques indiquent le degré d'horreur auquel on put parvenir. Les milliers de victimes aztèques du Mal n'était pas seulement des captifs : les autels étaient alimentés par des guerres, et la mort au combat associait expressément les hommes de la tribu à la mort rituel des autres. Même il arrivait, à de certaines fêtes, que les Mexicains sacrifiassent leur propres enfants. Le caractère de l'opération, qui veut qu'elle atteigne le plus haut degré tolérable d'horreur, ressort à ce sujet péniblement. Une loi fut nécessaire, ordonnant les punition des hommes qui voyant ces enfants menés au temple, se détournait du cortège. La limite, à l'extrême est la défaillance.
La vie humaine implique ce violent mouvement (nous pourrions autrement nous passer des arts).
Le fait que des moments d'intensité de la vie sont nécessaires à fonder le lien social est d'un intérêt secondaire. Sans doute. il faut que le lien soit fondé, et nous comprenons aisément qu'il le fut par le sacrifice : car les moments d'intensité sont les moments d'excès et de fusion des êtres. Mais les êtres humains ne furent pas porté à leur point de fusion parce qu'ils avaient à former les sociétés (comme nous fondons des morceaux d'un métal en vue d'en faire un nouveau d'un seul tenant). Quand nous arrivons par l'angoisse et le dépassement de l'angoisse, à ces états de fusion dont le rire ou les larmes sont des cas particuliers, nous répondons, me semble-t-il, selon les moyens propres de l'homme. à l'exigence élémentaire des êtres finis. P. 53
LE MALÉFICE ET LA MESSE NOIRE
Les auteurs du sacrifice avec conscience du crime qui était au fond de l'immolation. Mais ils la consommaient en vue d'un bien. Le Bien restait le but dernier du sacrifice. […]
La grandeur méconnu de ses rites de souillure, dont le sens est une nostalgie de souillure infinie, ne saurait être surfaite. Ils ont le caractère de parasites : ce sont les inversions du thème chrétien. Mais l'inversion, partant d'une audace déjà excédante, achève un mouvement de la fin est de retrouver ce que le désir de durer nous oblige à fuir. Le développement populaire des 'sabbats' répondit peut-être, à la fin du Moyen Âge, au déclin d'une église dont il est, si l'on veut, la lueur mourante. Les innombrables bûchers, les supplice de toute nature qu'opposa a ce mouvement l'angoisse des prêtres, en accusant le sens. Ce caractère exceptionnel est encore souligné par le fait que les peuples ont perdu depuis lors le pouvoir de répondre à leurs rêves au moyen de rites. Ainsi le 'sabbat' peut-il être tenu pour un dernier mot. L'homme mythique est mort, nous laissant ce dernier message — somme toute un rire noir. P.55
Idées et vérités interessantes, peut-être à développer plus en détail…Sur la fin définitives des rites et des rituels !
WILLIAM BLAKE
LA VIE ET L'ŒUVRE DE WILLIAM BLAKE
L'authentique poète est dans le monde comme un enfant : il peut comme Blake ou l'enfant jouir d'un indéniable bon sens, mais le gouvernement des affaires ne pourrait lui être confié. Éternellement, le poète dans le monde est mineur : il en résulte ce déchirement dont la vie et l'œuvre de Blake sont faits. Blake, qui ne fut pas fou, se tint à la frontière de la folie. P. 61Car la religion n'est qu'un effet du génie poétique. Il n'est rien dans la religion qui ne soit dans la poésie, il n'est rien qui ne lie le poète à L'humanité, L'humanité à l'univers. P. 68, 69
LA LUMIÈRE JETÉE SUR LE MAL : « LE MAL LE MARIAGE DU CIEL ET DE L'ENFER »
Ce qui frappe dans la vie est l'œuve de Black et la 'présence' à tout ce que propose le monde. Un peu à l'encontre de l'hypothèse selon laquelle Black illustre le type l'introverti de Jung, il n'est rien de séduisant, de simple, d'heureux qu'il n'ait appelé de ses vœux : les chansons, les rires de l'enfance, les jeux de la sensualité, la chaleur et l'ivresse des tavernes. Rien ne l'irriter au même point que la loi morale opposée aux réjouissances. […]« L'énergie est la seule vie, et elle est du corps, et la raison est la limite ou la circonférence qui entoure l'Énergie.
L'Énergie est Délice éternel. » P. 68, 69Toutefois la poésie — la vision poétique — n'est pas soumise à la réduction commune. [...]
À travers le temps. l'être humain ne pourrait-il retrouver, le temps d'un éclair, un mouvement de liberté qui excède le malheur ? Parlant seul — dans un monde disert, où la logique réduit chaque chose à l'ordonnance — Le langage de la Bible ou des Veda, William Blake, un instant, rend la vie à l'énergie originelle : ainsi la vérité du mal, qui est, essentiellement, refus de l'atitude servile, est-elle sa vérité. Il est 'l'un d'entre nous', chantant à la taverne et riant avec les enfants ; il n'est jamais le "triste sire", plein de moralité et de raison, qui, sans 'énergie' se ménage, est avare, et, lentement, cède à la tristesse de la logique.
L'homme de la moralité condamne l'énergie qui lui manque. L'humanité devait sans nul doute en passer par lui. D'où aurait-elle tiré la viabilité si elle n'avait dénoncé un excès d'énergie qui la trouble ; en d'autres termes : si le nombre de ceux qui manquaient d'énergie n'avait ramener à la raison ceux qui en eurent trop. Mais la nécessité de la mise au pas appelle à la fin le retour à la naïveté. P. 74, 75
– ARTICLE : "LA MÉCANIQUE QUANTIQUE", NASA, CERN, INSTITUT MAX PLANCK D'OPTIQUE QUANTIQUE, JANVIER 2026
L'intrication quantique est l'un des mystères les plus troublants de la nature, preuve que l'univers pourrait être plus unifié que nous ne pouvons l'imaginer. Lorsque deux particules sont créées ensemble, elles partagent un seul état quantique. Peu importe la distance qui les sépare, même à des années-lumière, un changement dans l'une affecte instantanément l'autre. Pour Einstein, cela était impossible, mais les expériences continuent de confirmer que c'est réel.
Ce lien étrange semble ignorer la limite de vitesse de la lumière, suggérant qu'au niveau le plus profond, l'espace et la distance pourraient être des illusions. L'univers se comporte comme un tissu continu, et non comme un ensemble d'objets séparés. Chaque étincelle d'énergie et chaque acte d'observation est un fil qui tire sur cette toile cosmique.
L'intrication brouille la frontière entre « ici » et « là-bas », « toi » et « moi ». Elle suggère que tout, des atomes aux galaxies, est peut-être déjà connecté, partageant un battement de cœur caché à travers le champ quantique.
– INTERVIEW : MONIQUE LÉVI-STRAUSS : CLAUDE LÉVI-STRAUSS A ÉCRIT "TRISTES TROPIQUES" AVEC UNE GRANDE LIBERTÉ, SONIA DEVILLERS « L'INVITÉ DE 7H50 », FRANCE-INTER, 17 JUIN 2025
Monique Lévi-Strauss, historienne et veuve de l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, était l'invitée de Sonia Devillers, mardi 17 juin. Elle publie, à 99 ans, "J'ai choisi la vie"
- Et lui, il l'a écrit dans une forme de, comment dire : on jette les dés une dernière fois ?
- Non, Il s'est dit maintenant, je peux tout me permettre, puisque tout rate… Si vous voulez tout ratait dans sa vie.
- Donc, c'était une forme de liberté ? Il se sentait plus libre qu'avant ?
- Eh bien, il s'est dit oui, et puis là, il était sûr qu'il allait le vendre puisqu'on le lui demandait. C'est grâce à Pierre Gourou, qui était un grand géographe belge et professeur au Collège de France et qui avait dit à Jean Malaurie : ça, il faut absolument que vous demandiez à Lévi-Strauss de vous écrire un livre sur le Brésil. Et grâce à lui, Malaurie a demandé à mon mari d'écrire un livre sur le Brésil. Et là, mon mari s'est dit : bon et bien maintenant, je vais écrire ce livre et je vais me lâcher complètement et je vais dire tout ce que j'ai dans la tête, puisque je perds partout, je n'entre dans aucune institution, et bien je vais me permettre tout… Et donc, c'est avec une grande liberté qu'il a écrit Tristes tropiques…
– INTERVIEW : ROMAIN GARY "COMPRENDRE LA COLÈRE DE LA JEUNESSE", INA.FR, 1970
En 1970, Romain Gary livre une analyse lucide de la jeunesse, de la consommation et des inégalités mondiales. Un propos toujours troublant d’actualité.
"Je la comprends plus que je ne saurais l'exprimer, la jeuness, même quand certains d'entre eux, je les désapprouve. Parce que nous vivons dans une société qui est une société de provocation constante. Prenez un jeune gosse de Harlem, un Noir. Il est soumis du matin au soir au bombardement publicitaire : Achète ceci. Tu as besoin de cela. Tu ne peux pas te passer de ceci ! Et autour de lui, l'exhibition de la plus grande richesse matérielle que l'histoire de l'homme ait jamais connue. Finalement, il va dans la cinquième avenue et il pille un magasin. Mais c'est parfaitement compréhensible dans ce sens là. Par exemple, si l'Amérique suscite dans le monde, dans le tiers-monde, tant de violence, de réaction, pour ne pas dire souvent de haine, c'est parce que sa puissance, par la nature même des moyens de communication modernes, agit comme une intolérable provocation sur tout ce qui est pauvre, abandonné dans le monde."
– DISCOURS : LE MOINE BOUDDHISTES BHIKKHU PANNAKARA, 81 ANS, PARTICIPANT À UNE « MARCHE POUR LA PAIX », WASHINGTON, MARDI 10 FÉVRIER 2026
« Nous ne marchons pas pour protester, mais pour éveiller la paix qui vit déjà en chacun de nous », explique leur leader spirituel, le vénérable Bhikkhu Pannakara. « "La Marche pour la paix" est un rappel simple mais significatif que l’unité et la gentillesse commencent en chacun de nous et peuvent rayonner vers les familles, les communautés et la société dans son ensemble. »
« J'ai vraiment été émerveillé de voir des milliers de personnes de toutes les ethnies, de toutes les traditions religieuses, des athées et des agnostiques venir accueillir les moines, les saluer, les vénérer. Et tout cela m'a montré une chose car je dois dire que ce pays souffre, même s'il est le plus riche du monde ; il souffre d'une profonde pauvreté intérieure. Bien qu'il soit censé être le pays le plus puissant du monde, il souffre d'une profonde faiblesse intérieure. Et ce que ces moines ont fait, c'est montrer que notre valeur fondamentale, la valeur qui touche vraiment notre esprit le plus profond, est celle de l'unité, l'affirmation de la dignité inhérente à chaque être humain et le désir pour nous tous de vivre dans la paix, l'unité et l'harmonie. J'espère donc que le message de ces moines résonnera dans tout le pays, et pas seulement dans ce pays, car ce que fait actuellement ce pays, en réduisant le financement de l'aide des Nations Unies, l'agence pour le développement international. Des centaines et des milliers de personnes risquent de perdre la vie à cause des nouvelles politiques de ce pays. Nous avons donc besoin de cette affirmation de l'unité humaine qui fera de nous un pays compatissant, un pays inspiré par la vision de l'unité humaine et qui transformera notre orientation afin de promouvoir la paix, l'unité et l'harmonie dans le monde entier. J'espère donc que ce sera l'effet, l'impact de notre marche. Merci beaucoup. »
– CITATION : VLADIMIR JANKÉLÉVITCH, "PENSER LA MORT ?"
"Mourir est la condition même de l'existence. Je rejoins tous ceux qui ont dit que c'est la mort qui donne un sens à la vie tout en lui retirant ce sens. Elle est le non-sens qui donne un sens à la vie. Le non-sens qui donne un sens, en niant ce sens. C'est ce que montre bien le rôle de la mort dans les existences brèves, ardentes, les existences très courtes et ferventes et dans lesquelles c'est la mort qui donne sa force et son intensité à l'existence. C'est une alternative dont on ne peut pas sortir. Nous voudrions tout à la fois la ferveur de la vie et aussi l'éternité. Mais cela est impensable, c'est un cumul plus qu'humain, et qui n'est pas à l'échelle humaine. Donc, l'alternative pour nous est la suivante : avoir une vie courte mais une véritable vie, une vie d'amour, ou bien alors une existence indéfinie, sans amour, mais qui n'est pas du tout une vie, qui serait une mort perpétuelle. Je pense que si on présentait l'alternative sous cette forme-là, peu d'hommes choisiraient la seconde… Plutôt avoir vécu, ne serait-ce qu'un après-midi, comme un éphémère. Car, à cet égard, le long et le bref s'équivalent. J'aurai connu la vie. J'aurai au moins connu la vie, même si je dois la perdre, et parce que je dois la perdre, eh bien, j'aurai tout de même vécu."
– INTERVIEW : CARL JUNG "CONNAÎTRE SA PROPRE OBSCURITÉ EST LA MEILLEURE MÉTHODE POUR GÉRER LES OBSCURITÉS DES AUTRES."
Le signe psychologique le plus dangereux n'est pas la panique, ni la rage, ni même la tristesse... C'est un calme anormal, le moment où l'on cesse de ressentir ce que l'on devrait ressentir. Quand une personne regarde une blessure et ne ressent rien, ne qualifiez pas cela trop vite de force. Il s'agit souvent d'un dernier recours psychique, où l'âme s'anesthésie elle-même afin que l'ego puisse continuer à fonctionner. C'est le commutateur silencieux qui rend la vie mécanique, là d'où vous parlez, travaillez, riez et répondez : pourtant, quelque chose en vous s'est tranquillement retiré dans l'obscurité. Dans mon travail, j'ai vu ce calme apparaître avant des dépressions, avant des trahisons, avant des disparitions soudaines de la vie. Car lorsque l'émotion meurt, la conscience suit souvent, et lorsque la conscience s'estompe, l'ombre commence à négocier avec vous en secret. Elle vous dira que rien n'a d'importance. Elle vous chuchotera que personne n'est réel, elle vous proposera des solutions froides avec une logique envoutante. C'est pourquoi vous devez rester vigilant. L'inconscient s'exprime en symboles. Un rêve où votre maison a des pièces vides, un visage familier qui vous semble étranger, un miroir qui ne reflète rien derrière les yeux... Ce ne sont pas des accidents poétiques, ce sont des avertissements. Un esprit sain peut ressentir la douleur et rester présent. Un esprit dangereux ne ressent rien et appelle cela la paix ; alors si vous remarquez ce calme, ce temps intérieur morne, ne vous en réjouissez pas, acceptez-le. Demandez-vous ce que vous avez enterré de vivant, car ce que vous refusez de ressentir ne disparaît pas ; cela attend et revient, non pas sous forme de sentiment, mais sous forme de destin.
– QUELQUES EXTRAITS DE LIVRES LUS SUR LE TANTRISME & L'HINDOUISME (automne & hiver 2025, printemps 2026)
Tout d'abord deux petits extraits de mes Notes de Besançon (2005-2020) :
"Les Dakinis : sont des déités féminines de l'hindouisme et du bouddhisme vajrayāna, importantes dans les pratiques tantriques du bouddhisme tibétain. Elles sont des guides et des déesses initiatrices, éveillant les forces cachées au plus profond de l'être, elles figurent souvent en attitude de danse, sous un aspect juvénile et représentent l'inexistence du soi et la vacuité." Le Japon d'Edo, François Macé
Parfois et même souvent, je m'interroge sur le bien fondé de mon travail qui est à forte connotation érotique. Dans ce pays, la France, où celui-ci ne me procure que des ennuis financiers ainsi que le mépris absolu d'un public inculte...!
Et puis, un peu après, un ami artiste meurt… et sa disparition me bouleverse ! Alors j'ai encore plus envie de travailler sur l'érotisme, la libido, la sexualité, les corps de femmes en transes orgasmiques et les forces vitales cosmiques qui sont les seuls barrages universels contre l'insoutenable cruauté de la disparition de mes êtres chers...!
LES FAITS : Nous sommes le 10 février 2026 et je donnerai une conférence au mois de mars, au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse, intitulée : "LA SHAKTI* & LE VIDE MÉTACOSMIQUE" dans laquelle je présenterai mes nouveaux travaux car depuis l'année 2022, je ne travaille qu'uniquement sur une série d'œuvres érotiques sur papier de moyen format intitulée : "Karma-Kali, Sexual Dreams & Paradoxes". Juste le titre en révèle le contenu mais aussi, et ceci depuis, je toujours des livres sur l'Inde et le tantrisme, et plus en particuliers ces temps-ci. Et j'ai une fascination interrogative et fusionnelle envers toutes ses sculptures érotiques lascives, dépictant des femmes jouissant dans une extase innocente et cosmique. Il faut ici, se souvenir des premières images du très beau film "La route des Indes", 1984, de David Lean, où, au début du film, certaines statues érotiques de Chandrapore, nous envoûtent, nous émerveillent, et nous interpellent, nous autres en tant que spectateur et puis elles créent, simultanément, dans le film et dans l'esprit un peu malade, tourmenté et un peu coincé de cette anglaise ingénue Mme Adela Quested, un bouleversement, qui est comme une révélation par-devant ses images erratiques qui lui ont complètement tourné la boule et ce qui fait l'interêt de ce film et du roman dont celui-ci est inspiré.
De la même façon, allant au MET et au Musée d'Histoire Naturelle de New York, presque tous les dimanches lorsque j'y vivais : j'ai toujours trouvé dans l'art "érotique" Indien, une chose qui dépassait, et de loin, l'érotisme occidental, car celui-ci n'était pas violent ; il est apaisé et doux, comme inscrit dans l'orde des choses, dans le temps long, sensuel, cosmique et merveilleux. Justement, bien à contrario de l'érotisme occidental, à la saveur un peu libertine*, on peut ici bien sur penser à : Sade, à Bataille, ou même Apollinaire, qui inscrivent leurs récits érotiques, presque systématiquement, en opposition à la morale et aux religions établies de leurs époques, donc, en réaction "à". Et il n'y a guère que Pasolini, qui grâce à l'immense poésie de ses films, puisse échapper à cet confrontation dichotomique, en présentant l'érotisme dans sa grâce, son innocence et sa spiritualité totale, qui est bien évidente dans des films comme : Les mille et une nuit, le Décameron etc….
Alors que l'Art érotique Hindou, est absolument autonome et ne doit absolument rien à personne ni à qui que se soit philosophiquement construit ou de moralement répréhensif. Il montre des corps ritualisés, en état orgasmique avec des symboles choisis, depuis des millénaires, grâce à une pensée supra-consciente tantrique, quelque part "supérieure" et non dualiste, des Maîtres, penseurs et artistes hindous, libérés et capables tous, de sortir de la dualité pour entrer pleinement et avec une force sidérale : dans la vie, avec ces corps sexués, jouissants pleinement, presque innocemment et bestialement (hors de toute morale contraignante et restrictive), dans des Univers mystiques et transcendantaux, mi-homme, mi-femmes, mi-dieux, mi-esprits, lingams & yonis, confondus ensemble dans la grande et universelle Mâya…
* Certains auteurs on pensé que mon travail s'inscrivait dans une démarche libertine ! mais alors, pas du tout car je parle toujours d'énergies consubstantielles à la Vie même. De fait, il n'y a absolument aucune idée philosophique, ou humaniste dans mon travail.
– LIVRE : "L'ÉROTISME DIVINISÉ", ALAIN DANIÉLOU
PRÉFACE : LES PIERRES CHARNELLES DU TEMPS PAR JEAN-LOUIS GABIN
LE CORPS EST LE TEMPLE DE DlEU
« La morale et le mysticisme d’Occident voient le péché charnel exclusivement dans la concupiscence, ce qui est unilatéral et insuffisant ; en réalité le péché est ici tout autant dans la profanation d’un mystère théophanique ; il est dans le fait de tirer vers le bas le frivole et le trivial, ce qui par nature pointe vers le haut et le sacré ; mais le péché ou la déviation est aussi, sur un plan non dépourvu de noblesse cette fois-ci, dans le culte purement esthétique et individualiste des corps, comme ce fut le cas dans la Grèce classique, où le sens de la clarté, de la mesure, du parfait fini, avait complètement oblitéré le sens du transcendant, du mystère, de l’infini. La beauté sensible était devenue une fin en soi ; ce n’était plus l’homme qui ressemblait à Dieu, c’était Dieu qui ressemblait à l’homme ; alors que dans les arts égyptien et hindou, qui expriment le substantiel et non l’accidentel, on sent que la forme humaine n’est rien sans un mystère qui d’une part la façonne et d’autre part la dépasse, et qui appelle à la fois à l’Amour et à la Délivrance. »
Du divin à l'humain: Tour d'horizon de métaphysique et d'épistémologie, Frithjof Schuonp, P. 30
CONCLUSION
L’art hindou «n’est ni moral ni immoral, car l’Hindou voit dans les choses sexuelles l’essentialité cosmique ou divine et non l’accidentalité physique » Pour les Hindous comme pour les Grecs, c’est Éros qui donne « la paix aux hommes, le calme à la mer, le silence aux vents, la couche et le sommeil au souci ». P. 40
« Ô, luxe de mon sperme dans la nuit de tes cuisses ! Là-haut, la semence homologue de la Voie lactée. » G. Lely
Le but du temple (comme de l’œuvre d’art) est de rapprocher l’homme du divin, de créer un passage, un lien entre les deux. Ce but trouve son expression dans la représentation de cet acte d’union par lequel l’être individuel égaré, retrouve sa plénitude, sa totalité en s’unissant à cette moitié de lui-même dont il se sentait séparé.
Partout, dans les points principaux du temple et jusque sur l’entrée du sanctuaire, nous trouvons représenté l'acte d’amour, non point comme acte de reproduction mais comme acte de volupté, de pleine réalisation de soi-même dans la joie de ces retrouvailles.
Cela n’est pas seulement une représentation symbolique. L’homme n’est vraiment entier, n’est vraiment lui-même, n’est vraiment proche du divin que dans l’instant de la volupté sexuelle. P. 42
LA NATURE DU MONDE
La forme des organes qui différencient le mâle et la femelle est, par sa nature même, un symbole. Dans l’univers, il n’y a pas de hasard, pas d’illogisme. En prenant pour l’image de la causalité divine le phallus dressé et la vulve nous n’attribuons pas à une forme anatomique accidentelle un sens symbolique. C’est cette forme même qui nous révèle un aspect fondamental de la nature du monde et de la Personne cosmique.
L’union des sexes est l’expression de la nature de l’Être, que nous l’envisagions sur le plan physique, mental, intellectuel, subtil, ou transcendant. Elle peut nous révéler, si nous réfléchissons sur elle, le secret de la nature divine. Toutes les formes de cette union, toutes les postures selon lesquelles elle peut se pratiquer, toutes les variantes dont elle est susceptible, ont un sens profond et magique, correspondent en fait aux diverses potentialités du créé. Le divin se manifeste directement dans toute procréation, dans toute création, dans toute volupté.
« De toutes les sortes d’êtres la Nature universelle est le vagin et moi je suis le père qui donne la semence. » (Bhagavad Gîtâ, 14.4.) P. 52
VYASA (LE RITE D’ATTOUCHEMENT)
La pratique quotidienne du nyâsa crée une conscience nouvelle de l’être humain, qu’il s’agisse de la personne du maître, du corps de l’amant ou de l’amante, de la vierge vénérée dans les rites tantriques ou de l’image de pierre d’une divinité. L’humain et le divin se rejoignent, il n’est plus d’acte dans lequel la réalité divine ne soit ressentie. Tout acte de la vie, toute beauté, toute volupté devient un acte rituel, un contact avec le surnaturel. Ceci donne à tout acte d’amour, toute expérience de la beauté sa véritable dimension et une intensité inégalable. L’acte humain et l’acte divin ne font plus qu’un. P. 129
MITHUNA
Tous les temples de l’Inde de l’époque classique comportent des sculptures érotiques. Toutefois les plus belles de ces sculptures appartiennent à la dernière période de l’art proprement hindou, période que l’on appelle médiévale et qui va du IXe au XIVe siècle. L’invasion musulmane mit fin à la construction des grands temples dans tout le nord du pays. Dans le sud, où le développement de l’architecture se poursuivit beaucoup plus tard, la sculpture n’a pas toujours atteint la même perfection, la même qualité de style.
En dehors de leur signification dans l’ensemble des symboles qui constituent le diagramme du temple, une influence magique directe est attribuée aux sculptures érotiques. Les anciens traités d’architecture déclarent formellelement qu’un temple dépourvu de représentations érotiques est inefficace et maléfique et sera inévitablement détruit par la foudre. Dans les maisons particulières également, des fresques érotiques sont nécessaires pour éloigner le mauvais œil et le malheur. P. 135
LES REPRÉSENTATIONS DE SHIVA
Dans les Purâna, où sont recueillies les légendes mythologiques et historiques les plus anciennes de l’Inde, Shiva apparaît sous sa forme préhistorique comme une divinité mystérieuse et lubrique de la forêt primitive. Il est nu. Sa beauté séduit tous les êtres. Les sages eux-mêmes, qui pratiquent un sévère ascétisme, sont troublés par la grâce du dieu qui danse, chante et joue du tambour. C’est par sa danse qu’il crée l’harmonie qui donne naissance au monde. Sa force virile est sans limites. Errant dans la forêt, symbole du Cosmos, son membre en érection, il répand sa semence et c’est de cette semence que naissent les plantes, les métaux, les pierres précieuses.
Par sa danse cosmique, Shiva crée le mouvement.
C’est le mouvement qui détermine la mesure, le rythme du temps qui permet au monde d’apparaître. L’image ithyphallique du dieu dansant occupe dans le temple la place principale, au-dessus du toit de la salle voûtée, le mandapa qui masque l’entrée du sanctuaire. L’image de Shiva dansant se trouve donc au-dessus de celle des planètes qui forment le linteau de la porte - puisqu’elles déterminent les rythmes et les limites du monde des vivants - mais elle en est séparée par le toit du mandapa, du vestibule séparant les mondes visibles des mondes transcendants. Elle est la source de la manifestation dans le monde des formes. P. 142
– LIVRE : "LE TANTRISME, MYTHES, RITES, MÉTAPHYSIQUE", JEAN VARENNE
AVANT-PROPOS
De tous les courants qui animent l’hindouisme classique et moderne, c’est-à-dire, en gros, du VIIe siècle avant notre ère jusqu'à nos jours, le Tantrisme est l’un de ceux qui suscitent le plus d’intérêt en Occident, en raison surtout du fait que l'on le connaît peu ou mal, bien que l'on en soupçonne l’importance. Il y a, peut-on dire, autour du mot qui le désigne une aura de mystère et, pour certains, d’inquiétude car, il faut en convenir, cette école de pensée a mauvaise réputation, autant en Inde d’ailleurs que chez nous.
Ceci résulte, principalement, du rôle que joue la sexualité dans les mythes, et surtout dans les rites, qui caractérisent le Tantrisme car l’on a du mal à admettre que puissent se mêler les pulsions sauvages relevant de la part animale de notre être et les exigences de la Quête spirituelle. Or les tantriques ne se contentent pas de présenter la chose comme allant de soi, mais vont jusqu’à affirmer dans la réussite du travail que l’on doit effectuer sur soi-même si l'on veut « faire son salut », comme nous disons en contexte chrétien. P. 7
DÉESSES VÉDIQUES, 4. L’inceste primitif
Ce qui, en tout cas, doit retenir notre attention, c’est la présence de la sexualité au commencement du monde et à l'inauguration de chaque espèce d'êtres vivants. Le désir apparaît également comme souverain : c’est lui, kâma,
qui trouble le dieu solitaire et l’oblige à se doter d’une épouse qui n’est autre que sa fille (étant née de lui, on doit penser qu’il l’a créée par la masturbation). D’où la transgression majeure, l’inceste, dont l’efficacité est à la mesure même de son caractère éminemment scandaleux. Le Tantrisme, on le sait déjà, mettra de telles notions au tout premier plan de son système : la violence faite à l’ordre naturel des choses est, aux yeux de ses adeptes, le moyen le plus sûr de réussir. P. 54
DURGÂ, 3. Kanyâ-Kumârî
Pour insister sur son lien avec la sexualité, on l’appelle aussi Kamèshvarî (« la déesse Amour », ou « la Souveraine du désir »), et l’on forge mille autres noms comportant le mot Kama (Eros) à l’initiale, par exemple Kâmâkshî (« Fille-aux-yeux-énamourés »), Kâmamudhâ («Ivre-d’amour »), Kâmanînî («Amante»), etc. D’autres fois c’est Lalitâ (« la Voluptueuse »), Mridânî (« la Partenaire érotique »), et ainsi, à l’infin. Ici, il n’est plus question de reserve ou de décence ; c’est le contraire qui est vrai : l’image offerte dans le sanctuaire doit être lascive, excitante. Nue, parée de ses seuls bijoux, la déesse a les yeux chavirés par le désir ; ses mains sont posées sur ses seins et sur son sexe, etc.
L’idéal serait que le fidèle, comme Shiva lui-même, soit si excité par la vue de cette image qu’il ne puisse empêcher son sperme de jaillir spontanément (de nombreux récits mythiques mettent en scène des dieux ou des hommes qui agissent de la sorte en rencontrant une nymphe ou une mortelle d’une beauté exceptionnelle). Parfois la déesse est accroupie, genoux écartés afin que son sexe soit bien en évidence : les fidèles le caressent de la main, le baignent de beurre fondu et de poudres Colorées, déposent des fleurs et des fruits devant lui, en un mot, lui rendent un culte très concret.
Disons, au passage, que cette vénération des organes sexuels est universelle en Inde et pas seulement sous les formes symboliques du linga et du yoni : à l’entrée des temples shivaïtes se dresse un taureau de pierre ou de bronze et nulle femme indienne n’entrerait dans le sanctuaire sans avoir touché de la main les testicules de l'animal. Prenons garde enfin que, du moins dans le cas de Kumârî, il s’agit d’honorer la vulve en tant que source de plaisir (pour chacun des partenaires du jeu érotique), non comme « source de vie». Il n'existe pas de cosmogonie brahmanique où le monde serait « enfanté », au sens propre, par une déesse mère. P. 73, 75
KÂLÎ, 4. La mort
Kâlî* vient là passer la nuit à boire et à danser avec ses compagnons favoris, vampires, revenants, fantômes et gnomes de toute espèce, qui se livrent entre eux aux jeux sexuels les plus divers, y compris toutes les formes de bestialité et de nécrophilie. Malgré les apparences, rien de démoniaque pourtant dans cette évocation ; les fidèles de Kâlî, qui prient chaque jour devant l'image d'une déesse noire, dégouttant de sang, ivre et dansant sur le corps d'une femme enlaçant un cadavre, vénèrent en fait celle qui permet de "traverser la mort", d'aller au-delà du drame de l'interruption de la vie et de son décor épouvantable pour atteindre le séjour bienheureux d'où l'on ne revient pas. La danse de Kâlî (qui fait écho à la danse cosmique de Shiva) est une danse de joie, elle est le signe de la victoire sur le Mal par excellence qu'est la Mort. P 84
RITES INITIATIQUES, 1. Maîtres et disciples
C’est en effet un principe de base de Hindouisme qu'à sa naissance chacun de nous détient en lui un germe spirituel que l'on peut comparer à une graine, à une semence (l’Évangile dirait : à un grain de sénevé). S’il reste tel, l’individu pourra vaquer à ses occupations, se reproduire, réussir même sur le plan social, mais la vie spirituelle lui restera scellée : il n’en connaîtra rien parce que la connaissance métaphysique ne s’acquiert que par l’intermédiaire d’une sorte de sixième sens qui est justement en germe chez tout un chacun mais ne fonctionne que s’il s’est épanoui, s’il a mûri. Pour éveiller cet organe intérieur, le seul moyen est l'initiation sacramentelle. P. 99
L'INITIATION TANTRIQUE, 2. Le repas communiel
Bien entendu, une consécration se fait au début de la cérémonie, de telle façon que le vin en question soit désormais « habité » par la déesse. Pourtant, les rites d’accueil sont faits sur le calice lui-même : on le parfume, on noue une écharpe rouge autour de son col, on lui imprime une marque auspicieuse, etc. Ainsi la déesse est-elle à la fois présente dans le métal du vase et dans le liquide qu'il contient, sans qu'il soit possible d’affirmer que les fidèles ont le sentiment qu’il s’agit du corps et du sang de la divinité. Plus probablement, ils conçoivent le vase comme une enveloppe (« corporelle », si l'on veut) de la puissance vitale (shakti) : ce qui correspond, en philosophie hindoue et bouddhique, à la théorie des « fourreaux » à l’intérieur desquels se cache la substance essentielle (âtman) selon les hindous, ou le vide absolu (shûnya*) selon les bouddhistes. P. 110* shûnyatâ : vacuité ; équivalent bouddhique de l'absolu brahmanique, en tant qu’il est vide (shûnya) de substance.
LE LANGAGE CRÉPUSCULAIRE, 2. Vocabulaire « crépusculaire »
Pour illustrer ce qui vient d’être dit, voici une liste de quelques-uns des termes les plus fréquemment utilisés dans la samdhyâ-bhâshâ, avec indication des diverses significations que l’initié apprend à connaître :
- Varjra : arme de jet du dieu Indra ; foudre ; diamant ; phallus. Des expressions comme vajra-pani, vajrdhara évoquent Indra, Shiva, le Buddha, et aussi le maître spirituel et le disciple initié. De même vajra est le nom secret du Tantrisme bouddhique : vajra-yâna signifie tout à la fois le Chemin de diamant, la Voie phallique ou même le sentier de l’action guerrière (car le Tantrisme est un combat, une violence faite à la normalité profane).
- Comme substituts de vajra, on peut utiliser également des mots tels que linga (d’abord signe distinctif, puis phallus en tant qu’il caractérise le mâle par rapport à la femelle), upâya (moyen, don, approche), mani (pierre précieuse, ornement), etc. etc.
- L’organe sexuel femelle s’appelle usuellement yoni (d’abord chemin, puis sillon, enfin vulve), mais on peut
également le désigner par les mots guhâ (caverne secrète), pushpa (fleur), ghanta (cloche de guerre), padma (lotus), bhaga (la meilleure part, la fortune, la beauté), etc.
- La partenaire sexuelle (normalement yoginî, Celle-qui-pratique-le-yoga, ou sadhikâ, Celle-qui-recherche-l'accomplissement-spirituel) est appelée aussi mudrâ (sceau), d où, d’une part, position particulière des doigts utilisée dans le rituel, offrandes de grains et, d’autre part, fille en tant que celle-ci est le sceau des cérémonies tantriques, vidyâ (objet de connaissance), prajnâ (sagesse, énergie cognitive, gnose)…
De la même façon, le sperme (normalement : rétas) est appelé shukra (le brillant), chandra (la lune), bindu (la goutte, le point), bîja (le germe), amrita (le nectar, l'ambroisie).
Quant aux sécrétions vaginales (et, tout particulièrement, le sang menstruel) on les désigne le plus souvent par le terme neutre de rajas. Or ce mot est ambigu puisqu’il signifie tout à la fois « poussière » (donc souillure, impureté) et « puissance dynamique » (la pourpre royale). On utilise aussi, mais plus rarement, des termes tels que ravi « soleil » ou rakta « rouge ». P. 186, 187
XXII LE MANTRA, 1. Théorie du langage
De la même façon, les bouddhistes d’obédience tantrique professent qu’à la source des vibrations sonores qui emplissent le monde il y a le mystère du Vide (shûnya : nom bouddhique de l’Absolu dont on ne peut « rien» dire). Pourtant, les uns et les autres s’attachent surtout à la réalité vécue dont ils pensent qu’elle est, pour les humains que nous sommes, le point de départ de tout progrès spirituel.
Les spéculations désincarnées, de ce point de vue, sont vaines et même pernicieuses, car elles risquent de masquer l’essentiel qui reste, par la force des choses, l’existence du composé humain dont le corps est une dimension aussi importante que les autres et, en tout cas, indissociable de celles-ci. Les tantriques professent donc qu’il convient de partir du langage humain, de la parole (et aussi de la musique et du chant) pour tenter d’atteindre, si faire se peut, à la perfection du son absolu, de la même façon qu’il fallait partir, on s’en souvient, de la vision d’une image colorée pour découvrir, au terme d'une méditation « résorbante », le point de lumière pure. P. 191
LA KUNDALINÎ, 3. Les chakras du corps subtil
Et là, dans le Sabasrâra,
la divine Shaki
prend son plaisir, sans trêve,
en union avec le Seigneur !Atteindre un tel sommet, c’est donc bien connaître ce mabâ-sukba (félicité suprême) que le Tantrisme identifie au nirvana.
c’est-à-dire à cet « état » où la dualité essence/existence s’abolit dans une fusion transcendantale des contraires. P. 226
NOCES, 3. Noces mystiques
À partir de cette première prise de conscience, l’adepte découvre en tout premier lieu la toute-puissance de l’Energie cosmique (shakti) qui produit et soutient le monde : le flot de vie jaillissant de sa vulve (de Kâlî) en est le signe concret ; encore prisonnier de la multiplicité existentielle (et c’est pourquoi il y a encore plusieurs mâles sur le dessin - phallus dans mon travail), l'adepte a déjà une première vision de l’unité intrinsèque de la déesse. Sa montée progressive lui permettra ensuite de réaliser sa propre unité (il est seul face à elle), puis de manifester son désir (thème du kâma**) et, enfin, de réaliser en lui-même cette union des contraires qui le libère des contradictions dont le profane est l’esclave. Or cette montée vers la « chambre d’amour » coïncide avec celle de la kundalinî*** dans le canal central du corps subtil. C’est donc encore la puissance femelle (shakti) qui est à l’œuvre dans ce processus libérateur. P. 240
* Kâlî la "Noire" : est, dans l'hindouisme, la déesse de la préservation, de la transformation et de la destruction. Celui qui la vénère est libéré de la peur de la destruction. Elle détruit le mal sous toutes ses formes et notamment les branches de l'ignorance comme la jalousie ou la passion. Dans l'art, Kali est souvent dépeinte avec des éléments iconiques : - Plusieurs bras signalent ses innombrables capacités. - Une langue proéminente symbolise la consommation des vices. - Une guirlande de crânes et une épée montrent son rôle de libératrice des cycles de la réincarnation.
** Shakti : est un terme qui signifie « pouvoir », « puissance », « force ». Dans l'hindouisme, ce mot désigne l'énergie féminine, le principe actif et extériorisé d'une divinité masculine.
*** Kâma : Amour (désir érotique) ; principe premier grâce à quoi l'union sexuelle du à quoi l'union sexuelle du Seigneur et de sa parèdre se produit.
**** Kundalinî : enroulée ; nom du serpent femelle qui niche dans la caverne sise à la base du corps subtil (image de la puissance cosmique, shakti présente en chaque être vivant.
« Le shivaïsme tantrique soutient que les énergies vibratoires qui composent la réalité physique sont elles-mêmes des manifestations condensées de la conscience suprême. La tradition shivaïte suggère également l'existence d'une continuité unificatrice entre les domaines de la réalité physique, les activités de la perception sensorielle et toutes les formes de conscience intérieure. Tous sont considérés comme des manifestations phénoménales de la conscience ultime, qui existe enchevêtrée dans une matrice vibratoire complexe. » Paul Muller Ortega, Twitter, mai 21 2026
– LIVRE : "L'INDE MYSTIQUE, TEXTES SUR LE VEDÂNTA", ALEXANDRA DAVID NEEL
« Tel est le chemin des dieux, le chemin de 'brahman'. Ceux qui le suivent ne reviennent pas au tourbillon humain - ils ne reviennent pas. » "Chandogya Upanishad". P. 83
DERRIÈRE LE VOILE DU TEMPLE DE CHIDAMBARAM*
Il est au sud de l’Inde un temple très grand, silencieux, solitaire comme la plupart des temples de la région. Son nom sonne étrangement aux oreilles de ceux qui comprennent l’antique langue sacrée. Chidambaram : c’est l’Éther de l’Esprit »… Au centre des enceintes, des cours, des parvis et des corridors pleins d’ombre, dans le sanctuaire, un mystère réside, jalousement caché aux regards profanes. Devant une draperie hermétiquement close, une flore étrange de fleurs d’or s’amoncelle en offrandes, descend en guirlandes, en rideau prestigieux resplendissant dans les ténèbres à la faible clarté des lampes rituelles. Le double rideau, le rideau de rêve des lotus orfévrés et le rideau ténébreux de la lourde étoffe, cache le Dieu… l’invisible déité autour de laquelle, de l'autre côté des murs épais, toute une cour de divins personnages sculptés dans la pierre et le bois monte une garde respectueuse. Le Roi suprême de toutes les personnalités divines qui grimacent, menacent ou sourient à tous les angles en tous les recoins du Temple comme dans l’âme pleine de rêves et de contrastes des fidèles. La face de l'Éternel, du Suprême, de l’Absolu que nul nom ne peut nommer est là derrière le voile et la foule silencieuse se prosterne de loin, tournée vers le sanctuaire accessible à une minorité de brahmanes seulement. Le soir, à l’heure consacrée où les portiques s’illuminent et où les lumières sont balancées devant les images divines, un brahmane entre dans le « Saint des saints », se prosterne, présente l’hôte invisible les offrandes symboliques : les fleurs, les fruits, le riz… puis allumant un morceau de camphre sur un plateau, soulève le voile mystérieux et projette la fulgurante et rapide lueur dans le tabernacle sacré… Et c'est le vide seul qu’éclaire la flamme dansante car derrière la splendeur du rideau d’or, et les ténèbres du rideau sombre il n’y a Rien.
Toute l'Inde mystique est dans ce symbole**. L’Inde lointaine des Védas, celle des Sages dont la ferveur sceptique raille, ironise et se répand en transcendante dévotion dans les 'Upanishads' et celle des penseurs d’aujourd’hui, des grands 'sannyâsins' qui passent muets parmi l’idolâtrie des masses, levant leurs mains jointes devant les autels des Dieux, sans qu’une moquerie ou une pitié se lise dans leurs yeux impassibles et qui, devant ceux qu'ils acceptent comme des leurs, soulèvent paisiblement le rideau des symboles, écartent les panthéons et révèlent l’abîme qu’ils cachent aux yeux et aux cœurs débiles des foules***. P 91-93.- * De tous les temples du sud de l’Inde que David-Neel a visités (Rameswaram, Tanjore, Tirouvanramalai), c’est celui de Chidambaram, dédié à Shiva Nataraja qui l'a le plus impressionnée en raison du « dévoilement » de l’essence du Vedânta, qui fut pour elle une véritable révélation.
- ** Voyant dans ce « Rien » l’antidote au « polythéisme effréné » de l’Inde populaire, David-Néel accordait à ce dévoilement une portée initiatique : « Le lieu que les fidèles appellent la demeure du dieu est une chambre vide. On ne doit pas le savoir, c’est là le secret, l’initiation… Elle est terriblement symbolique ! »,
- *** Tout sépare donc « l’Inde mystique » des manifestations de piété populaire à l’endroit desquelles David-Néel s’est toujours montrée très sévère : « La dévotion silencieuse est un luxe, une pratique de croyants raffinés ; les masses hurlent leur foi grossière non seulement en Orient, mais aussi en Occident. »
CHAPITRE I, ORIGINE DU VEDÂNTA
C’est par une simple façon de parler que l’on dresse ainsi une liste de quatre espèces de langages ou de sons, en réalité ce que veulent exprimer les 'Madhyamâ', ce sont plutôt quatre manières d’entendre et de reproduire un son unique, chacun selon sa capacité.
Qu’est-ce que ce son ? C’est la vibration primordiale, celle qui engendre toutes les autres et dont les ondes produisent tous les phénomènes dont l'ensemble constitue l'univers. Ou bien c’est encore, en retournant les termes la phrase, la grande voix faite de mille voix qui résume la clameur des mondes. En fait, cette doctrine du son a maints aspects. Les mystiques adorateurs de déesse voient en lui la première forme de manifestation de l’énergie cosmique*.
- * « C’est là le secret d’OM - car OM a pour support : La Déesse-Parole. » Cette syllabe sacrée (AUM) est elle-mêne composée de trois lettres évoquant chacune, selon le 'Vedânta', un aspect du Brahman (sat-chit-ananda). P. 147
CONFÉRENCE DE MADAME ALEXANDRA DAVID-NÉEL, ORGANISÉE PAR LE BRAHMA SAMSAD
« Quelques réflexions sur le Védantisme et le Lamaïsme »
Calcutta, 7 novembre 1912Bien entendu, les gourous tibétains instruits ne croient pas en l’existence réelle des dieux. Leur existence est de maire relative, tout comme la nôtre. Ce sont des créations de J’esprit et ils n’ont pas de vie propre en dehors de l’esprit qui les conçoit. P. 171
Alors que d’autres philosophes voudraient intervenir et prétendre corriger le cours général en plus de l’économie de la nature ainsi que la vie terrestre, le 'Vedântin' soutient que, plutôt que de critiquer, il est plus légitime pour l'homme d’« expliquer » le monde tel qu’il est : de découvrir la Loi universelle à laquelle tous les cas possibles peuvent être subordonnés. […]
Vous parlez le plus pur 'Vedânta' lorsque vous qualifiez « tout cela » de simple rêve et, pour être rigoureusement exact, j’ajouterais ce commentaire : alors que notre rêve ordinaire ne peut qu’être expliqué, ce rêve-monde, lui, peut être expliqué à tel point qu’il disparaît*.- * L'idée que l’existence du monde manifesté relève du rêve, et n’est qu’illusion créée par la Mâyâ, est une des thèses fondamentales du Vedânta non dualiste (advaita). Une thèse que David-Neel, très tôt détachée de la vie «mondaine», n’eut aucune peine à faire sienne. P. 184
En d’autres termes, l’âme est le simple témoin (sâkshin) de tout le processus*, sans avoir de rôle actif et sans en être affectée de quelque façon que ce soit ; le mot qui lui convient étant « inaltérable » (avyaya). P. 188
* « Je suis le témoin, cela qui confère la conscience [ceta) sans attributs, le seul existant réellement, en vérité l’Absolu lui-même (brahman), existant dans tous les êtres comme l’éther, mais dépourvu de leurs défauts. »
DEUX PETITS EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE ENTRE ALEXANDRA DAVID-NEED ET SWAMI SATCHITÂNANDA (BÉNARÈS, INDE, 1913)
NB : Je n'ai pas trouvé cette correspondance très intéressante car il a beaucoup de redites et des répétitions inlassable sur des concepts hindous à propos de points vraiment techniques, qui me paraissent, à mon sens, manquer de pertinence. Je me suis donc arrêté de lire ce livre à la page 231. Tout en citant tout de même, une des dernières lettres de Mme David-Neel à son ami Satchitânanda, dans laquelle, elle me semble assez désespérée de l'existence.
Si tous ceux qui méditent sur le Soi (âtmadhyânî) comparent leurs impressions - et non ceux qui méditent sur le vide (shûnyadhyânî) - car le vide (shûnya) peut prendre toute forme naturelle (prakprikita) comme forme de félicité à laquelle l’esprit du méditant peut être sensible à ce moment-là* - je pense qu’ils découvriront qu’ils pourront décrire leurs expériences dans le même langage : celui de l’extase, de la félicité, en un mot, du silence.
- * Allusion aux bouddhistes censés méditer sur le vide (sünya) que Satchitânanda ne distingue pas de la vacuité (sûnyatâ) telle que l’entend le 'Mahâyâna'. Or, si le vide peut en effet accueillir n'importe quelle forme naturelle en tant que « forme de félicité », et entretient ainsi l'ignorance du méditant, la « réalisation » de la vacuité le conduit à ne plus dissocier vide et forme et fait naître en lui la grande félicité (mahâsuka). Lettre de Satchitânanda, Nagwa Bénarès, 31.05.1913, P. 205
- Permettez-moi de citer un passage d'un hymne de Shankara :
« Ce n’est pas moi qui honore les dieux
car, parvenu au-delà des dieux, on ne rend plus d’homage au divin
Nul besoin de suivre les prescriptions [rituelles]
Celui à qui s’adresse l’hommage, c’est moi-même. » […]
J’ai souhaité me retirer du monde à l’adolescence, mais ce désir est resté vain, car une telle chose n’est pas possible. Je me suis mariée. J’ai vécu dans le monde pendant des années, mais je suis finalement revenue à l’idéal de mon enfance. Le monde et les choses matérielles, en raison de leur impermanence, sont une source de souffrance. Tous les soi-disant plaisirs et joies terrestres sont, en réalité, des objets méprisables. Ce ne sont que de lourdes chaînes, rien de plus. Heureux sont ceux qui ont renoncé à l’espoir et au désir, qui ont brisé toutes les attaches, humaines et divines, qui ne demandent rien aux autres : ni amour, ni admiration, ni respect, ni aide ; qui marchent seuls, sereins et libres, inébranlables, avec l’esprit rempli de compassion pour ceux qui souffrent, leur faiblesse spirituelle les poussant à chercher ici et là des protecteurs, des amis ou des pères célestes, et qui, toujours déçus, errent douloureusement dans ce 'samsâra' créé par leur propre ignorance.
Sincèrement vôtre, Alexandra David-Neel, Bénarès16.06.2013. P, 257
– ARTICLE : HEISENBERG, W. PHYSIQUE ET PHILOSOPHIE : "LA RÉVOLUTION DANS LA SCIENCE MODERNE", HARPER & ROW, TWITTER, 20 février 2026
La physique quantique montre que le monde solide que nous percevons est en réalité constitué de lignes d'énergie, de vide et de probabilités et non de matière physique.
Pendant des siècles, nous avons considéré l'univers comme un ensemble d'objets solides, mais la physique quantique est en train de démanteler cette illusion.
Au cœur de chaque atome ne se trouve pas une petite bille dure, mais un tourbillon électrique de probabilités et de vibrations. Les scientifiques ont prouvé que ce que nous percevons comme une substance physique est en réalité une série de champs de force fantomatiques et d'ondes résonnantes qui dansent dans un vaste vide silencieux.
Ce changement fondamental dans notre compréhension suggère que le monde matériel ressemble moins à un chantier de construction composé d'éléments fixes qu'à une symphonie complexe d'événements énergétiques.
Cette découverte remet en question notre propre identité, suggérant que nous ne sommes pas des êtres solides habitant un monde solide, mais plutôt des motifs complexes d'énergie résonnant à travers l'espace. Si le fondement de la réalité repose sur la probabilité plutôt que sur la substance, les frontières entre l'observateur et l'observé commencent à s'estomper. Nous faisons partie d'une danse continue et dynamique où rien n'est vraiment statique, nous rappelant que l'existence est un processus continu de vibration plutôt qu'un ensemble de choses indépendantes et inanimées.
– INTERVIEW : "NOTRE EXISTENCE DEVIENT UNE FICTION", RAPHAËL LIOGIER, TWITTER, ÉLUCID, 25 FÉVRIER 2026
Aujourd'hui, il y a un effondrement des mythologies positives, de la mythologie, et c'est remplacé par des fictions. Quelle différence entre fiction et mythologie ? C'est que la fiction, je sais que c'est faux. Comme quand je regarde une fiction à la télévision. Je lis un roman, je sais que c'est faux, le roman. Mais j'entre dans le roman, pourquoi ? justement pour compenser parfois le fait que ma vie est moins intéressante. Mais en même temps, ça peut faire partie d'une certaine jouissance… Sauf qu'aujourd'hui, c'est comme si nous écrivions notre vie comme un roman, donc comme une fiction, en sachant que c'est faux, mais comme on n'a pas la force de croire à cette transcendance, c'est à dire d'être plus grand que ce qu'on est, on n'en a pas la force. Alors, eh bien on préfère faire comme si ce n'était pas une fiction. C'est-à-dire, c'est une fiction, on sait que c'est faux, mais comme on n'a rien à mettre à la place, alors, on défend la fiction, en quelque sorte, la fiction de notre propre existence. Ça, ça a des conséquences pratiques mais énormes. C'est-à-dire que ça crée une société qui devient une société du mensonge, où tout le monde se satisfait du mensonge, parce que sinon, ça nous remettrait face au vide.
"SOCIÉTÉ DU SPECTACLE : ON EST ALLÉ ENCORE PLUS LOIN !"
Je pense qu'on a dépassé ce que voyait Debord, qui avait dit qu'on était dans une société du spectacle. Mais aujourd'hui on est allé au-delà encore… c'est le show business général, c'est devenu une société où on est tous devenus des corrélations statistiques, c'est-à-dire des datas à base de profils, on devenus des profils. Et on s'auto-profile, on n'a même plus besoin de l'extérieur. On s'auto-profile pour être exploité en tant que profil. On voit ça dans les applications de rencontres, on s'auto-profile, on se factorise aussi, c'est à dire qu'on donne des facteurs : mon âge, qu'est ce que je vaux quoi ? Combien je vaux sur le marché, sur le marché de cette exhibition. Et lorsque mon profil croise un autre profil, là, je suis tout content tt ça, c'est une caricature, même s'il y a beaucoup de gens maintenant qui fonctionnent comme ça, mais ça fonctionne comme ça à tous les niveaux, non seulement on l'accepte, mais on y va encore plus fort. On s'auto-profile comme étant heureux, on s'auto-profile etc… Donc on est dans une société… dans ce que j'appelle la phase corrélationniste. On est réduit et on se réduit nous-même à des corrélations.
– ARTICLE : MARGUERITE PORETE "LE MIROIR DES ÂMES SIMPLES ET ANÉANTIES", WOMEN IN WORLD HISTORY, TWITTER, 2 MARS 2026
(à lire quelques extraits de ce superbe livre dans les Notes Besançon - 2021-2022)
Au début du XIVe siècle, alors que la théologie était presque exclusivement réservée aux hommes formés dans les universités et approuvés par l'Église, une femme sans autorité officielle écrivit un livre si audacieux qu'il effraya Paris.
Marguerite Porete est probablement née vers 1250 et était associée aux béguines, des femmes religieuses laïques qui menaient une vie pieuse sans prononcer de vœux permanents. Elles priaient, travaillaient, servaient les pauvres et, surtout, pensaient par elles-mêmes. Cette indépendance leur valait à la fois admiration et suspicion.Son livre, Le miroir des âmes simples et anéanties, n'était pas une rébellion au sens propre du terme. Il était plus discret et bien plus dangereux. Écrit en langue vernaculaire plutôt qu'en latin, il décrivait une âme tellement consumée par l'amour divin qu'elle n'agissait plus par crainte de l'enfer ou par espoir du paradis. L'âme anéantie, écrivait-elle, repose entièrement en Dieu, au-delà de toute morale rigide, au-delà de la quête anxieuse de la vertu. L'amour, dans sa forme la plus pure, dissout le moi.
Pour les autorités ecclésiastiques, ce langage ressemblait à de l'anarchie spirituelle. Si une âme n'avait plus besoin de la médiation de l'Église – pas de sacrements, pas de hiérarchie, pas d'œuvres prescrites – que restait-il du contrôle institutionnel ? Son livre fut condamné et brûlé publiquement. On lui ordonna de se rétracter.
Elle refusa.
Pendant plus d'un an, elle resta emprisonnée à Paris. Elle ne renia pas ses paroles. En 1310, elle fut déclarée hérétique récidiviste et brûlée sur le bûcher de la place de Grève. Des témoins rapportèrent qu'elle affronta la mort en silence.
Pourtant, sa voix ne s'est pas éteinte. Les manuscrits du Miroir ont circulés anonymement à travers l'Europe pendant des siècles, traduits dans plusieurs langues, lus par des mystiques qui n'ont peut-être jamais connu son nom. L'Église a tenté de l'effacer. Au contraire, elle l'a préservée, par la peur, par le feu, par la mémoire.
– LIVRE : "THALASSA PSYCHANALYSE DES ORIGINES DE LA VIE SEXUELLE & MASCULIN ET FÉMININ", SÂNDOR FERENCZI
Je dois avoué ici mon désintérêt presque total pour la psychanalyse et les livres qui lui ont été consacrés, sans pour autant, bien sûr nier l'importance que celle-ci a eu sur la libération comportementale des individus envers la sexualité, le développement et l'assouvissement des phantasmes et tous les embrouillaminis créer autour de tout ça : du désir, de la sexualité, de la morale, de la jouissance et de la création artistique. Car, par exemple, on ne peut bien évidement pas regarder le film "Les Oiseaux" d'Hitchcock et "Belle de jour" de Luis Buñuel, ou regarder n'importe quelle toile surréalistes sans y voir la présence plus que soulignée, sur-lignée, appuyée et même originellement structurelle de la pensée psychanalytique, agissant comme une grille de lecture, un cadre, un scénario, non plus divin, spirituel et sublime, comme dans le temps, mais scientifiquement "moderne", structuré rationnellement par cette "nouvelle science". Qui essaye bien souvent d'expliquer ainsi que de 'justifier' tous les désirs sexuels, fussent-ils horribles et obscènes : (comme dans "Belle de jour", encore, où Catherine Deneuve est éclaboussée par de la boue éjaculatoire et excrémentielle, dans une dégradation ultime de sa beauté de son innocence et de sa pureté, dans la salissure et l'abjection et l'annihilation d'elle-même, comme dans l'orgasme ; dans un grand déploiement de l'ensemble des angoisses humaines vis-à-vis de la mort et de la décomposition des corps et des cadavres.
J'ai bien sûr lu quelques bon livres de Freud comme Totem et tabou, et aussi les livres de l'auteur américain Norman O. Brown (comme Love's Body & Life Against Death), que mon ami Johnes Ruta, m'avait judicieusement recommandé de lire à New York déjà, ainsi que ce livre-ci d'ailleurs, alors, un grand merci à lui…
Mais je reste cependant toujours sur ma faim et un peu déçu, bien que j'apprenne beaucoup de choses, en lisant de tels livres. Et puis, après Sade, avait-on encore besoin de psychanalystes ? Excepté sans doute pour les écrits, comme par exemple ceux de C. G. Jung (L'Homme et ses symboles), qui a bien sût corroborer, synthétiser et assimiler une grande partie des pensées mystiques orientales à la pensée matérialiste et analytique occidentale contemporaine et dans lesquels, on en apprend beaucoup sur la spiritualité et sur l'inconscient, les rêves et les destinées humaines…
Donc, en effet, en général, tous ses écrits sur la psychanalyse, me semblent, globalement et systématiquement, un peu faibles, remplis de parti pris et de justificatifs, surtout, en essayant de faire rentrer l'Homme et sa psyché, par le prisme d'une pensée structurelle dissociative, beaucoup trop étroite et étriquée (le petit bout de la lorgnette), pour entrer dans des univers trop grands, dans des dimensions et des visions d'ensemble globales et englobantes. C'est donc un problème d'échelle et de confrontation de dimensions différentes, qui ne se comprennent, ni ne s'emboitent pas du tout ! Miroirs tronqués et déformants en quelle sorte… Tout ceci étant mené dans un combat pseudo-scientifique, envers les insondables mystères et energies vitales de l'Univers et du Cosmos, dans leurs ensemble vital, dans leurs totalités. Alors, bien sûr, j'en suis et j'en reste toujours plus ou moins insatisfait et frustré !
En tout cas, voici cependant quelques beaux extraits, assez surprenants, de ce livre bien intéressant et qui fut écrit en 1924, il y a cent ans déjà !
UNE ENTREPRISE INÉDITE : LA PSYCHANALYSE DES ORIGINES
Ce qui est interdit à la pensée consciente, le rougissement le réalise magiquement par le langage du corps. Les vaisseaux se dilatent comme pour absorber un objet et cette fiction organique devient le symbole même du désir refoulé. Ainsi nous utilisons notre corps pour la symbolisation. comme l’artiste se sert de ses matériaux pour créer l’œuvre d’art. Dans les deux cas, il s'agit de « matérialiser », comme par magie, des désirs refoulés. Et cela est possible parce que notre corps fonctionne d’emblée comme un langage. En symbolisant nous ne faisons que de parler, en tirant parti du sens originel des sémantèmes organiques. P. 14
MASCULIN ET FÉMININ
Considérations psychanalytiques sur la « théorie génitale » et sur les différences sexuelles secondaires et tertiaires (1929)
Les tendances libidinales refoulées, et d’abord librement flottantes, s’entremêlent (d’où le terme d’« amphimixie » = mélange) et finissent par se concentrer en un réservoir spécial de plaisir, l’appareil génital pour y être périodiquement déchargées.
La zoologie, essentiellement dominée jusqu’à présent par une conception téléologique de l'espèce, quant à la fonction sexuelle et aux autres fonctions, et totalement éloignée des points de Vue de la psychologie individuelle, ne pouvait naturellement pas en venir à cette idée, où m’ont conduit mes recherches analytiques portant sur des personnes étudiées individuellement, à savoir que la fonction génitale est, avant tout, un processus de décharge, l’expulsion de produits suscitant une tension, ou bien, pour employer un vocabulaire purement psychologique, la répétition périodique d’une activité suscitant du plaisir, activité qui ne joue pas nécessairement un rôle dans la conservation de l’espèce. P. 28
L'expérience psychanalytique a établi que les actes préparatoires au coït - caresses tendres et étreintes - ont entre autres pour fonction de favoriser l'identification mutuelle des partenaires. Embrasser, caresser, mordre, étreindre servent entre autres à effacer la limite entre les Moi des deux partenaires ; ainsi par exemple l’homme au cours du coït, après avoir en quelque sorte introjecté sur le plan psychique les organes de la femme, n’est plus obligé d’éprouver le sentiment d’avoir confié le plus précieux de ses organes, le représentant de son Moi-plaisir, à un milieu étranger, donc dangereux ; de sorte qu’il peut sans crainte se permettre l’érection, l’organe bien protégé ne risque pas d’être perdu puisqu’il se trouve confié à un être auquel son Moi s’est identifié. Ainsi dans l’acte sexuel le désir de donner et le désir de conserver, les tendances égoïstes et les tendances libidinales, s'équilibrent avec succès. C'est un phénomène que nous avons déjà rencontré dans la double orientation propre à tout symptôme de conversion hystérique. D’ailleurs cette analogie elle même n’est pas fortuite puisque le symptôme hystérique - comme le montrent d’innombrables observations psychanalytiques - reproduit toujours d’une façon ou d’une autre la fonction génitale.
Lorsque l’union la plus intime entre deux êtres de sexe différent s’est réalisée par la formation du triple pont du baiser, de l’enlacement et de la pénétration du pénis, alors se produit le combat final, décisif, entre le désir de donner et celui de conserver la sécrétion génitale elle-même, combat que nous avons tenté de décrire au début de nos réflexions comme une lutte entre les tendances anale et urétrale. Donc, en définitive, tout le combat génital se déclenche autour d’un produit de sécrétion ; lors de l’éjaculation qui termine le combat, la sécrétion se sépare du corps de l’homme, le libérant ainsi de la tension sexuelle, mais de telle sorte que cette sécrétion se trouve mise à l’abri dans un lieu sûr et approprié, à l’intérieur du corps de la femme. Cependant, cette sollicitude nous incite à supposer aussi l’existence d’un processus d’identification entre la sécrétion et le Moi ; ainsi le coït dès à présent un triple processus d'identification de l’organisme tout entier à l’organe génital, identification au partenaire et identification à la sécrétion génitale. […]
Donc, en définitive, tout le combat génital se déclenche autour d’un produit de sécrétion ; lors de l’éjaculation qui termine le combat, la sécrétion se sépare du corps de l’homme, le libérant ainsi de la tension sexuelle, mais de telle sorte que cette sécrétion se trouve mise à l’abri dans un lieu sûr et approprié, à l’intérieur du corps de la femme. Cependant, cette sollicitude nous incite à supposer aussi l’existence d’un processus d’identification entre la sécrétion et le Moi ; ainsi le coït impliquerait dès à présent un triple processus d’identification : identification de l’organisme tout entier à l’organe génital, identification au partenaire et identification à la sécrétion génitale.
Si nous considérons maintenant toute révolution de la sexualité, de la succion du pouce chez le nourrisson jusqu’au coït hétérosexuel en passant par le narcissisme de la masturbation génitale, et si nous gardons à l’esprit les processus complexes d'identification du Moi avec le pénis et avec la sécrétion génitale, nous en arrivons à la conclusion que toute cette évolution, y compris par conséquent le coït lui-même, ne peut avoir pour but qu’une tentative du Moi, d’abord tâtonnante et maladroite, puis de plus en plus décidée et enfin partiellement réussie, de retourner dans le corps maternel, situation où la rupture si douloureuse entre le Moi et l'environnement n'existait pas encore. Le coït réalise cette régression temporaire de trois manières : en ce qui concerne l'organisme tout entier, sur un mode hallucinatoire seulement, comme dans le sommeil ; quant au pénis, auquel s’identifie l’organisme entier, il y réussit déjà partiellement, à savoir sous une forme symbolique ; seul le sperme a le privilège, en tant que représentant du Moi et de son double narcissique, l’organe génital, de parvenir réellement à l'intérieur du corps maternel. P. 71-74
3. LE DÉVELOPPEMENT DU SENS DE RÉALITÉ ÉROTIQUE ET SES STADES
Je suis convaincu que l’observation de la vie sexuelle des animaux viendra confirmer cette conception, et je ne regrette que l’insuffisance de mes connaissances dans ce domaine de la science. Le peu que je sais va dans le sens de ma conception relative à l’universalité de la pulsion de régression maternelle et de sa réalisation par le coït. Je me réfère par exemple au fait que certains animaux prolongent l’acte sexuel quasi indéfiniment*. * Le coït de l’araignée peut durer sept heures, celui de la grenouille jusqu’à quatre semaines. On connaît depuis longtemps l'accouplement permanent de certains parasites ; il arrive même que le mâle passe sa vie entière dans l’utérus ou le larynx de la femelle. Un développement supérieur du sens de réalité érotique est également le fait de ces parasites qui transfèrent presque tout le souci de leur entretien à leur hôte et dont l'organisation est à peu près entièrement vouée au service de la fonction sexuelle.
4, INTERPRÉTATION DES DIVERS PROCESSUS DE L'ACTE SEXUEL
Après ces considérations, il nous paraît intéressant de soumettre à une analyse, à la manière des symptômes névrotiques, les divers processus de l’acte sexuel, dont jusqu’à présent nous n'avons vraiment étudié que l'éjaculation. Tout d’abord il y a l'érection qui, selon notre théorie de la génialité et le désir de retour à la situation intra-utérine qu’elle implique, appelle une interprétation au premier abord surprenante. Supposons que l'enveloppement permanent du gland dans une membrane muqueuse (prépuce) constitue en fait une réplique en réduction de la situation intra-utérine. Lorsque au moment de l’érection l'accroissement de la tension accumulée dans l’organe génital projette le gland, c’est-à-dire la partie la plus sensible du pénis (et, selon notre conception, le représentant narcissique du Moi tout entier), hors de sa position de repos bien protégée, on peut dire en quelque sorte qu’il l’accouche ; l’intensification soudaine de la sensation de déplaisir permet de comprendre le désir, lui aussi soudain, de rétablir la situation perdue par le pénis en pénétrant une autre enveloppe, autrement dit de rechercher dans le monde extérieur réel, cette fois effectivement à l’intérieur du corps de la femme, la quiétude dont il jouissait auparavant sur un mode autoérotique. P. 86 - 88
Nous supposons donc que c’est la régression hypnotique à la situation intra-utérine qui étourdit la femelle au moment de la conquête et que la reproduction fantasmatique de cette situation bienheureuse lui fournit une compensation pour avoir à subir l’acte sexuel qui en soi est pénible. Si, en accord avec les zoologistes, nous classons parmi les caractères sexuels secondaires toutes les parties du corps qui présentent un caractère sexuel mais ne participent pas à la fonction de sécrétion des glandes génitales, nous devons, en tout état de cause, classer parmi ceux-ci les organes d’accouplement, c’est-à-dire le pénis et le vagin. En effet, il nous semble que l’exhibition des organes sexuels, pénis en érection ou vagin ouvert, produisent par eux-mêmes un effet de fascination, éveillent chez le partenaire spectateur le fantasme de la situation intra-utérine. P. 94, 95
L'état des partenaires est caractérisé pendant l'orgasme et après, par un rétrécissement considérable ou même une abolition complète de la conscience (normalement, même dans la période précédant l’orgasme, l’activité psychique consciente se bornait à la volonté d’atteindre le but sexuel). Les exemples pris dans le règne animal mettent encore plus nettement en évidence la concentration sur la sensation de satisfaction ; là en effet il arrive même que la sensibilité douloureuse soit entièrement abolie. Certaines espèces de lézards se laissent mettre en pièces plutôt que d’interrompre l’acte sexuel ; il y a des salamandres que même la mutilation ne dérange dans leur accouplement. Le lapin domestique, pendant l’orgasme, tombe dans un état proche de la catalepsie puis, inconscient, il s’effondre et, le pénis maintenu dans le vagin de la femelle, il reste étendu pendant un long moment, immobile, auprès d’elle. Nous ne faisons qu'être conséquent en considérant cet état, ainsi que le sentiment de satisfaction parfaite et l’absence totale de désirs qui l’accompagnent, comme étant le but du coït qui, pour l’individu tout entier, signifie qu’il a réalisé l’existence intra-utérine inconsciemment, sur le mode hallucinatoire ; mais en même temps, pour l’organe génital et pour les cellules germinales, cela signifie la réalisation à la fois symbolique et réelle de ce but. P. 98, 99 5. LA FONCTION GÉNITALE INDIVIDUELLE
On peut se demander à présent si cette étude du déroulement et de l’évolution ontogénétique du coït permet aussi d’aborder le sens de ce processus qui se répète avec une uniformité si remarquable dans une grande partie du monde animal. Du point de vue purement biologique, nous considérons le coït comme un acte de décharge périodique dont le but est de réduire la tension qui s’accumule lout au long de la vie de l’individu, tension libidinale qui accompagne toute activité non érotique des organes et se déplace « amphimictiquement » des divers organes sur l’appareil génital. Tous les organes interviennent donc dans les processus de de l'accouplement, mais plus particulièrement toutes les quantités et toutes les formes de la libido des zones érogènes et stades d’organisation dépassés à l'âge adulte. […] Un être vivant disposant d’une fonction génitale évoluée est capable d’une meilleure adaptation aux tâches de l'existence, même dans ses activités non érotiques ; il peut différer ses satisfactions érotiques pendant assez longtemps pour que celles-ci ne troublent pas la fonction de conservation. Nous pouvons donc dire que l’appareil génital est en même temps un organe «utile» qui favorise les visées de la fonction de réalité.
Un être vivant disposant d'une fonction génitale évoluée est capable d'une meilleure adaptation aux tâches de l’existence, même dans ses activités non érotiques ; il peut différer ses satisfactions érotiques pendant assez longtemps pour que celles-ci ne troublent pas la fonction de conservation. Nous pouvons donc dire que l’appareil génital est en même temps un organe « utile » qui favorise les visées de la fonction de réalité. P. 100, 101
Parallèlement à ce sentiment, on peut imaginer un reflux « génitofuge » de la libido vers les divers organes, pendant de ce flux « génitopète » dans la phase de tension, a entraîné les excitations des divers organes vers l’appareil génital. C’est au moment où la libido se déverse de l’organe génital vers l'organisme psychophysique tout entier que naît la « sensation de bonheur » qui récompense les organes de leur bon fonctionnement et les incite en même temps à de nouvelles performances. La satisfaction orgastique correspond en quelque sorte à la généralisation explosive de l'organisme tout entier, à l’identification totale de tout l’organisme avec l’organe d’exécution sous l’effet de la friction. P. 103
Donc la sexualité aussi ne fait que jouer avec le danger. Selon notre description, dans la sexualité génitale toute la tension sexuelle de l’organisme est convertie en sensation de prurit des organes génitaux dont il est extrêmement facile de se débarrasser ; mais en même temps la tendance de l’organisme tout entier à régresser vers l’utérus maternel est également déplacée sur une partie du corps, l’organe génital, par l'intermédiaire duquel elle peut se réaliser sans difficulté. Le coït rappelle donc ces mélodrames où les nuages menaçants s’accumulent comme dans une véritable tragédie, mais où l'on a toujours l’impression « que tout finira bien malgré tout ». P. 107, 108
Nous sommes tous et, quelque soient nos cultures, entourés et nourris par la mort, spécialement les hindous, les aztèques, les mayas ou les papous mais aussi sidéralement nourris par la Vie ! Et c'est l'ensemble de ce contexte du Vivant et du Mort, que les occidentaux ont tendance à bien oublier et mettre de côté ! Ils sont tous dans un état d'entre-deux, ni vraiment vivants, ni vraiment déjà mort, sans doute par lâcheté, pusillanimité et ignorance !
Il est frappant de constater avec quelle constance les formations psychiques les plus diverses (rêve, névrose, mythe, folklore, etc.) représentent par un même symbole le coït et la naissance : être sauvé d’un danger, surtout de l’eau (liquide amniotique) ; de même, avec quelle régularité elle expriment les sensations éprouvées pendant le coït et dans l’existence intra-utérine par les sensations de nager, de flotter, de voler ; et enfin, l’identité symbolique qu’on y trouve entre l'organe genital et l'enfant.
Nous pensons avoir livré ainsi le sens complet de l’acte génital dont l’orgasme constitue le point final. Lorsque la tension libidinale, généralement restreinte au seul organe génital, rayonne brusquement dans tout l’organisme, celui-ci, pour un instant, non seulement partage le plaisir des organes sexuels mais encore jouit à nouveau du bonheur intra-utérin. P. 109
Pour le moment, cette hypothèse s’appuie sur une simple déduction de symboles. Si nous admettons que le poisson dans l’eau représente, comme dans tant de rites magiques de fécondation, l’enfant dans le sein de la mère, et si dans les rêves nous sommes si souvent amenés à interpréter l'enfant comme un symbole pénien, alors la signification du poisson figurant le pénis, mais aussi celle du pénis figurant le poisson, devient plus facile à comprendre, c’est-à-dire l’idée que, dans le coït, le pénis ne représente pas seulement le mode d’existence natale et prénatale de l'homme, mais aussi les luttes de l’ancêtre animal qui a vécu la grande catastrophe de l'assèchement. P. 119
Je serais surpris qu’aucun naturaliste n’ait encore tenté une comparaison poétique avec la mer ondoyante ; pourtant il y a peut-être là plus qu’une simple comparaison.
[ Citons encore un fait remarquable : chez les mammifères supérieurs, donc également chez l’Homme, la sécrétion vaginale de la femelle, dont nous avons attribué l’effet érotique excitant à des réminiscences infantiles, possède selon la description de tous les physiologistes une très nette odeur de poisson (Heringslacke). Cette odeur provient de la même substance (triméthylamine) que celle du poisson qui pourrit
Rappelons encore l’étrange comportement pendant le coït de ces mammifères qui, après avoir réalisé leur adaptation à la vie terrestre, sont redevenus des animaux aquatiques (phoques, éléphants de mer, baleines). Nous savons que ces animaux (à l’exception des baleines) gagnent la terre ferme à la période de reproduction ; autrement dit ils sont dominés par un désir de régression « géotrope » qui les incite à rétablir une situation déjà dépassée par leurs descendants. On connaît d’ailleurs aussi le comportement de certains poissons de mer qui, en période de frai, remontent au prix d’énormes difficultés les lits rocailleux des torrents de montagne où ils sont nés. ] P. 129
Ce renforcement particulier du dimorphisme sexuel précisément chez les espèces terrestres, c’est-à-dire après la catastrophe de l’assèchement, indique peut-être que la lutte au cours des premières tentatives de coït était en fait une lutte pour l'humidité remplaçant l’océan et que les manifestations sadiques du coït était en fait une lutte pour l’humidité remplaçant l’océan et que les manifestations sadiques du coït constituent la répétition de cette phase de lutte par le lointain descendant des animaux archiprimitifs, L'homme, même si ce n’est que sur un mode symbolique et ludique. C’est probablement cette période de lutte qui est à l’origine du caractère terrifiant et dangereux du phallus paternel, qui primitivement représentait simplement l’enfant dans l’utérus maternel.
[ Le coït 'per cloacam' imposé par le mâle serait donc la cause originelle du fait que l'érotisme de la femelle, également phallique à l’origine, ait été remplacé par l'érotisme cavitaire cloacal, le rôle du pénis passant à l’enfant et au contenu intestinal. L’impossibilité d’évacuer les excréments lorsque le pénis remplit le cloaque, puis la libération après l’achèvement du coït, donc une sorte de « tension anale » et la brusque résolution de celle-ci, devaient provoquer des sensations voluptueuses propres à offrir à la femelle consolation et compensation. ] P. 131
C APPENDICE, 9. COÏT ET SOMMEILL’enfant qui crie d’angoisse. bouleversé par le traumatisme de la naissance, s'apaise rapidement dans cette situation qui lui procure le sentiment, mi-réel, mi-hallucinatoire, c'est-à-dire fantasmatique, que ce grand traumatisme n’a jamais eu lieu. D’ailleurs Freud écrit (Introduction à la psychanalyse) que l’homme en réalité ne naît jamais complètement, mais passe la moitié de sa vie dans le sein maternel en se livrant au repos nocturne. […]
Par contre nous avons soutenu que si ce but est accompli par l’accouplement sur un mode en partie purement fantasmatique, il l’est aussi en partie dans la réalité : l’organe sexuel et le sperme pénètrent effectivement dans le milieu féminin (maternel). Sommeil et coït sont donc comme le commencement et la fin de l’évolution déjà effectuée vers la réalité érotique. Le donneur peut être qualifié d’autoérotique. Il devient tout entier un enfant, jouissant de la paix qui règne à l’intérieur du corps maternel, indifférent dans son isolement narcissique à tout soucis du monde extérieur. Celui qui veut faire l’amour doit se livrer à des préparatifs beaucoup plus complexes ; il doit d’abord s’emparer d’un objet approprié, donc faire preuve d’un degré de développement beaucoup plus élevé du sens de réalité avant de pouvoir s’abandonner dans l’orgasme à l’illusion d’un bonheur semblable à celui du sommeil ; il est donc confronté à des conditions beaucoup plus difficiles, mais qui sont absolument nécessaires que la représentation de désir puisse entraîner « l’identité de perception » (Freud). Nous pourrions dire que le sommeil utilise des moyens autoplastiques et le coït des moyens alloplastiques ; le sommeil travaille avec des mécanismes projectifs, le coït avec des mécanismes introjectifs. Mais même dans le coït toutes les précautions sont prises pour que la régression érotique ne dépasse pas la limite qui mettrait en danger l’intégrité de l’individu ; une partie seulement du corps (l’organe sexuel) est appelée à servir la satisfaction réelle, tandis que les autres parties du corps ne participent qu’en tant qu’organes auxiliaires, sans pour autant interrompre complètement leurs autres activités actuellement nécessaires à l’adaptation (respiration, etc.). P. 153 - 155
Trömner, excellent connaisseur de la physiologie du sommeil, utilise dans son petit livre sur le sommeil nombre de comparaisons que nous considérons avec plus de sérieux que l’auteur lui-même. A propos du réveil, il dit : « C’est ainsi que la lumière et la vie naissent du giron de la nuit et du néant… Mais la nuit ne lâche pas ses créatures pour toujours, elle les force périodiquement à revenir dans son giron silencieux. Chaque jour il nous faut revenir bon gré mal gré dans le giron de la nuit nourricière… Dans son obscurité vivent les vraies mères de l’existence.
Nous pouvons aussi citer Hufeland : « Le sommeil est l’époque végétale de l’homme, où la nourriture et la croissance prospèrent, où même l’âme, troublée par le jour, renaît à nouveau. »
L’état de sommeil, comme l’état psychique dans le coït et l'existence intra-utérine, est une répétition des formes d’existence dépassées depuis longtemps et peut-être même une répétition de l’existence d’avant l’apparition de la vie. Le sommeil, dit un vieux proverbe latin, est le frère de la mort. Les forces traumatiques qui interviennent lors du réveil, cette renaissance quotidienne, sont les mêmes que celles qui jadis ont « éveillé » la matière primitive à la vie. Toute étape évolutive imposée par la nécessité est un réveil d’un état de paix relative. « Le végétal est un animal qui dort. » dit Buffon. Même l'embryogenèse est une sorte de sommeil que seule la répétition palingénétique de la phylogenèse vient troubler à la manière de quelque rêve biographique.
Cependant la principale différence entre le sommeil et le coït pourrait résider dans le fait que le sommeil se contente de répéter la bienheureuse existence intra-utérine, tandis que le coït reproduit aussi les luttes qui se sont produites lors de « l’expulsion du paradis ». (Catastrophes cosmiques, naissance, luttes du sevrage et de l’apprentissage de ia propreté.) P. 164, 165
Cette recherche paraît aboutir à un autre résultat, important pour la compréhension de la vie organique en général, en distinguant sur le plan conceptuel les pulsions érotiques au seul service du plaisir et les autres, simplement utilitaires. Mais ce qui serait encore plus important (comme Freud l’a déjà constaté dans sa "Théorie des pulsions"), c’est d’établir l’existence d’une tendance régressive régissant la vie psychique comme la vie organique. Tout se passe comme si derrière la façade aisément accessible aux descriptions biologiques, survivaient dans les êtres vivants une sorte d''inconscient biologique', des modes de fonctionnement et une organisation appartenant à des phases depuis longtemps dépassées de l’ontogenèse et de la phylogenèse. Ceux-ci n’agissent pas seulement comme les dirigeants occultes de l'activité organique manifeste ; dans certains états particuliers (sommeil, génitalité, maladie organique), leurs tendances archaïques supplantent les activités vitales superficielles, à la manière des archaïsmes psychologiques qui envahissent la conscience normale dans la névrose et la psychose. Il suffit de reprendre ici l’exemple du sommeil et du coït ; dans ces deux états, toute la vie psychique, et en partie aussi physique, régresse à un mode d’existence prénatal et même probablement plus ancien aussi sur le plan phylogénétique. Mais le même raisonnement nous amènera à concevoir aussi les phénomènes d’inflammation, de fièvre, de congestion, voire les réactions pathologiques les plus banales, comme un retour à des modes de fonctionnement embryonnaires ou encore plus anciens. […]
De même que la définition d’un point dans l’espace nécessite au moins trois axes de coordonnées, l'explication d’un fait psychique, et vraisemblablement, d’après ce qui précède. d’un fait scientifique naturel, n’est pas suffisamment déterminée par l’intégration dans une chaîne linéaire ou dans un réseau plan, si ses rapports à une troisième dimension ne sont pas définis avec exactitude. Il y a un fait curieux, qui jusqu’à présent n’a été observé que dans le cadre de l’activité psychique, c’est la possibilité pour un même élément d’être inséré et localisé analytiquement à la fois dans une série actuelle et dans une série de souvenirs, ce qui implique « l’intemporalité » des traces mnésiques inconscientes. Nous avons transposé dans la biologie ces constatations tirées de la vie psychique et c’est ainsi que nous avons pu décrire le coït et le sommeil à la fois comme une décharge de stimuli traumatiques actuels et une expression de la tendance à reproduire l’existence intra-utérine et l’existence aquatique primitive, situations apparemment dépassées depuis longtemps ; nous avons même pressenti que le coït et le sommeil représentaient la résurgence d’une tendance au repos encore beaucoup plus archaïque et primitive (désir pulsionnel de la paix inorganique, pulsion de mort). De cette même façon, l’investigation bioanalytique de l’ensemble des phénomènes biologiques devrait révéler, sous la surface manifeste, l'"inconscient biologique". On découvrirait que toutes ces questions oiseuses sur le sens et le but de l’évolution se transformeraient d’elles-mêmes en une recherche des mobiles qui tous ont leurs racines dans le passé. P. 169 - 171
Quoi qu’il en soit, la conception bioanalytique des processus d’évolution ne voit partout que des désirs œuvrant à rétablir des états de vie ou de mort antérieurs. L’étude psychanalytique de l’hystérie nous a montré que même dans l'organisme la puissance psychique du désir est si active qu’un désir peut se « matérialiser » dans le corps, transformer le corps selon sa fantaisie.
(L'action du sperme sur l’ovule commence probablement elle aussi par une destruction, mais dont le sens régressif devient ensuite progressif.)
En effet, les physiciens nous disent qu’on peut observer une agitation très intense dans la matière apparemment « morte » ; donc même si cette « vie » est d’un caractère moins instable s’agit bien là de vie. La vraie mort, le repos absolu, les physiciens n’en parlent que sur un mode parfaitement théorique lorsqu'ils affirment que toute énergie, selon le deuxième principe fondamental de la thermodynamique, est condamnée à la mort par dissipation. Mais dès maintenant, certains naturalistes (W. Nernst : "L’univers à la lumière des recherches récentes", 1921) affirment que ces énergies dissipées se regroupent périodiquement, même si les périodes sont de très longue durée. Nous pouvons confronter cette conception avec le principe de la sélection naturelle selon Darwin, à savoir que tout changement n’est qu’un effet du hasard, les tendances immanentes ne pouvant pratiquement pas entrer en ligne de compte.
(Une fois admise l’hypothèse que dès les entités inorganiques se retrouve cette « excitabilité » que nous reconnaissons comme une propriété de la matière vivante, nous pouvons aussi concevoir les motivations possibles de l’attractif mutuelle de ces éléments. En tout état de cause la fusion de deux éléments pourrait présenter l'avantage que les parties en regard offrent au monde extérieur hostile une surface plus réduite qu’à l’état isolé. Il s’ensuit une « économie d’énergie » et le premier « plaisir ». Quelque chose de ce genre s’exprime aussi dans le coït (« l’animal à deux dos »). Bölsche, de son côté, compare l’attraction entre la terre et le soleil à l’attraction sexuelle.)
Mais pour nous qui penchons plutôt, nous l’avons déjà dit, pour les idées plus psychologiques de Lamarck en ce qui concerne l’évolution, il paraît plus plausible d'admettre que d’une façon générale il n’existe pas de désintrication totale entre pulsion de mort et pulsion de vie, que même la matière dite « morte », donc inorganique, contient un « germe de vie » et par conséquent des tendances régressives vers le complexe d’ordre supérieur dont la décomposition leur a donné naissance. Qu’il n’y ait pas de vie absolue sans participation de tendances de mort, les sciences naturelles l’affirmaient depuis longtemps ; et récemment Freud a mis en évidence l’action des puisions de mort dans tout ce qui est vivant. « Le but de toute vie est la mort, qui est vivant « Le but de toute vie est la mort, car l’inanimé était là avant le vivant. »
Mais peut-être la mort « absolue » n’existe même pas ; peut-être même l’inorganique dissimule des germes de vie et des tendances régressives ; ou peut-être même Nietzsche pourrait avoir raison lorsqu’il dit : « Toute matière inorganique provient de l'organique, c'est de la matière organique morte. Cadavre et homme. » Alors nous devrions définitivement abandonner le problème du commencement et de la fin de la vie et imaginer tout l’univers organique et inorganique comme une oscillation perpétuelle entre puisions de vie et pulsions de mort où ni la vie ni la mort ne parviendraient jamais à établir leur hégémonie.
À nous médecins, l'« agonie » - d’ailleurs son nom l’indique - ne paraît jamais paisible.
Même un organisme quasi incapable de vivre lutte contre la mort. Une mort « naturelle » douce, manifestation paisible de la pulsion de mort, n’existe peut-être que dans nos représentations de désir dominées par la pulsion de mort ; dans la réalité la vie finit toujours de façon catastrophique, de même qu’elle a commencé de même qu’elle a commencé par une catastrophe, la naissance. Il semble qu’on puisse déceler des caractères régressifs dans les symptômes de l’agonie qui s’efforceraient de modeler la mort à l’image de la naissance, pour la rendre ainsi moins cruelle. C’est seulement dans les instants qui précèdent les derniers mouvements respiratoires (parfois un peu plus tôt) qu’on peut observer une réconciliation totale avec la mort, et parfois même des expressions de satisfaction qui signent l’accession à un état de repos parfait, comme par exemple dans l’orgasme après le combat sexuel.Lire à ce sujet, un peu plus loin, quelques extraits du beau livre : La Mort d'Ivan Illitch de Tolstoï
La mort, comme le sommeil et le coït, présente des traits qui la rapprochent de la régression intra-utérine. Ce n’est pas sans raison que beaucoup de primitifs enterrent leurs morts en position accroupie, fœtale, et l’identité du symbolisme de la mort et de la naissance dans les rêves et les mythes ne peut être un effet du hasard.
Ainsi nous sommes revenu à notre point de départ : l’importance centrale de la régression au ventre maternel dans la théorie de la génitalité et, nous pouvons l’ajouter maintenant, dans la biologie en général. P. 185 - 188
Nous sommes tous et cela, quelque soit nos cultures propres, entourés et nourris par la mort, particuliérement les hindous, les aztèques, les mayas, les Toltèques etc. ou les papous mais aussi sidéralement nourris par la Vie ! Et c'est l'ensemble de ce contexte du Vivant et du Mort, que les occidentaux ont tendance à bien oublier et mettre de côté ! Ils sont tous dans un état d'entre-deux, ni vraiment vivants, ni vraiment déjà mort, sans doute par lâcheté, pusillanimité et ignorance !
– LIVRE : "LA CONSOLATION À HELVIA" | SÉNÈQUE (DÉBUT DE SON EXIL EN CORSE, 42 - 43), WIKIPEDIA
Sénéque prend Apicius comme l'image même de la corruption des mœurs de son temps, opposée à la simplicité des vieux Romains aussi bien qu'à l'idéal des philosophes :
« Le dictateur qui écoutait les députés des Samnites en retournant lui-même sur son foyer la nourriture la plus vile […] vivait-il moins heureux que, de nos jours, un Apicius qui, dans cette ville d'où les philosophes se sont vu bannir comme corrupteurs de la jeunesse, a professé la science de la taverne (scientiam popinæ) et a infecté le siècle de son enseignement ? Sa mort vaut la peine qu'on la raconte. Après avoir dépensé pour sa cuisine cent millions de sesterces, après avoir absorbé pour chacune de ses orgies tant de dons impériaux et l'énorme subvention du Capitole, se trouvant accablé de dettes, il fut forcé de faire, pour la première fois, le compte de sa fortune. Il calcula qu'il lui restait dix millions de sesterces et, comme s'il eût dû vivre dans le dernier degré de la famine avec dix millions de sesterces, il s'empoisonna. Quel luxe que celui d'un homme pour qui dix millions de sesterces représentaient l'indigence ! Croyez, après cela, que le bonheur se mesure à la richesse, et non à l'état de l'âme ! Il s'est rencontré un homme qui a eu peur de dix millions de sesterces, qui a fui par le poison ce que d'autres convoitent avec ardeur ! Certes, ce breuvage mortel fut très salutaire pour un être aussi dégradé : il mangeait et buvait déjà du poison, lorsque non seulement il se plaisait à ses festins démesurés, mais s'en glorifiait, lorsqu'il faisait parade de ses vices, lorsqu'il attirait les regards de toute la ville sur son luxe, lorsqu'il incitait à l'imiter une jeunesse déjà encline au mal même sans mauvais exemples. Tel est le sort des humains quand ils ne règlent pas l'usage des richesses sur la raison, qui a des bornes fixes, mais sur des habitudes perverses, des caprices immodérés et insatiables. »
– LIVRE : "LE MIROIR DES LIMBES", ANDRÉ MALRAUX
LA CORDE ET LES SOURIS I
Alors, l'empereur inflexible
condamna le Grand Peintre à être pendu.
Il ne serait soutenu que par ses deux gros orteils. Lorsqu'il serait fatigué…
Il se soutint d'un seul. De l'autre, il dessina des souris sur le sable.
Les souris était si bien dessinées qu'elle montèrent le long de son corps, rongèrent la corde.
Et comme l'Empereur inflexible avait dit qu'il viendrait quand le grand peintre fléchirait, celui-ci parti à petit pas.
Il emmena les souris. P 511Monsieur Léopold Senghor, Dakar, mars 1966
« Il a fallu, dit-il, que Picasso soit ébranlé par un masque Baoulé, qu'Apollinaire chante les fétiches de bois, pour que l'art de l'Occident consente après deux mille ans, à l'abandon de la 'physeos mimêsis' : l'imitation de la nature. » P. 523
II, LA CORDE ET LES SOURIS IV
Entretiens avec le Général de Gaulle, Colombey, jeudi 11 décembre 1969.Il pose la main sur le feuillet en cours de ses Mémoires : « Malraux au fond de vous à moi est-ce la peine ? »
Tous ses amis sont morts et la plupart des miens…
Il ajoute :
« pourquoi écrire ?
— Et pourquoi vivre ? vous connaissez la BAGAVAD-GÎTÂ : "Et à quoi sert le pouvoir, à quoi sert la joie ? — à quoi sert la vie ?" »
Têtes géantes d'Éléphanta dans la pénombre, goélands strident sur la saccade des vagues de la mer d'Oman… Devant moi cette neige qui reviendra à inépuisablement sur la terre :
« Mon général, pourquoi faut-il que la vie est un sens ? À Singapour, la dernière fois, j'ai rencontré l'un de mes anciens amis. Il avait dirigé l'Enseignement en Indochine et collectionnait les papillons depuis qu'il se savait en face de la mort. "Souvent, maintenant, je me place du point de vue des papillons…" Ils ont deux cent soixante millions d'années et la vie moyenne d'un papillon dure deux mois. Ils connaissent leurs régions en Malaisie, leurs Îles. À Java, à Bali, ils étaient là bien avant les hommes… Alors ils échangent sans doute des histoires de Papillons : les fleurs ont quitté les arbres pour devenir des eaux les offrandes, pour orner les cheveux… Les humains sont venus les uns après les autres et se sont massacrés : naturellement. Ils se sont donc succédé. Des fous… Soyez certain que, pour les papillon la seule partie vaguement sérieuse de l'humanité, ce sont les femmes, qui ne se massacre pas… Enfin, disent-ils sans doute, nous, nous sommes les mêmes Papillons depuis si longtemps, et les pauvres histoires des hommes…
—Et l'histoire des hommes.
— … Nous nous semble frénétique et déraisonnable… Si l'on ne ressent pas l'univers comme une dépendance de l'homme, L'humanité est une aventure parmi d'autres. J'ai cité à mon pauvre ami le texte sacré de l'Inde où les grands papillons, après le combat, "viennent se poser sur les guerriers morts et sur les vainqueurs endormis…"
— C'est beau. je reconnais que les papillons peuvent voir dans la vie humaine une péripétie. Ils ne répondent pourtant pas à la question que vous posiez. Bien qu'à certains égards, il la détruisent. »
Il reprend, écho ironique et peut-être amer :
« Pourquoi faut-il que la vie ait un sens ? »
Combien d'êtres humains pendant combien de siècles, se sont posé la même question, dans les petites pièces sans lumières des Cités interdites, ou sous le firmament commun aux reines de Babylone et aux esclaves de Rome qui regardaient mourir leurs nouveau-nés esclave ? Il hausse imperceptiblement les épaules :
« Qu'ont répondu les philosophes, depuis qu'ils pensent !
— La réponse n'appartient-elle pas plutôt aux religions ? S'il faut que la vie ait un sens, c'est sans doute parce que lui seul peut donner un sens à la mort… Vous connaissez la phrase d'Einstein : "Le plus étonnant est que le monde ait presque certainement un sens." Mais il ne va pas de soi que le sens du monde soit celui de notre vie. Et si notre civilisation n'est certes pas la première qui nie l'immortalité de l'âme, c'est bien la première pour laquelle l'âme n'ait pas d'importance…
— Pourquoi parlez-vous comme si vous aviez la foi, puisque vous ne l'avez pas ?
— Renan n'était pas idiot…
— Parfois. »
Il pense qu'à ma manière j'ai la foi, et il m'advient de penser qu'à sa manière il ne l'a pas. Il m'a dit : « Il y a une consolation religieuse, il n'y a pas de pensée religieuse. » Même les hindous, pour qui la pensée humaine flotte dérisoirement à la surface du sacré, ne le dirait pas. Mais il veut dire ce que dit l'Inde. La consolation, ce n'est pas la tombe de sa fille (ce qui n'est pas rien, puisqu'il m'a dit : « je serai enterré avec Anne. », c'est sans doute ce qui s'accorde pour lui à la houle de l'âme que la pensée confond avec son pauvre frémissement… Il me dit :
« la mort vous savez ce que c'est ?
— La déesse du sommeil. le trépas ne m'a jamais intéressé ; vous non plus : nous faisons partie des gens auxquelles il est indifférent d'être tué. P. 634
II. LA CORDE ET LES SOURIS, II
Je pense aussi, sans doute parce que je crains obscurément d'avoir vu le Général pour la dernière fois, à la maison de Nehru — et à Bénarès :"Je suis la mort de tout, je suis la naissance de tout — la parole et la mémoire, la constance et la miséricorde — et le silence des choses secrètes…"
Le Gange emportait des reflets bleus et rouges dans la nuit,
"Prononce maintenant les inutiles parole de la sagesse…" P. 701
II. LA CORDE ET LES SOURIS, V
Nous avions parlé de l'Espagne, de peinture ; il en était venu à la confidence la plus révélatrice que j'aie entendu de lui.
« On parle toujours de l'influence des nègres sur moi. Comment faire ? Tous nous aimions les fétiches. Van Gogh dit : l'art japonais, on avait tous ça en commun. Nous c'est les Nègres. Leurs formes n'ont pas eu plus d'influence sur moi que sur Matisse. Ou sur Derain. Mais pour eux les masques étaient des sculptures comme les autres. Quand Matisse m'a montré sa première tête nègre il m'a parlé de Art et Egyptien. […]
« Les masques n'était pas des sculptures comme les autres. Pas du tout. Ils étaient des choses magiques. Et pourquoi pas les Égyptiens, les Chaldéens ? Nous ne nous en étions pas aperçu. Des primitifs, pas des magique ! Les Nègres, ils étaient des intercesseurs, je sais le mot en français depuis ce temps-là. Contre tout ; contre des esprits inconnus, menaçant. Je regardais toujours les fétiches. J'ai compris : moi aussi je suis contre tout. Moi aussi je pense que tout, c'est inconnu, c'est ennemi. Tout ! Pas les détails : les femmes les enfants, les bêtes, le tabac, jouer… Mais le tout ! J'ai compris à quoi elle servait leur sculptures, aux Nègres. Pourquoi sculpter comme ça, et pas autrement. Ils étaient pas cubiste, tout de même ! Puisque le cubisme, il n'existait pas. Sûrement des types avaient inventé les modèles et des types les avaient imités, la tradition, non !
Mais tous les fétiches, ils servaient à la même chose. Ils étaient des armes. Pour aider les gens à ne plus obéir aux esprits, à devenir indépendants. Des outils. Si nous donnons une forme aux esprits, nous devenons indépendants. Les esprits, l'inconscient (on n'en parlait pas encore beaucoup), l'émotion c'est la même chose. J'ai compris pourquoi j'étais peintre. Tout seul dans ce musée affreux avec des masques, des poupées peaux-rouges, des mannequins poussiéreux. Les demoiselles d'Avignon ont dû t'arriver ce jour-là, mais pas du tout à cause des formes : parce que c'était ma première toile d'exorcisme, oui ! P. 741- De la sculpture sans âge…
- C'est ce qu'il faut. Il faudrait aussi peindre de la peinture sans âge. Il faut tuer l'art moderne. Pour en faire un autre. P.792Comme je travaille avec Kazbeg (le surréaliste lévrier afghan de Picasso), je fais une peinture qui mord. La violence, les coups de cymbale… L'éclatement… En même temps, il faut que le tableau se défendre. C'est très important. Mais les peintres veulent plaire ! Un beau tableau quoi ! Il devrait être hérissée de lames de rasoir. […]
Après tout, on peut seulement travailler contre. Même contre soi. C'est très important. La plus part des peintres se fabriquent un petit moule à gâteau, et après, ils font des gâteaux. Toujours les mêmes gâteaux. Ils sont très contents. Un peinture ne doit jamais faire ce que les gens attendent de lui. Le pire ennemi d'un peintre, c'est le style.
— Et de la peinture aussi ? […]
« Vous souvenez-vous de l'extraordinaire phrase de Van Gogh : "je peux bien, dans la vie et dans la peinture, me passer du bon Dieu. Mais je ne peux pas, moi, souffrant, me passer de quelque chose qui est plus grand que moi, qui est ma vie c'est… La puissance de créer." Il a raison Van Gogh, il a bien raison, non ? Le besoin de création, c'est une drogue : il y a inventer, il y a peindre. Ce n'est pas pareil. Pourquoi faut-il toujours à inventer ? Dans mille ans, tout ça… Mais comment faire ? »
Je l'ai souvent entendu demander : comment faire ? avec ironie : les deux mots correspondent au masque étonné. Dans la pénombre, le ton de sa voix est sérieux.
« Van Gogh, dis-je ne parle pas de postérité. Je suppose qu'il appelle créer : donner la vie à ce qui n'existe pas sans lui ?
— Ça aussi. Il y a toujours eu des Petits Bonhommes pour vouloir pour vouloir sculpter à leurs Manière, exactement à leur manière. On les coupait, ils repoussaient. Comme l'amour des femmes pour les enfants. […]
Savez-vous ce que je pense, des fois ? Ça m'amuse : je suis superstitieux. Je pense que c'est toujours le même Petit Bonhomme. Depuis les cavernes. Il revient, comme le juif errant. Vos type de l'Inde, ils croient que les peintres se réincarnent comme peintre ?
— Ça dépend de leurs mérites. Plutôt pas… P. 802, 803
INAUGURATION DE L'EXPOSITION « ANDRÉ MALRAUX ET LE MUSÉE IMAGINAIRE » FONDATION MAEGHT, 12 JUILLET 1974.
Les formes de notre art sont devenues aussi arbitraires que celle du sacré avec lesquelles vous les avez entendues dialoguer tout cet après-midi. Comme elles, hétérogènes à l'apparence. Comme elles, formes de ce qu'on ne peut pas voir. Au nom de quel sacré ?
Le temps de l'art ne coïncide pas avec celui de vivant. Les grands artistes ne sont pas tout à fait des morts, leurs images non plus. Ces interlocuteurs des hommes disparus le seront aussi des hommes à naître ; Rembrandt, Baudelaire, ont manifestement concouru à créer leur peuple Future.
L'espace de la peinture n'est pas celui de la vie.
Les corrélation de la création artistique ne sont pas celle de la création.
Les objets d'art sont objets de métamorphose — comme les dieux.
La vie humaine est ordonnée par la plus profonde conscience de la dépendance qui nous soumet aux dieu sans temples de la Grèce, au dieu que toutes les civilisations historiques ont appelé destin — le contraire de la liberté, pour l'individu ou L'Humanité, pour le monde.
Par l'acte créateur, l'artiste invente une autre corrélation fondamentale. C'est pourquoi j'ai écrit il y a vingt-cinq ans, que nous éprouvions l'art comme un anti-destin. Il restera tant que durera cette civilisation, qu'il soit celui de nos contemporains ou qu'il soit notre art des morts. Comme les dés de fer sur les genoux des dieux japonais, le passé attend sur les genoux de l'avenir. Ensuite… Le Musée Imaginaire non plus n'est pas éternel. P. 949
– ARTICLE : "À PROPOS DES MASQUES AFRICAINS", TWITTER
Les masques africains sont des objets sacrés, artistiques et sociaux. Ils incarnent une vision du monde où le visible et l'invisible sont liés, et où chaque individu est en lien avec sa communauté et ses ancêtres.
"Aujourd'hui, j'aimerais aborder avec vous l'importance des masques dans nos cultures africaines. Les masques dans la plupart de nos sociétés africaines ne sont pas que de simples objets décoratifs. Ils ont une valeur, je dirais plutôt une place centrale dans nos cultures, surtout sur le plan spirituel et social. Certains masques sont utilisés pour communiquer avec les ancêtres, les esprits invisibles et seuls certains initiés peuvent les porter. Ils deviennent les messagers entre le monde visible et le monde invisible. D'autres masques sont utilisés dans des cérémonies importantes et marquent des étapes de la vie d'un individu, comme par exemple les rituels qui permettent de passer de l'adolescence à l'âge adulte et pour les mariages et même pour les funérailles. Et pour finir, on va parler du rôle social et politique. En effet, certains masques peuvent représenter l'autorité, la justice de l'ordre social donc vous verrez que ces masques là ne sont portés que par les chefs qui représentent donc cette autorité, ou alors des sages qui sont là pour juger les affaires délicates du village. Vous comprendrez aisément que les masques avaient un rôle très, très important dans nos sociétés africaines."
– LIVRE : "LE TRIANGLE NOIR" [LACLOS , GOYA & SAINT-JUST], ANDRÉ MALRAUX
C'est après avoir écris mon petit texte incendiaire "France ! le Pays au millions de chefs de gare ! & quelques digressions salutaires" dans lequel j'ai cité pour exemple des extraits des Antimémoires d'André Malraux, qu'il m'est venu l'idée d'acheter ce petit livre, qui m'a beaucoup intéressé. En effet j'ai l'impression que Malraux "comprend" l'art et surtout, les artistes et leur importance essentielle à tous les deux, créatrice et significative. Il n'y a qu'à lire ici tout ce qu'il pu écrire au sujet des gravures de Goya, c'est une globalité et une compréhension jubilatoire, très juste et fascinante du travail engagé de Goya. Malraux a bien compris, non seulement l'époque désacralisante de cette période glissant doucement dans le post-christianisme, entrainant aussi et ainsi, tous les créateurs. Goya témoin donc à cette époque charnière post-napoléonienne, avec ses guerres, ses misères, ses souffrances, ses déshérences et ses outrances, et puis aussi surtout inscrit dans sa culture propre, espagnole, si il en est, sombre également ni trop joyeuse ni trop rigolote ; manquons manipulés par l'histoire des guerres et des souffrance, dans l'incommensurable solitude de l'être. Les gravures de Goya ont toujours la présence consubstantielle à la foi, ce qui est toutà fait paradoxale : de la Vie et de la Mort ; du cadavre et de la jouissance, du début et de la fin !
Un grand merci à Malraux qui nous inonda, et nous rassura, nous autres artistes de ses lumières, non seulement sur l'art européen mais également et sans le magnifié trop, sur toutes les cultures artistiques du monde entier, qu'il découvrit, avec grande passion, tout au cours de sa vie. Il faut rappeler ici sa trop fameuse phrase, mais tellement juste : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. » Malheureusement, nous y sommes plongés, aujourd'hui, dans ce trop 'fameux' XXIe siècle, et je pense que lors de celui-ci, l'humanité est en train de sombrer et de s'auto-saborder dans des guerres génocidaires et barbares, et dans des dérèglements climatiques catastrophiques inattendus et apocalyptiques devant nos yeux ébahis !
– PRÉFACE, 1949
En trente ans, le hasard et l’amitié m’ont fait étudier trois figures qui jettent leurs lumières divergentes sur la plus obscure crise de l’individu que l’Europe ait connue avant celle qui s’impose à nous.
Laclos ne fait que poser le problème. Comme devant tant d’œuvres de notre temps - pas seulement littéraires - le lecteur des LIAISONS eût pu dire : « Ça ne peut pas durer ainsi. » C’est ce que répond Goya, en faisant de la condition humaine l’objet d’une accusation fondamentale, à laquelle il refuse de répondre par une transcendance ; c’est ce que répond Saint-Just, en faisant appel à la quasi-transcendance qu’est à ses yeux la Nation. Et après tant d’événements, tant de morts, tant d’espoirs, nous nous retrouvons en face de ce que Goya et Saint-Just répondaient à Laclos.
L’un fait appel aux puissances des ténèbres, l’autre à celles de l’action. A quelle fin ? Fonder l’individu ? Saint-Just ne s’intéresse point à lui-même, et qu’est-ce que l’individu de Goya, même si nous l’appelons Goya ?
Derrière Saint-Just, il semble que se lève l’ombre de Napoléon. Nous verrons comment. Devant Goya, s’étend l’ombre de Sade. Il y a un XVIIIe siècle qui va des grands Anglais et des grands Français à Napoléon ; el une fin de siècle à demi clandestine, qui annonce peut-être notre temps, et met l’homme en question, au moment où la Révolution française porte la plus véhémente affirmation l’individu.Bien que la rupture commence cent ans plus tôt, c’est au XVIIIe siècle qu’elle prend tout son sens : l’abandon radical de la chrétienté. Nous ne pouvons imaginer, au temps de Saint Louis, l’absence de convergence entre l’œuvre d’un écrivain (ici Laclos), d’un peintre (ici Goya) et d’un chef politique, vraisemblablement alors un chef militaire (Saint-Just). La divergence serait criante ; et plus singulière qu’il ne semble, car ces trois hommes, s’ils se rencontraient dans quelque enfer ou quelque purgatoire, s’accorderaient sur une valeur suprême commune : la Raison, qu’ils ont tous trois proclamée expressément, comme Sade et comme l’Empereur. Mais il semble qu’en ce temps la valeur suprême se joue des hommes. Entre celle qu’ils reconnaissent et ce qu’ils expriment, quelle relation s’établit ? Notre temps a rêvé d’une convergence à celle de jadis, à celle des civilisations du sacré, et par laquelle Einstein rejoindrait Bergson et Picasso. En rêvons-nous encore ? La fin de la transcendance a donné une autonomie sans précédent à la volonté de création. L’inconscient ravage sans doute Goya, il ne ravage ni Laclos ni Saint-Just : ce n’est pas lui qui les sépare, c’est que, dans la grande chrétienté, la 'création' était ordonnée par la foi. Alors qu’elle ne l’est plus par la Raison, qu’elle vénère. P. 9 - 12
Ces trois personnages ont en commun un domaine essentiel chez Laclos, accidentel chez Goya et chez Saint-Just, et qui n’eût pas rassemblé leurs prédécesseurs : l’érotisme. Cet érotisme si étranger à la joyeuse lubricité de la Renaissance, bataille de polochons et de filles bien en chair, cet érotisme intrus au temps d’ORGANT dans l’austère destin de Saint-Just, assez sadique dans les LIAISONS, dans maintes gravures de Goya, dans sa MAJA DESNUDA en instance de viol… Héritage de la littérature libertine ? Souvent elle n’était pas elle-même sans sadisme ; et lorsqu’elle l'était, quoi de commun entre elle et Goya ? Cet érotisme ne vaudrait pas qu’on s’y arrête, s’il n’était que la suite de la gaillardise ; mais il est celui dont Sade écrira l’épopée rhétorique, maniaque, et sans précédent. Or, l’érotisme pose à l’individu les questions que lui pose toute intoxication ; et celui de la fin du siècle pose celles qui, chez Sade, appellent nommément une éternelle mise en question de Dieu, donc de l’homme. La sexualité est un domaine trop profond pour qu’une époque entière, dans l’Europe presque entière, le lie vainement à la cruauté, ou au moins à la contrainte. Les efforts de Sade pour légitimer l’érotisme par la Raison sont comiques et curieux ; ceux de Goya pour légitimer par elle son monde nocturne ne sont pas comiques, mais certainement singuliers.
Il reste que tout sadisme, — et Sade lui-même le montre mieux que Laclos — semble la volonté délirante d’une impossible possession. Et cette poursuite sans fin n’est pas seulement, en ce temps, du domaine érotique. La Raison y joue souvent un rôle inattendu — peut-être parce qu’il est dans la nature de l'homme d’être obsédé par l’insaisissable. Si celui-ci s’appelle Dieu, il ordonne le monde, fait échapper l’homme au personnage traqué en fuite vers l'inconnu nous trouvons chez Saint-Just comme chez Laclos et chez Goya. On a cru que la Raison domestiquerait l’insaisissable, parce qu’elle le rejette ; chez Goya et Sade, elle ne sert qu’à le justifier. Loin de le domestiquer, elle le libère. P. 12 - 14
– LACLOS ET LES LIAISONS DANGEREUSES, 1939
Quelque profonde que soit l’expérience chrétienne du monde, elle culmine toujours dans une solitude. L’importance du type grandit à mesure que celle de l'âme chrétienne de n’avoir pas besoin des types, à travers quoi l’Occident ira de l’âme à l’individu. […]
Les cartes semblent simples, dans ce jeu qui n’a que deux couleurs : la vanité, le désir sexuel. Vanité contre vanité, vanité contre désir, désir contre vanité. Les nuances, les numéros des cartes sont fournis par les personnages. Des êtres s’affrontent, mais quelles forces s’affrontent en eux ? Le caractère dramatique de la sexualité est masqué sous les loups de satin rose, le désir même presque toujours subordonné à la vanité. Comme la vanité est le sentiment sur quoi les paroles ont le plus d’efficacité, le problème technique du livre est de savoir ce qu’un personnage va faire croire à un autre, afin de gouverner son action. D’où une vue fort claire de la fonction de l'intelligence. Le monde, saisissable par la raison, est objet de lois. L’homme supérieur est celui qui doit établir ces lois, celles de la France ou « celles du cœur humain ». Robespierre pensait parfois que Montesquieu eût fait une Constitution mieux que lui (là-dessus s’est fondé le respect français des intellectuels). Et Valmont, c’est parfois Montesquieu galant. P 27 - 30Satan aussi, finit battu ; ce qui ne limite pas sa carrière.
Mais, si le rêve de Laclos est mythologique, son roman ne l’est pas. Une mythologie moderne repose d’ordinaire sur d’autres moyens, d’ordre verbal ou sentimental. Il n’est que de penser à la meilleure mythologie de notre littérature : LES MISÉRABLES, OU à JEAN-CHRISTOPHE, ou à Eugène Sue et à ce qu’il y a d’Eugène Sue dans Balzac. Presque toutes les créations mythiques, on les sent venues du domaine de la poésie. Or, ce qui nous frappe, et qui nous frapperait bien davantage si nous n’avions pas, plus près de nous, l’exemple parallèle de Stendhal, c’est que la matière des LIAISONS est la plus opposée au mythe : celle d’une expérience humaine. Et nous sentons bien que c’est dans le rapport entre les deux domaines du livre, entre sa mythologie et sa psychologie, que se cache le secret des LIAISONS.Cette psychologie, comment ne pas la reconnaître à son ton :
« Ce délire de la volupté où le plaisir s’épure par son excès… […]
« J’ai trouvé moins dangereux de me tromper dans mon choix que de me laisser pénétrer. » P. 36 - 39L’exemple de Nietzsche moraliste est ici révélateur : trente ans de conflit entre une pensée impérieuse et résolue à ne voir que ce qu’elle a choisi, et une compréhension profonde comme une compréhension d'aveugle ; avec, pour conséquence, la densité qu’apporte à une doctrine, alors même qu’elle lui est étrangère et parfois ennemie, une royale mémoire du cœur.
Il est peu d’artistes qui n’essaient de mettre le domaine obscur et complexe de leur talent au service du système plus clair de leurs pensées ; mais les plus grands y parviennent mal, les romanciers surtout, et il suffit de moins d'un siècle pour qu’ils semblent avoir eu du génie contre eux-mêmes. C’est que leur art est inséparable d’une question qu’ils se posent sur l’homme, et que leur attitude la plus profonde est celle de l’interrogation. Toute psychologie, toute expérience viennent de l'homme ressenti comme mystère. Toute mythologie est une victoire sur ce mystère ; mais, petit ou grand, le héros n’est pas celui qui élucide le mystère, c’est celui qui le dévalorise. Encore ne garde-t-il vie que si le mystère, si affaibli qu'il soit, — et jamais sans doute ne fut-il plus faible qu’au xIIIe siècle français — continue à tâtons dans l’oeuvre son existence souterraine.On peut tout mettre sons le mot mystère. Pour Laclos, il n’eût pu signifier que la part de l’homme incontrôlable, ingouvernable par lui, — sa fatalité. Il y a bien une ombre de fatalité qui rôde sous ce jeu d’échecs Louis XVI, malgré les efforts des deux meneurs du jeu pour la posséder : c’est l’érotisme.
Il y a érotisme dans un livre dès qu’aux amours physiques qu’il met en scène, se mêle l’idée d’une contrainte. Or, les théories de la marquise, ses allusions à la liberté sexuelle, — une des parties brillantes mais les moins originales, les plus « d’époque » du livre —sont bien orientées vers le simple plaisir ; mais rien de ce qui est mis en acte, représenté dans LES LIAISONS, ne l'est. P. 43, 44Qu’une femme capable d’une énergie de cette sorte et à qui Stendhal eût prêté « de grands desseins » ne soit si longtemps occupée que de rendre cocu par avance son amant qui L'a quittée, serait une singulière histoire, si le livre n'était que l’application d’une volonté à des fins sexuelles. Mais il est tout autre chose : une érotisation de la volonté. Volonté et sexualité se mêlent, se multiplient, forment un seul domaine, précisément parce que, Laclos ressentant et exprimant la sexualité avec d’autant plus de violence qu’elle est liée à une contrainte, la volonté ne se sépare pas de la sexualité, devient, au contraire, une composante du domaine érotique du livre. […]
Le temps a marqué les limites des LIAISONS DANGEREUSES. Stendhal, en créant dans l’amour véritable une Mme De Merteuil apaisée, moins algébriste et assez poudrée d’expérience pour négliger la méchanceté, a fait des liaisons une CHARTREUSE DE PARME primitive et parfois presque grimaçante. Le problème de Laclos reste entier, aussi intrigant peut-être que celui de Rimbaud, au-delà de ce livre étrange où un militaire professionnel semble ignorer l’existence des valeurs de caractère, (mais non, parfois, de la noblesse du cœur) comme Shakespeare ignore celle du Christ. Mais tout problème artistique se résout dans le domaine propre de l’art, c’est-à-dire par le talent, et sans doute LES LIAISONS doivent-elles leur force et leur durée à l’accord de la lucidité de Laclos et de ses obsessions.
Lorsque son livre n’était déjà plus qu’un chef-d’œuvre mineur et presque clandestin, c'est à Tilly que Laclos disait : « J’ai voulu faire un ouvrage qui retentît encore sur la terre quand j’y aurai passé. » Comme il est rare qu’un écrivain se croie assuré des siècles par son seul talent, il semble que Laclos ait attendu sa postérité d’une dénonciation de son temps. Je crains (et les mémoires du temps semblent nous le montrer de plus en plus) que les mœurs des LIAISONS n’aient eu dans la France de 1780 que l’importance de celles de Montparnasse dans la France de 1939. Les dépravations d'époque font toujours peu rire, et le passage de l’après-guerre allemand à l’Allemagne hitlérienne suffit à nous en montrer la profondeur. Mais Laclos fut un dénonciateur de rêves. Il révéla ceux de son temps en leur donnant la vie. En les faisant entrer dans le domaine des rêves de tous, celui où les hommes promis à la mort contemplent avec envie les personnages illusoirement maîtres de leur destin. P. 48 - 50
– GOYA EN BLANC ET NOIR, 1947
Nul génie ne semble plus spontané que le sien. Il invente à la fois ses rêves et ses réalités, son style, et jusqu’à cette brisure de la coulée du pinceau à quoi, aujourd’hui encore, son écriture se reconnaît du premier coup d’œil. Et l’on rêve, qu’il lui ait fallu atteindre quarante ans pour devenir Goya… […]
L’idée de vérité, en peinture, est passablement confuse. Goya affirmait n'avoir eu que trois maîtres : la nature, Velazquez et Rembrandt. Par la nature, entendait-il la vérité ? Il ne se soucia guère de l’autre. Il faut épuiser son œuvre gravé pour y trouver un arbre. Son univers est fait d’hommes et de pierres. […]
Sans peindre des ruines, il a fait apparaître des spectres de villes; il est le seul.
Sur son fond de pierre — arche, mur, prison — tout appartient à l’homme. La « nature » à laquelle il se réfère, c’est lui. […]
II y eut, dans son œuvre, irruption du génie. Séparé de tous par sa surdité soudaine, il découvrit que le peintre pouvait ne lutter qu’avec lui-même pour devenir, plus ou moins tôt, vainqueur de tous. Sa solitude, dit-il alors, « faisait sa place à l’observation». L’observation de quoi ? […]
L’accord s’était fait sur les extases baroques où sensualité et spiritualité s’unissent ; mais elles s’unissent en Italie dans la sensualité, et l’Espagne avait toujours voulu qu'elles s’unissent en Dieu. Qu'on imagine sainte Thérèse devant sa statue par le Bernin… Étrange union, que celle du pays qui avait fait du nu le symbole même de l’art, et du pays où il était puni d’un an de prison, de l’exil et de la confiscation des biens ; dont le seul qui nous soit parvenu fut peint — par le plus grand peintre de son temps, Velazquez, — quasi clandestinement, grâce à la faveur royale. D’esprit, l’Espagne était restée gothique : son art à demi populaire aspirait à marquer chaque créature, du signe qui la reliait à Dieu, à faire de son peuple de figures, l’héritier de ce qu’avait été la chrétienté des statues. Du génie au ridicule, son art de Cour, souvent étranger, échappait à ce 'cante jondo', à cette imploration ; mais l’âme de l’Espagne, pour Goya, n’était pas à la Cour.
Si l’Italie tendait depuis des siècles à accorder l’homme à lui-même, l’Espagne tendait à le désaccorder. Au « Christ, homme parfait », de Nicolas de Cuse, toutes les voix profondes de l’Espagne répondaient que l'homme ne vaut que par ce qu’il porte du Christ. Goya ne reprit certes pas la quête de ces marques divines ; mais pour lui comme pour le Moyen Age, l’homme ne valut guère que dans la mesure où il exprimait ce qui le dépassait.Il découvre son génie le jour où il ose cesser de plaire. Sa solitude rompt le dialogue de toute son époque. Ainsi, bientôt, Constable puis Daumier allaient se trouver — plus secrètement — en peignant pour eux-mêmes ces « esquisses » où ils voyaient le sens même de la peinture. A une séduction, il substitue une révélation. Quand reprend son dialogue avec le public, Goya n’est plus celui qui répond, mais celui qui interroge. Il découvre la vulnérabilité du spectateur, la faiblesse d’une culture mise en question. L’ENTERREMENT DE LA SARDINE, scène au même titre que les cartons de tapisserie qui le précèdent, se sépare de ceux-ci, se sépare de tout l’art de son temps, d'abord par son refus de séduire. D’un coup, Goya découvre la force du langage spécifique de la peinture. Mais il ne le sait pas encore. Il peint « pour occuper son imagination, mortifiée par la considération de ses maux » et croit seulement « avoir voulu perpétuer le témoignage de la vérité ». Il n’y aurait pas eu moins de vérité à peindre la femme qui passait dans la rue… Mais ayant rompu avec la séduction, il n'entend pas se réfugier dans sa solitude, il entend l’imposer. Le plaisir qu’apporte l'artiste par la représentation d’un univers orné n’est pas son seul moyen d’agir ; la forme terrible de la séduction s’appelle fascination. D’emblée, il a choisi ce qui l’apporte le plus sûrement : la folie. Elle le fascine lui-même ; il l’attend. […]
Entre son meilleur carton de tapisserie et ces toiles de San Fernando, il n’y a ni approfondissement ni épanouissement, il y a rupture. Il surgit d’une métamorphose. Il ne conserve guère de son art ancien
que, ses modèles populaires, qui sont surtout de comédie, comme tout ce qu’on appelle alors populaire ; et la scène, le spectacle imaginaire, à mi-chemin désormais du reportage et du cauchemar. Ses sujets pourraient appartenir (quelques-uns appartiennent) à Magnasco. Sauf un : la folie. Le carnaval, l’Inquisition, la torture même, sont des spectacles. La folie ne peut en être un que dans la mesure où elle se limite à un carnaval — ce quelle eût été chez Magnasco. Le drame italien s’arrêtait à ce qui eût fait éclater son décor.
Goya détruisit d’un coup ce qui avait permis à plusieurs siècles de peinture de faire de l’objet le plus austère un décor : l'arabesque.
Depuis la fin du gothique, il y en avait partout. Même chez Rembrandt. Si l’art baroque avait maintes fois brisé le trait continu des Renaissants, son trait le plus brisé demeurait soumis à la courbe secrète d’un monde qui se voulait voluptueux ou orné. Il demeurait à l’opposé de l’accent gothique. […]
Quelque mécanisée que fût la ligne médiévale mourante, elle avait tenté d’exprimer encore la séparation de l’homme et du divin. L’arabesque exprimait leur union. C’est pourquoi le baroque espagnol — le baroque du pays où l’homme n’était pas « réconcilié » avec Dieu, où l’enfer existait toujours —conservait, en sculpture, tant de plans gothiques ; pourquoi, lorsqu’il était vaincu par le style italien, il tentait de s’en délivrer à l’aide des vrais cheveux, des sept glaives et du sang. Goya aussi réintroduit dans la peinture les glaives et le sang, et ce « réalisme » qui commence au mendiant et finit à l’apparition. […]
Quant aux toiles suivantes : fous et bourreaux. Mais sujets et style ont surgi d’un même sursaut. Rembrandt avait brisé la ligne de son dessin pour que sa peinture aboutit à la tache de lumière, à un écrasement du pinceau ; Goya supprime le soutien que son médiocre dessin lui avait jusque-là donné, dessine du pinceau pour aboutir aux accents de couleur. Et ses accents détruisent l'unité traditionnelle de la toile au bénéfice d’un style d’esquisse, trouvent tout leur sens dans le PRÉ DE SAN ISIDRO, triangle renversé, de foule sombre entre deux avant-plans de glaise claire. Il donne à certains clairs le poids des sombres par la richesse d’une matière qui tient de celle des Velazquez gorgés, du maquillage et des laques. Univers chromatique où reparaît la couleur pure, univers qui brise l’harmonie comme le trait de Goya l’arabesque, et bien plus parent de celui du Moyen Age que de celui de ses maîtres, — mais qu’il ne doit qu'à lui. P. 55 - 65
Ses dessins nous intriguent d’abord parce que nous nous demandons à quoi ils servaient. Le dessin de maître est, soit sa propre fin, soit une tentative de saisir l’apparence qui prendra place dans un tableau ou dans le répertoire confus où puiseront les œuvres futures. Mais les dessins du Prado ne sont ni leur propre fin au sens où le sont tels dessins de Léonard, ni des croquis ; ou ne le sont qu’à demi. Plutôt d’éventuels CAPRICES. Mais qu’est-ce qu’un CAPRICE ?
L’illustration d’une légende ? Il suffit de lire celles-ci pour voir qu’elles ont été souvent ajoutées aux dessins. Ce sont parfois des interjections ou des commentaires. « Bravo ! — Qui l’eût cru! — Voyez le sérieux ! Bon voyage ! » sous les caprices, « Elle a l'air d’une brave femme, — Peu nous importe ! » sous les dessins, naissent évidemment de l’image, ne la déterminent pas. Et le fréquent « celui-ci »: « Ceux-ci croient aux oiseaux - Celle-ci le sait bien — Celle-ci a beaucoup de parents… », semble marquer l'étonnement de Goya devant des personnages à demi étrangers. Qui donc le tient pour un illustrateur ? Il dessine comme en rêve et il affirme avoir, dans les visions D’UNE NUIT, dessiné ses rêves. Mais la nuit n’est pas si rationnelle ; que Goya précise ses cauchemars, et nous voyons qu’il en était venu à rêver ses dessins. Ce génie obsédé l'est de ses propres créations, et ses rêves trop précis ressemblent plus à ses dessins, que ses dessins à ses rêves…
Un psychanalyste le dirait ravagé de symboles. Il est brutalement sensible aux démons que reconnaît du premier coup l’angoisse commune des hommes : non seulement la torture, mais l’humiliation, le cauchemar, le viol, la prison. Çà et là, le cadenas… et une vingtaine de cachots.
Il est le premier grand metteur en scène de l’absurde. Certes, la Cour et la ville où il vécut s’y prêtaient. La Reine escamote la poudre de l’armée en campagne contre le Portugal pour ne pas voir dilapider le trésor de l’État, légitimement destiné aux comédies et aux opéras ; la légende veut que le feu roi ait tenté de violer le cadavre de sa femme entre les flammes des cierges et les moines en prières. Sur les places, on joue l'"auto sacramental' de l’Annonciation : un saint Michel retire devant la Vierge sa cape noire, découvrant une fraise de manche à gigot et des petites ailes violettes ; elle lui offre du chocolat qu’il refuse, car Dieu le Père lui a promis une paella pour déjeuner ; le Saint-Esprit entre, et les trois personnages fêtent leur accord par le moins modeste fandango, devant les ambassadeurs pantois. Le diable, comme la Vierge, est à tous les carrefours.
Depuis longtemps, l’Espagne se sentait complice de la haute diablerie. Philippe II peuple des créatures de Bosch les perspectives de catacombes dont il protège sa solitude. Et qui donc, sinon Bosch et Bruegel, avait, avant Goya, tiré des des grandes profondeurs d’aussi viables monstres ? Encore Bruegel ne dépasse-t-il le pittoresque des combats de démons et des Tentations que lorsque, dans la DOELE GREET, il rencontre le Fléau, la maritorne sanglante déchaînée sur le grouillement incendié du malheur. Si Goya met moins d’entrain sauvage à symboliser la guerre. il tente de l’épuiser minutieusement, d’en extraire l’absurdité métaphysique. A peine l'uniforme de ses soldats français est-il français ; ce qui le fascine n'est pas le courage du patriote espagnol, mais l’aveuglé, l'homme-tronc, le torturé — l’accusation de Dieu. Et la chouette ironique et menaçante du Moyen Age, symbole démoniaque des triptyques de Bosch, prolifère jusqu'aux vols silencieux de hiboux qui envahissent sa nuit. P. 66, 69
Sa suggestion doit peu au bric-à-brac dont elle s'encombre, et tout à l’épouvante cosmique qu’apportent ses ombres géantes, le COLOSSE, LA PEUR DES DISPARATES. Sans doute est-il le plus grand interprète de l’angoisse qu’ait connu l’Occident, et c’est dans l’angoisse que s’unissent ses créations les plus obsédantes, du SATURNE à la simple PRISONNIÈRE et aux garrottés. Lorsque son génie trouve le chant profond du mal, peu importe qu’au fond de sa nuit tournoient ou non ses multitudes d’ombres, son peuple dérisoire de hiboux et de sorcières.. […]
Pourquoi Nerval et Baudelaire, à leur tour, feront-ils veiller par tant de revenants et de sorcières la naissance de la poésie moderne ?
Tout art des profondeurs demande l’abandon de I’artiste à certains appels sollicités, mais peu contrôlés —
JE M'ABANDONNE MOI-MÊME 100% À L'ÉROTISME !
— ce gui ne va pas sans méprises. Goya se crut un satirique. De quoi ? Des politiciens de son temps, des mondains, de la coquetterie, des médecins, des prêtres, de l’orgueil nobiliaire : de tout ce qu’il tenait pour imposture. Sans doute le domaine des grands comiques semble-t-il toujours assez court, et celui de Molière même… Mais Molière, dont le génie n’est ni religieux ni métaphysique, voudrait seulement détruire dans l’homme social sa part de comédie ; son mythe, c’est l’homme vrai. Petits songes de la vanité française, en face de l’héritage des rêves de Don Quichotte ! La satire de Goya n’a qu’un objet : l’homme — pas l’homme social : la créature — à commener par la femme… […]
Il plaint moins les victimes qu’il ne se sent des leurs. La condition humaine aussi est une prison, et ceux qu’il y hait d’abord, ce sont les trafiquants d’espoir. Devant politiciens et médecins, il se contente de ricaner ; si les moines l’obsèdent, c’est parce qu’ils sont imposteurs au nom du Christ. Et parfois la vie même — et d’abord la sienne — lui semble une imposture de Dieu.
Il se crut cependant rationaliste. « Le sommeil de la raison produit les monstres ». C’est pourquoi, sans doute. il en couvrira ses murs. Ses annotations des caprices nous affirment que les scènes représentées sont la conséquence de la superstition et de la mauvaise éducation. On à tort de croire aux fantômes. Alors, pourquoi les peindre si convaincants ? P. 70 - 73
Le rationalisme de ses commentaires des caprices était moralisant, et il est bien peu de prophètes de l’irrémédiable — à quelque degré qu’ils le soient — qui ne se veuillent moralistes ; Pascal, Baudelaire, Dostoïevski, Tolstoï, Nietzsche, le sont. Pas une victime, chez Goya, qui ne suggère le tortionnaire, pas une de ses prisonnières qui ne suggère le juge, pas une de ses figures qui ne suggère ou n’incarne le démon. Si Bosch introduisait les hommes dans son univers infernal, Goya introduit l’infernal dans l’univers humain. Chez Bosch, ce sont les démons qui sont cruels. Leurs peuples à tous deux sont desi peuples de victimes, mais Goya connaît aussi celui des bourreaux. Sans est-il le seul de nos peintres, dont la voix, dans la guerre, ne soit ni intruse ni dérisoire ; et notre plus grand poète du sang. J'ai dit ailleurs que, pour un agnostique, une des définitions possibles du démon est : ce qui, en l’homme, aspire à le détruire. C’est ce démon-là qui fascine Goya. Satan pour lui n’est pas le personnage établi sur le trône de Bosch, c’est un agonisant dont on a coupé les membres, et au-dessous duquel il écrit : « J’ai vu ça ».
Ce ricanement devant la condition humaine, notre temps s’est chargé de nous en rendre le sens : c’est celui des condamnés. On a de l’esprit dans les préaux qui s’ouvrent sur l’exécution ; une ironie qui ressemble à celle de Goya. Dès qu’il ne compose plus que pour lui-même, un sentiment obsédant unit ses scènes les plus apparemment différentes en une unité de bagne : 'le sentiment de dépendance'. L’être qu’il peint est presque toujours possédé. Si, pour lui comme pour le plus constant génie de son pays, l'homme n’est bon qu’à témoigner de ce qui le dépasse, ce qui le dépasse n’est plus Dieu. P. 74, 75
Fragonard exprime les valeurs de son temps, Goya les détruit. Si éclatante que soit la liberté du premier, elle n’est pas libre de la femme. Goya certes connaît la femme; elle n’est pas pour lui l’instrument privilégié du plaisir, elle est l’héritière de la Genèse, la sorcière virtuelle, la possédée du monde inconnu.
Mais la force d’expression liée au nom de Goya n’est pas celle des moyens de représentation. Si ce dessin est un des plus expressifs qui soient, c’est qu’il l’est spécifiquement, comme l’est parfois la musique de Vittoria ou celle de Beethoven. Il exprime bien moins le prisonnier ou la douleur, que l'âme prisonnière et douloureuse de Goya. Celui-ci était à la recherche de ses formes, comme un dramaturge ou un romancier, de certains de ses personnages. II ne les avait guère trouvées, à San Fernando, que dans le monde du déguisement : carnaval, folie, Inquisition.Il connaissait de reste ce qui les avait si longtemps séparées de lui. ce qui aveuglait son époque tout entière: le théâtre. Qui dominait si bien les autres arts que Rousseau, exaltant la nature, aboutissait à substituer un décor d’opéra-comique à un décor de tragédie. Lui, substitua au grand opéra jésuite un théâtre de masques. P. 79,80
Le masque n’est pas pour lui ce qui cache la face humaine, mais ce qui la fixe. Il en connaît de terribles. Tous les grands arts, quand le démon y est présent : babylonien, précolombien, chinois, roman, sont à quelque degré des arts de masques. Mais l’expression de l’art roman à son début n’est pas dans telle ou telle figure, quelque caractérisée qu’elle soit, elle est dans l’ensemble des tympans. Et Goya recompose une langue dont ses oeuvres de San Fernando ne lui ont pas donné tous les hiéroglyphe […]
Il ne symbolise pas, il révèle. Il s’emporte contre la « ligne », grommelle qu’il n’y en a pas de la nature, qu’il ne connaît « que des plans qui avancent et des plans qui reculent ». Et pourtant, la ligne est un élément capital de son écriture : mais ce n’est plus la ligne du contour.
Cette ligne qu’il tente de saisir à coups de cauchemars, cette ligne oui libérera du théâtre le corps, la scène, le monde, comme le masque en a libéré le visage, elle existait : c'était celle de Rembrandt. […]
Goya reprit l’expression où l’avait laissée Rembrandt. Lui aussi dessine de préférence du pinceau ; lui aussi cherche une expression spécifique ; lui aussi tient moins au visage qu’au geste, moins au geste qu’à la scène, moins à la scène même qu’à une sorte de complexe signe dramatique dont l’unité fait celle de la planche, et qui crée pour Rembrandt l’œuvre d’art. Mais avec lui s’éteindra la messe solennelle en quoi la lumière biblique transfigurait le peuple de son maître : Goya n’a pas de lumière, il n’a qu’un éclairage. […]
TRÈS BELLE PHRASE !
Son terrible témoignage est un moyen de graver avec génie, autant que son génie, un moyen de témoigner. Il veut faire des gravures. Et ce par quoi son art est si proche du nôtre, c'est par la soumission d'un spectacle, pourtant saisissant, à une unité 'd'une autre nature'.
Dès San Fernando, nous avons vu ses fonds se schématiser ; dans les dessins ils sont vides, ou griffés de vagues architectures. Peut-être se souvenait-il des fonds blancs de J. D. Tiepolo qui figurent le ciel éclatant, de la FUITE EN ÉGYPTE ; et ses premiers fonds noirs semblent souvent représenter la nuit. Leur fonction est bien plutôt celle du Moyen Age : ils arrachent la scène à la réalité, la situent immédiatement, comme la scène byzantine, dans un univers qui n’appartient pas à l’homme. Ce noir est l’or du démon. Mais il est aussi un noir de graveur, une matière. Et cette matière qui exprime la réalité sans l’imiter, un dessin qui lui aussi prend sa valeur par sa matière, par son trait épais ou griffé, par la brisure de son arabesque, par tout ce qui le fait 'trait gravé'. Comme le tympan roman, la planche de Goya veut une unité spécifique, dont ce qui est représenté n’est qu’un élément.
CELA ME SEMBLE VRAI ÉGALEMENT DANS MES ŒUVRES SÉRIGRAPHIQUES !
Ses personnages apparaissent sur la nuit comme le Christ d’Autun sur le destin du monde. S’il entend que L'univers devienne univers de Goya, il entend aussi qu’il devienne eaux-fortes.
Aussi ses dessins, qui ne sont pas tous des préparations pour ses eaux-fortes, sont-ils au plus haut degré des dessins de graveur, au sens où l’on peut parler de peintre et de dessins de sculpteur. (Lorsque Rembrandt détruisit le dessin par le contour lié au lointain que Léonard lui avait substitué, les peintres ne plus…). Dès que Goya entend dépasser le reportage du cauchemar, apparaît dans son écriture tendue l’accent gravé qui lui donne sa plus haute qualité. On sait qu’il fut un des plus inégaux parmi les maîtres : il y a de tout dans ses albums, des exorcismes, des tentatives d’apprivoiser les démons mineurs, des notes, des souvenirs, des satires, des rêves. Des recherches de lumière ? A peine. Des recherches de traits et de taches. Désormais le monde et l’arrière-monde ne sont plus faits que pour aboutir à ses gravures ; ce coloriste, un des plus grands que l’art ait connus, dira « qu’il n’y a dans la nature que du noir et du blanc ». Et quelques traits anguleux et crispés de prisonniers suffiront à faire paraître décoratif tout le dessin de leur temps… P. 83 - 88C’était ce qu'il avait jadis découvert de l’eau-forte. Et il avait découvert quelque chose de semblable en peinture, lorsque, rompant avec la « vision objective » de ses portraits, employant parfois la couleur presque pure, jouant sur les accents de noir, trouvant ou retrouvant l'insolente coulée de pinceau de quelques morceaux de Rubens, de Rembrandt et de Hals, il avait exigé de ses tableaux une expression aussi spécifique que celle de vitraux primitifs qui eussent connu l'éclairage — et la pâte… A la liberté d’esquisse de Magnasco, il avait tenté de donner le poids et la force de celle du Greco. Il y avait fallu les fous, le carnaval, l'enfer, et tout ce qui arrache l’homme à lui-même. […]
Sa chasse « aux formes qui n’existent que dans l’imagination des hommes » lui avait montré à quel point le réel est vulnérable.Il savait maintenant que s’il existe une solitude où le solitaire est un abandonné, il en existe une où il n'est solitaire que parce que les hommes ne l’ont pas encore rejoint. Il avait compris pourquoi les prophètes trouvent leur force au désert. Et que si son désert lui donnait celle d’imposer ses spectres, il lui donnait aussi celle d’imposer un langage plus profond que le leur.
L’éclatante liberté de Rubens, du Tintoret, avait voulu créer un univers paré, celle de Rembrandt un univers transfiguré. Nul plus que ce dernier, avant Goya, n’échappe à son temps : les portraits d’Aix et de Bayonne, comme les VIEILLARDS du Prado, sont seulement « modernes ». Mais que Ion compare la BALAYEUSE de Rembrandt à la LAITIÈRE DE BORDEAUX : la première est une transfigurée de Sainte Famille, une Samaritaine ; la seconde, le prétexte d’un tableau. Jusqu’à Goya, tout portrait s’adressait aussi à l’imagination. Vingt de ses portraits n’ont plus rien à voir avec elle, ne sont plus qu’art. Cet homme dont le rêve était la seconde vie, et peut-être la première, délivra du rêve la peinture. Il lui donna (pas par le sursaut d’un Hals mourant, mais avec persévérance) le droit de ne plus voir dans le réel qu’une matière première, non pour en faire un univers orné comme le tentaient les poètes, mais pour en faire un univers spécifique, comme le tentaient les musiciens.
CE QUI EST ÉGALEMENT TRÈS VRAI ET SIMILAIRE DANS MON TRAVAIL, OÙ L'IMAGE EST SPÉCIFIQUEMENT MATIÈRE PREMIÈRE ÉROTIQUE ET/OU SPIRITUELLE SIGNIFICATIVEMENT
C’est lui qui, le premier, soumit le modèle au tableau et non le tableau au modèle ; lui, qui, avant Constable, Corot, Daumier, Delacroix, aboutit au style d’esquisse ; lui qui (parce qu’il rompait avec l'imagination) rompit avec l’harmonie telle qu’on la concevait alors, inventa la dissonance. Comme il avait imposé à l’Espagne ses visions, il lui imposait son âme, plus présente en quelques relations de rouge et de noir qu’en un peuple d’apparitions. Et le grouillement aveuglé des fantômes veillait sur la méditation acharnée dans laquelle Goya découvrait la couleur moderne… […]
Après les TAUREAUX DE BORDEAUX il continue à peindre, dans cette poignante lumière où l’approche de la mort unit Titien, Hals, Rembrandt, Michel-Ange, vieillards las de la vie mais non de la peinture, enfin distraits des hommes et qui ne peignent plus que pour eux-même. Les peintres connaissent la vieillesse, mais leur peinture ne la connaît pas… […]
L’Espagne même, dont il sait que s’il n’avait pas peint, elle ne serait pas la même dans nos rêves, s’éloigne… Déjà il ne voyait plus guère le monde qu’il n’entendait plus ; il commence à ne plus voir même ses crayons…Bientôt les peintres oublieront au prix de quelle angoisse cet homme avait dressé contre toute la culture dans laquelle il était né un art solitaire et désespéré. Ils ne retiendront de ces cendres encore éblouissantes que la proclamation des droits de l’individu et de l’absurde, la métamorphose du monde en tableaux. Ils tenteront, sans autre passion que celle de la peinture, ce qu’avait tenté Goya pour faire entendre l'âme à la fois la plus avide de l’absolu, et la plus séparée de lui, que l’art ait connue jusqu’alors…
Ici commence la peinture moderne. P. 89 - 95
– ARTICLE : "ROLAND BARTHES OU LE PLAISIR DU TEXTE", TWITTER
Critique et sémiologue majeur, Roland Barthes (1915-1980) a transformé l'étude de la littérature en plaçant le lecteur au centre de la création du sens. Pour lui, un livre n'est pas un message figé à recevoir, mais un ensemble de codes que chaque lecteur active selon sa propre culture et sa sensibilité. Il nous a appris à déchiffrer les signes du quotidien pour ne plus accepter les évidences sans réfléchir. Lire Barthes, c’est mettre en mouvement les formes qui nous précèdent, autrement dit, tout ce qui constitue notre bagage culturel préalable, les récits intériorisés, les œuvres vues ou entendues, les images contemplées, les catégories esthétiques et les codes symboliques assimilés bien avant même d’ouvrir un livre. De fait, la lecture n’est jamais un acte innocent, c’est toujours une activation. Prenons un exemple : Le Grand Meaulnes (1913) d’Alain-Fournier. Pour certains lecteurs, ce roman est une expérience fondatrice qui réveille toute une mythologie de l’enfance, du domaine perdu et de la nostalgie d’un âge d’or. Le texte s’ouvre, vibre, les traverse profondément. Pour d’autres, en revanche, le même roman paraît plat, artificiel, presque mièvre. Pourquoi cette différence radicale ? Parce que ces derniers n’ont pas, ou plus, dans leur bagage intérieur, les formes culturelles et affectives nécessaires pour activer le texte. Le code reste inerte ; la porte ne s’ouvre pas. Si Roland Barthes n’a jamais été aussi essentiel, c’est parce qu’il nous tend la clé de ce mystère que nous avons perdu. Il nous montre que la littérature n’est pas un message universel que l’on reçoit ou que l’on refuse : elle est un événement qui n’a lieu qu’au croisement entre un tissu de signes et l’archive vivante d’un sujet. Le texte ne dépend pas seulement de sa qualité intrinsèque, mais aussi, et parfois surtout, de la résonance secrète qui s’établit entre ses codes et les nôtres. Barthes demeure l’architecte d’une révolution du regard qui a déplacé, de manière irréversible, le centre de gravité de notre modernité : du message vers le code, de l’œuvre vers le texte, de l’auteur vers le lecteur. En démontrant que le sens n’est jamais une donnée brute, mais une construction historique et sociale, il n’a pas seulement déconstruit nos certitudes ; il a restitué au sujet son pouvoir critique et sa souveraineté sensible. Son œuvre n’offre pas une doctrine (ce qu’il appelait avec horreur la « poisse » du dogme) mais un instrument de déchiffrement permanent de la trame du monde, un atelier où l’on apprend à ne plus être dupes des évidences.
– ARTICLE : "SUR LA MANIÈRE DONT NOUS ACQUÉRONS LA CONNAISSANCE", KARL POPPER, TWITTER
On pense généralement que l'on acquiert la connaissance en ouvrant les yeux et les oreilles pour laisser les sensations affluer en nous, et on croit alors que l'on enregistre tout cela comme un appareil photo. À mon avis, si l'on souhaite acquérir de la connaissance, il faut avoir un problème. Il doit s'agir de la connaissance de quelque chose. Nous devons découvrir quelque chose. Nous ne devons pas attendre que l’information afflue vers nous, mais nous devons faire preuve de curiosité si nous voulons acquérir des connaissances. Si nous étions passifs, nous n’obtiendrions qu’un amas confus de sensations ou quelque chose de ce genre, que nous serions à peine capables de comprendre et de transformer en ce qu’on pourrait appeler des connaissances. Indépendamment de cela, la perception n’est pas vraiment, à mon avis, la principale source de nos connaissances. Le rôle de la perception est de nous informer d’une situation momentanée dans notre environnement. Mais nous ne pourrions pas vraiment interpréter nos perceptions sans en savoir beaucoup plus sur notre environnement, à savoir si nous sommes dans une maison ou sur un glacier. Nous avons donc deux types de connaissances : cette connaissance plus large d’un cadre dans lequel nous nous orientons, et la perception momentanée qui nous donne des informations sur la situation à ce moment précis. Et ce n’est que dans cette situation que nous pouvons utiliser notre perception. Nous avons donc des connaissances théoriques et, si vous voulez, le défi pratique momentané posé à nos connaissances théoriques. Et c’est là qu’intervient la perception.
– ARTICLE : "À PROPOS DE SIMONE WEIL & DE SON LIVRE L’ENRACINEMENT", DOMINQUE DE VILLEPIN, TWITTER, 6 FÉVIER 2026
Simone Weil (1909/1943) ce n’est pas simplement une oeuvre. C’est une vie complexe, étonnante, une vie portée par une ambition : comprendre le monde dans ses douleurs, ses souffrances, ses joies, ses espoirs, ses contradictions. Sa pensée n’est pas un commentaire, mais une expérience.
Philosophe, écrivaine, elle a fait le choix de rentrer charnellement dans son oeuvre. Ouvrière chez Renault, militante anti-franquiste dans les colonnes anarchistes espagnoles, elle rejoint à Londres les engagés de la France Libre.
Aujourd’hui, je vous parle de son livre majeur, l’Enracinement, qui porte en elle le germe de cette vie à rebours, au service des autres, d’un idéal. Dans ce livre, elle explique que la grande maladie moderne est le déracinement. Déracinement du travail quand il n’est plus fierté mais usure. Déracinement des communautés. Déracinement de la parole quand elle devient slogan. Déracinement de la vérité quand tout se réduit à des récits d’un camp contre un autre.
Simone Weil comprend que la misère n’est pas seulement sociale, mais aussi morale, spirituelle, culturelle. Et elle propose un chemin : refaire ensemble des racines. Redonner du sens à nos existences, au travail, à la société, à la solidarité.
Sa voix nous manque cruellement aujourd’hui, mais son combat pour la dignité, la vérité, l’attention portée aux autres, nous oblige, presque un siècle après elle.
– ARTICLE : "GILLES DELEUZE OU L'ÉLOGE DE LA FUITE", PHILIPPE ROI, TWITTER
Gilles Deleuze (1925–1995) définit la philosophie comme une activité créatrice de concepts dont la fonction n’est pas de décrire le monde tel qu’il est, mais de perturber les structures fixes qui prétendent en organiser la compréhension. Contre le modèle millénaire de l’Arbre de la connaissance (cette pensée centralisée, binaire, hiérarchique, qui domine l’Occident depuis plus de 2 000 ans), il propose le modèle du « rhizome ». À l’image du mycélium, le rhizome est un réseau horizontal, sans centre, sans origine, sans hiérarchie, où chaque point peut se connecter à n’importe quel autre par des liaisons transversales capables de défaire les ordres établis et d’ouvrir des circulations inattendues. Dans ce système, le désir n’est ni un manque ni une absence à combler, mais une puissance affirmative, une force de production capable de « machiner » des réalités nouvelles en créant des branchements entre les corps, les idées, les pratiques, les gestes. Le désir n’attend rien : il produit, il agence, il connecte. Au cœur de cette dynamique se trouve la ligne de fuite. Loin d’être une évasion ou un retrait, elle constitue une trajectoire active, un mouvement qui traverse les cadres sociaux (famille, travail, État) pour ouvrir des passages là où les structures cherchent à nous figer. La ligne de fuite n’est pas une disparition, mais une fissure, un courant qui refuse d’être capturé et qui ouvre une dérivation là où la grille semblait infranchissable ; c’est une manière de créer un dehors au sein même des dispositifs qui nous enferment. Par exemple, résister par « la fuite », sur un réseau social comme X, au sens deleuzien, ne consiste ni à abandonner son compte, ni à le fermer, mais à chercher un courant qui dévie des flux que l’algorithme favorise : susciter, à travers les influenceurs, le désir et transformer l’abonné en acquéreur fervent, ou industrialiser la polémique et la haine parce qu’elles génèrent un engagement massif. Ce flux ininterrompu produit des milliards d’impressions, une matière première que la plateforme convertit directement en valeur marchande auprès des annonceurs. Résister, au sens deleuzien, consiste alors à détourner l’outil : consacrer son compte, par exemple, à la musique, aux arts, aux châteaux, à la littérature, à la cuisine, au jardinage, ou à la photographie… à tout ce qui ne se vend pas et ne peut susciter la haine. En créant de tels espaces culturels, ou en retweetant exclusivement ces contenus où il n’y a rien à acheter, à haïr, ou à polariser, on trace une ligne de fuite qui échappe au profilage et à la capture attentionnelle. Ce geste transforme une structure de contrôle en laboratoire de devenir, et prouve que la vie, même dans les environnements les plus saturés de contraintes, invente toujours un écart, une déviation, une singularité capable de fissurer les circuits les plus clos.
– LIVRE : "L'ENSEIGNEMENT SECRET DE LA DIVINE SHAKTI", JEAN VARENNE
Or le Tantrisme, bien loin d’éviter ces comportements paradoxaux, les valorise, au contraire. L’idée de base est que l’union harmonieuse des deux principes étant très difficile à réaliser dans les conditions normales, il faut, pour y parvenir; user de moyens violents, « héroïques » (vîrya8) parce que dangereux, etc. La transgression des normes (dharma) est bien évidemment le meilleur de ces moyens, puisqu'il est susceptible d'entraîner la mise au ban de la société ! Ainsi c’est pour forcer la décision, ou, à tout le moins, la hâter, que les tantriques, allant jusqu’au bout de leur logique de rupture, organisent ces réunions où se pratique l’échange des partenaires sexuels. P. 37
Rappel : "Mon travail parle du désir (qui est limité), mais aussi de ce qu'il y a par-delà ce désir même : de l'ultra-désir ; qui est lui illimité, infini et spirituel !" Petite phrase au sujet de mon travail notée sur la couverture intérieure de ce beau petit livre, que j'ai lu en 2024 mais dont je n'avais pas encore pris le temps de scanner quelques extraits, dont le sens profond me sont revenus à l'esprit ces jours-ci et me semblent nécessaires à partager…
– LIVRE : "L'HOMME QUI ÉTAIT MORT", D. H. LAWRENCE, PRÉFACE DE DRIEU LA ROCHELLE
– PRÉFACE
Mais, en même temps, comme autour de lui la vie est vivante ! Ici, aussi bien ou mieux que dans ses meilleures pages, Lawrence nous a fait sentir avec une passion irrésistiblement persuasive la présence vivante des pierres, des fleurs, des animaux, du soleil, des humains. De cet homme, amoureux à en mourir de la vie, la sensibilité fébrile nous atteint, nous pénètre ; elle nous impose son état non-pareil de double vue. II nous rend malades comme lui pour nous faire sentir la vie plus vivante, plus vivide. Même ceux qui n’ont pas connu la guerre ou la révolution ou la maladie grave (ou celles qui n'ont pas connu l'enfantement) seront enfin touchés de cette grâce fatale. P. 11
Or, c'est le moindre de ses soucis, l’idée, pour un artiste, pendant qu’il travaille et que ses calculs, tout portés successivement sur une série de points particuliers, font de lui par rapport à l'ensemble de ce qu’il découvre, un inconscient momentané. Et puis, l'écrivain, le grand, travaille, beaucoup plus dans le plan biologique que dons le plan moral et social. Comme la femme, il est habité par des tendances beaucoup plus élémentaires, beaucoup plus brutes que celles qui s'expriment, sous la forme différenciée des idées, dans le plan social. Il est attaché au monde des sensations et des sentiments, aux mouvements du sang et nerfs ; les mots les plus sûrs de son vocabulaire, ce sont : amour et haine, santé et maladie, vie et mort, souffrance et plaisir. Il s’occupe ainsi de l'homme naturel qui est sous l'homme social. P. 14, 15
Lawrence, observateur délicat, sensible à la complexité des choses, ne voit pas seul le geste sexuel que comme épanouissement, comme signe final d'une complète reprise de l'homme sur lui-même. Ce que veut Lawrence, c’est l’homme complet : ce qu'il a en vue, c'est cette nouvelle adaptation de l'homme naturel à l'homme social que chaque époque doit faire. Ce qu’il veut, c’est un homme qui se connaisse, qui se sente. Lawrence veut que I'homme écoute toutes ses voix et en recompose le chœur. P. 22
La leçon de Lawrence ne peut pas être comprise immédiatement, justement à cause de sa délicate complexité. Mais elle est d'une richesse nombreuse — elle vient souligner, d’un trait émouvant et humain, l'inépuisable enseignement de Nietzsche.
Tout comme Nietzsche, Lawrence restitue à l’art son sens profond, son sens religieux, son rôle de lien entre l’homme naturel et l'homme social. Comme Nietzsche, Lawrence remue le lien entre la nature et la société : par delà le christianisme trop rationnel, par delà même la philosophie rationnelle des Grecs, il retrouve le sens de la religion primitive, c’est-à-dire qu’il sent le lien étroit entre les forces physiques et spirituelles.
Sous son ignorance de la technique philosophique, dans sa puissante innocence poétique, il est spontanément naturaliste, panthéiste, moniste. Il a le sens vif de l'unité des forces humaines et universelles. C'est évidemment lui faire du tort que de le découvrir ainsi — car, à notre époque, les Européens sont plus que jamais ignorants et hostiles à cette façon large de prendre les choses. La majorité des gens est dualiste — soit qu'ils inclinent vers le dualisme catholique — esprit et matière, Dieu et création, — soit qu'ils inclinent vers, le marxisme, le vieux dualisme chrétien retourné — la matière engendrant l'esprit.
Ne nous égarons vos vers la philosophie, mais dans les termes mêmes de ce traditionnel dualisme européen, supplions le lecteur de suivre Lawrence dans l’immense recherche tâtonnante qu'il a faite vers une reconstitution qui sera l'œuvre de l'humanité de demain, mais qui s'ébauche ici et là dès maintenant : le resserrement entre le spirituel et le corporel, le réemboîtement de l’un dans l'autre, et cela par l'intermédiaire d’une philosophie religieuse, d’un art religieux approfondis et élargis. Le fait religieux doit redevenir ce qu’il a été aux belles époques : le sens solennel du moment, la sanctification du réel, la pénétration du social par le naturel. Il en a été ainsi aux beaux siècles de l’Egypte, à l'époque tragique en Grèce, au XIIe siècle en Europe. P. 31-33
Les lecteurs de 'Lady Chatterley' ricanent, mais ils sont malades. Le sexe est malade en nous comme toutes les autres fonctions. On ne sait plus faire l'amour, comme on ne sait plus peindre, comme on ne sait plus faire un fauteuil ou une maison, mettre de l'équilibre dans les échanges commerciaux. P. 36
– PREMIÈRE PARTIE
— N'aie aucune crainte, dit l’homme au linceul. Je ne suis pas mort. Ils m’ont descendu trop tôt. Alors j’ai ressuscité. Pourtant, s’ils me découvrent, ils recommenceront le tout…
Il parlait avec un froid dégoût. Les Humains. Surtout les humains, quand ils ont l'autorité. […]
Dans son propre univers il était seul, entièrement seul. Les choses autour de lui faisaient partie d’un monde qui jamais n’était mort. Tandis que lui était mort, ou avait été tué et jeté hors de ce monde, et tout ce qui en restait maintenant n’était que l’immense et creuse nausée d’une complète désillusion. P 56, 57
L'homme qui était mort considérait tout cela, et il pensait : « Le mot, ce n’est que le moucheron qui, le soir, pique. L’homme est tourmenté par les mots comme par des moucherons, et ils le poursuivent jusqu'à la tombe. Mais au delà de la tombe, ils ne peuvent aller. Maintenant, j’ai dépassé le lieu où les mots vous piquent encore, et l’air est pur, et il n’y a rien à dire, et je suis seul dans ma propre peau, le mur qui contient tout mon domaine. […]
Ainsi il guérit de ses blessures, et jouissait de cette immortalité qui est de vivre sans tracas. Car, dans le tombeau, il avait dénoué ce lacet que nous appelons le souci. Car, dans la tombe, il avait laissé le moi qui lutte, qui s’affaire et qui s’affirme. Maintenant son être insouciant guérissait et se trouvait bien dans sa peau et il souriait à lui-même dans la pure solitude, qui est une manière d’immortalité. Alors il se dit à lui-même : « Je courrai par la terre et je ne dirai rien. Car rien n’est si merveilleux que d’être seul dans le monde phénoménal, qui fait rage et pourtant ne m’atteint pas. Et je ne l’ai pas encore vu : j’étais trop aveuglé, dans ma confusion, au milieu de ce monde. Maintenant je vais errer parmi le tumulte du monde phénoménal, car c’est grâce à ce tumulte qui tient les choses entre elles que je reste purement seul. » P. 92, 93
– DEUXIÈME PARTIE
Au matin, la côte était encore dans l’ombre froide, bien que le soleil fût déjà haut derrière les collines, lorsque la femme descendit de la villa vers la déesse. La mer était belle, d’un bleu pâle adorable dans son renouveau ; et le vent enfin était tombé. Pourtant, les vagues déferlaient écumeuses sur les récifs nombreux et se brisaient sur les galets de l'étroite baie. La femme avançait lentement vers son rêve. Elle sentait pourtant qu’il allait être interrompu.
La peinture est aussi une briseuse de rêves éventuellement, une révélatrice ou même une déconisatrice !
Comme elle suivait l’étroit sentier rocailleux qui conduisait à sa presqu'île et montait la pente parmi les arbres vers le temple, un esclave en descendit et s’arrêta, faisant ses salutations. Il y avait une légère insolence dans son humilité. P. 128
Soudain la lumière se fit eu lui « Je leur ai demandé à tous de me servir avec leur chair morte à l’amour, et, en fin de compte, je ne leur ai donné qu’un amour de cadavre. Voici, est mon corps… prenez et mangez… mon cadavre…
Une honte vite le parcourut « Après tout, pensa-t-il, je leur ai demandé d’aimer avec des corps morts. Si j’avais donné à Judas le baiser de i’amour vivant peut-être ne m’aurait-il pas donné le baiser de la mort. Peut-être m’aimait-il sa chair, et je souhaitais qu’il m'aimât sans corps avec une chair morte. » P. 166,167
Et il écoutait le faible cri de détresse incessant de ses plaies qui semblait retentir à jamais dans l’horizon de sa conscience. Cependant cette plainte allait en s'étouffant.
Il pensa à cette femme qui peinait pour lui. « Elle ne sait pas, elle ne comprend pas, la mort est en moi ; mais
elle a une autre conscience. Elle vient vers moi de l’autre bout de la nuit. »
Elle avait frotté tout le bas de son corps avec de l’huile, elle avait travaillé avec son application intense de prêtresse, en sorte que la résonance de ses blessures allait toujours s’atténuant Soudain elle appuya sa poitrine la blessure de son flanc gauche et ses bras autour de lui, elle enveloppa sa blessure du flanc droit. Et, débordante de la chaleur de la vie, elle le pressa contre elle comme un fleuve de ses méandres presse une campagne. Et la plainte en lui se tut tout à fait et il y eut dans son âme un apaisement et une obscurité, un complet apaisement, une sombre plénitude.
Alors lentement, lentement, dans la complète obscurité de son être intime, il sentit le remuement de quelque chose qui venait ; une aurore, un nouveau soleil. Un nouveau soleil se levait en lui, dans la complète obscurité de son être intime. Il l’attendit, perdant le souffle, tremblant d’un espoir terrible…
« Maintenant je ne suis pas moi-même. Je suis quelque chose de nouveau… […]
Il se coucha sur elle maintenant allongée et il sentit la flamme de sa virilité et sa puissance monter dans ses lombes, magnifique.
« Je suis ressuscité ! »
Magnifique, flambant, indomptable dans la profondeur de ses lombes, son soleil se levait et lançait ses feux dans ses membres, en sorte que, sans, qu'il s'en rendît compte, son visage s’illumina. P. 170 - 173
Alors il vit la gloire blanche de ses seins d’or blanc. Et il les toucha, et il sentit la vie fondre en lui. « O Père, dit-il, pourquoi m’avoir caché tout cela ? » Et il la touchait avec un étonnement poignant, et la merveilleuse, perçante transcendance du désir. « Ah dit-il, voilà qui est au delà de la prière. » C’était la chaleur vive et pénétrable, la femme, le cœur de la rose.
« Le tiède enchevêtrement de cette rose est ma demeure et son épanouissement est ma joie. » […]
Et quand ils quittèrent le temple, c’était le froid d’avant l’aurore. Comme il fermait la porte, il regarda encore la déesse et dit :
« Ah! Isis est une bonne déesse, remplie de douceur. Les dieux grands lç cœur chaud et tendres sont leurs déesses. »
La femme s’enveloppa dans son vêtement et rentra chez elle en silence, aveugle, méditant comme le lotus qui doucement se referme sur son cœur d’or, empli d’une vie nouvelle. Elle ne voyait plus rien, enveloppée dans ses propres pétales. Elle pensait seulement : « Osiris est en moi. Osiris ressuscité est en moi !… »
Cependant, l’homme contemplait les étoiles vivaces qui, avant l’aube, tombaient en pluie dans la mer et Sirius vert à la ligne d’horizon. Et il pensait: « Comme tout cela est plastique, comme c’est plein de courbes et de
plis, comme une rose invisible dont l’épanouissement fait de pétales obscurément serrés montre en elle le point où la rosée atteint cette obscure profondeur. Comme c’est plein et grand, d’une grandeur qui dépasse tous les dieux. Comme tout cela penche sur moi, et suis une partie de ce tout, de la grande rose de l’Espace, Je suis comme la semence de son parfum et la femme est la semence de sa beauté. Maintenant le monde est une seule fleur qui presse sur moi ses
mille-pétales d'ombre et je suis dans son parfum comme dans un embrassement. » P. 174, 176
Elle le regardait et le calme de sa maternité était troublé par l’inquiétude.
- Que ton cœur ne se trouble pas, dit-il. Déjà jai connu la mort.
Et ainsi il apprit que le temps était revenu pour lui de s’en aller. Il partirait seul, avec son destin. Non pourtant, pas seul, car l’embrassement de la femme resterait sur lui de même que le sien sur elle. Et d’invisibles soleils le suivraient. P. 181
– LIVRE : PRÉFACE À "LEAVES OF GRASS", WALT WHITMAN, TWITTER, 26 avril 2026
C'est ce que vous devez faire : Aimez la terre, le soleil et les animaux, méprisez les richesses, donnez l'aumône à tous ceux qui demandent, défendez les stupides et les fous, consacrez vos revenus et votre travail aux autres, haïssez les tyrans, ne discutez pas de Dieu, ayez de la patience et enlève ton chapeau à rien de connu ou d'inconnu ou à aucun homme ou nombre d'hommes, allez librement avec des personnes puissantes incultes et avec les jeunes et avec les mères de familles, lisez ces feuilles en plein air à chaque saison de chaque année de votre vie, revoyez tout ce qu'on vous a dit à l'école, à l'église ou dans n'importe quel livre, rejetez toute insulte de votre propre âme, et votre chair même sera un grand poème et aura la plus riche fluidité non seulement dans ses paroles mais dans les lignes silencieuses de ses lèvres et de son visage et entre les cils de vos yeux et dans chaque mouvement et articulation de votre corps.
– LIVRE : PAN, KNUT HAMSUN
Étant plus jeune et vivant en pleine nature dans ma ferme, je me rappelle avoir lu de nombreux livres de Knut Hamsun, dont La Faim et d'autres, et les avoir touts aimés. Mais je ne me souviens pas si j'avais lu celui-ci, surtout que l'ensemble de ma bibliothèque d'alors, est emballé dans des sacs poubelles noirs et n'ai absolument ni le temps, ni l'envie de remonter une nouvelle bibliothèque avec tous ces livres-là. Il est donc impossible de pouvoir redécouvrir tout les livres que j'avais lu à cette l'époque là, bien malheureusement !
J'ai beaucoup aimé lire ce petit livre dont le temps du récit semble consubstantiel à celui du temps de la nature, toujours un peu long, lent parfois, ennuyant et répétitif souvent mais quand il s'y passe quelque chose : événement, amour, rencontre, accident ; c'est toujours très juste, incontournable, indélébile, poétique et définitif. En voici donc juste quelques petits extraits choisis… Pour découvrir les quelques personnages de ce roman à la présence exclusives et envoutantes, dont la Nature elle-même, bouleversante, englobante et envoûtante toujours…
XX
Premier jour dans la forêt.J'étais joyeux et las, toutes les bêtes s'approchaient de moi et me considéraient, sur les arbres à feuilles étaient posés des coléoptères et des « scarabées onctueux » se traînaient sur le chemin. Soyez les bienvenus, pensais-je. L'atmosphère de la forêt allait et venait à travers mes sens, je pleurais de tendresse et de grâce. Toi, bonne forêt, mon foyer, paix de Dieu., je dois te dire du fond de mon cœur… Je m’arrête, me tourne dans toutes les directions et nomme en pleurant les oiseaux, les arbres, les pierres, l'herbe et les marais par leur nom, je regarde autour de moi et je les nomme en litanies. Je lève les yeux vers les montagnes et pense : Oui, me voilà ! comme si je répondais à un appel. Tout là-haut, les émerillons couvaient, je connaissais leurs nids. Mais la pensée des émerillons couvant là-haut dans la montagne emportait ma fantaisie vers les lointains.
Vers midi je partis à la rame, je débarquai sur une petite île, un îlot au large du port. Il y avait des fleurs mauves avec de longues tiges qui m'atteignaient aux genoux, je pataugeais dans une végétation prodigieuse, des framboisiers, des hautes herbes ; il n'y avait pas de bêtes, et peut-être qu'il n'y était jamais venu d'hommes. La houle écumait doucement contre l'île et m'enveloppait d'un voile de murmure, là-haut, vers les îlots à œufs, criaient et volaient tous les les oiseaux de la côte. Mais l'Océan m'entourait de tous les côtés comme dans un embrassement. Bénis soient la vie et la terre et le ciel, bénis soient mes ennemis, je veux en ce moment faire grâce à mon pire ennemi et nouer les cordons de ses souliers. P. 70, 71
XXIV
Ses paroles m'atteignirent profondément, je baissai la tête et répondis :
- Vous avez raison, je ne sais guère fréquenter le monde. Soyez pitoyable ; vous ne me comprenez pas, je demeure de préférence dans la forêt, c'est là ma joie. Ici, dans ma solitude, cela ne fait tort à personne que je sois comme je suis ; mais, quand je me trouve avec d'autres personnes, il me faut employer tout mon soin pour être comme je dois. Deux années durant j'ai si peu été dans la société des hommes… P. 91
XXXIII
Une jeune fille était prisonnière dans une tour murée, Elle aimait un seigneur. Pourquoi ? Demande au vent et aux étoiles, demande au dieu de la Vie ; car personne d'autre ne sait ces choses. Et le seigneur était son ami et son amant ; mais le temps passa et un beau jour il en vit une autre et son âme tut détournée.
Comme un jouvenceau il avait aimé son amie. Il l'appelait souvent sa bénédiction et sa colombe, et elle avait une poitrine ardente et palpitante. Il dit : « Donne-moi ton cœur ! » Ainsi fit-elle. Il disait : « Oserai-je te faire une prière, bien-aimée ? » Et elle répondait avec ivresse : « Oui. » Elle lui donna tout et il ne la remercia même pas. P. 115
XXXV
Un calme mystérieux s'étendit sur les êtres humains, ils rêvassaient et se taisaient, leurs yeux attendaient l'hiver Aucun appel ne venait plus de la Place à sécher le poisson et le port était tranquille, tout s'acheminait vers la nuit boréale, la nuit éternelle durant laquelle le soleil dormirait dans l'Océan. P. 119
XXXVIII
J’ai écrit ceci pour abréger le temps. Cela m'a amusé de me reporter en mémoire à cet été dans le Nordland, alors que maintes fois je comptais les heures mais que le temps s'envolait néanmoins. Tout est changé, les jours ne veulent plus passer. P. 124Et le jour passe, mais le temps ne bouge pas.
Voilà, j'ai écrit ceci pour mon seul plaisir et je me suis amusé du mieux que j’ai pu. Aucun souci ne me presse, je me languis seulement vers ailleurs ; où, je ne Je sais pas, mais très Join, peut-être en Afrique, aux Indes. Car j’appartiens aux forêts et à la solitude. P. 126
— LIVRES : "AU SUJET DU JAPON PAR DES AUTEURS JAPONAIS & AUTRES : MISHIMA, KAFÛ, TAKUBOKU, SHICHIRO FUKAZAWA, YOURCENAR ETC… [PARTIE #3]" : ART, ÉCRITURE, SPIRITUALITÉ, DÉCLASSEMENT CULTUREL, FIN D'UNE ÉPOQUE, ZONE DE RUPTURE, VOL & DÉPOSSESSION DE L'ACTE CRÉATIF…
(NB : ce texte est la continuations des extraits dans les Notes précédentes écrites : Notes Besançon - 2023 / - 2024)
J'écris ce petit texte suite à ma lecture récente des livres : Mishima ou la vision du vide de Marguerite Yourcenar et puis celui de Kafû : Interminablement la pluie, où il m'est apparu comme une évidence pour moi que les sujets principaux des ces deux livres et de ceux de beaucoup d'écrivains japonais était de montrer au monde, leurs sentiments irrémédiable d'un inextinguible déclin des leurs cultures et civilisation traditionnelles, ritualisées, spiritualisées et en harmonie fusionnelle avec la Nature, choses qui ont totalement disparues, juste en quelques années, moins de cinquante ans, devant leurs yeux ébahis.
Il me semble que se sentiment de déclin, de disparition culturelle est proprement en train de se passer devant mes yeux en France, pays que les japonais prenaient pour phare de la culture, au début de ce XX siècle mais dont l'influence, aujourd'hui n'est pus que réminiscences de son passé plus ou moins glorieux s'éteignant aujourd'hui. Il est décrit, dans leurs livre, leurs sentiment d'être complètement dépassés, mis à l'abandon et dépossédés de leurs forces créatrices par cette occidentalisation et mondialisation encore plus brutale qu'avant. Cette marchandisation du monde, ne pouvant se faire que par les déculturations et déreligionisations mondialisées systématiquement ! Voici donc quelques passages de ces livres avec quelques commentaires et en préambule, en introduction, des petites citations extraites de mes Bribes & Fragments de Twitter | 2026 :
« Car c’est cela que je hais, que je maudis et que j’abomine du plus profond de mon cœur : cette béatitude, ce confort, cet optimisme soigné, ce gras et prospère élevage du moyen, du médiocre et de l’ordinaire. » Hermann Hesse
« L’homme moderne croit souvent qu’il domine la nature, mais il oublie qu’il en fait partie. Les montagnes, les arbres et les rivières portent une sagesse plus ancienne que toutes les civilisations humaines, et celui qui sait écouter ce silence découvre une vérité profonde sur la vie. » Jean Giono
« Une âme humaine [...] aspire à quelque chose de plus haut [...] que ce que peut aujourd’hui lui proposer l’existence de masse en Occident [...], l’écœurante pression de la publicité, l’abrutissement de la télévision et une musique insupportable. » Le Déclin du courage, Alexandre Soljenitsyne, 8 juin 1978
« Vivre ici c'est la mort, ailleurs le suicide. Où allez ? La seule partie de la planète ou l'existence semblait avoir quelque justification est gagnée par la gangrène. Ces peuples archicivilisés sont nos fournisseurs en désespoir » Émil Cioran, La tentation d'exister, 1956
« Il n’y a plus d’élite française ! Il n’y a plus de classe cultivée, comme en Angleterre. L’élite a été totalement détruite, voyez ce qu’on enseigne dans les universités et de quoi les professeurs font la matière, c’est d’une futilité sans nom ! L’élite a été systématiquement détruite, bien qu’il y ait encore des gens cultivés à la marge, il y a des élites qui sont le contraire de ce qu’était l’élite, c’est à dire des privilégiés ayant une certaine connaissance de la langue ou de la culture, ou l’attachement aux paysages, à la beauté du monde. » Renaud Camus
« Mais je ne veux pas de confort. Je veux Dieu, je veux la poésie, je veux le danger véritable, je veux la liberté, je veux la bonté. Je veux le péché. » Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes
« Tout le monde se promène satisfait dans cet incroyable enfer, cette immense illusion, cet univers de déchets qu’est le monde moderne, où bientôt plus aucune lueur spirituelle ne pourra pénétrer. » Pierre Drieu La Rochelle
« Mais aujourd'hui, c'est le contraire qui se produit. Notre régime est démocratique, etc. mais ce niveau d'acculturation, cette homogénéisation, que même le fascisme n'a jamais réussit à imposer, a été très facilement achevé par le pouvoir économique contemporain, comme par exemple, la société de consommation. Qui détruit totalement les différentes façon de vivre et de penser particulières et nous prive des différentes réalités de penser et de vivre différemment, comme en Italie qui en avait produit une immense variété, au cours de sa très longue Histoire. Et alors, cette acculturation est actuellement en train de complètement détruire l'Italie. Et, je peux vous dire exactement, que même les vrais mensonges fascistes, n'ont jamais pu détruire, ce que détruit actuellement la société de consommation actuelle en Italie. C'est arrivé si rapidement que l'on ne s'en est même pas rendu compte, dans les dernières cinq, sept ou même dix années… Ç'est un vrai cauchemar, au cours duquel, nous avons vu l'Italie traditionnelle, que nous connaissions autour de nous, être détruite et disparaitre dans le néant. Aujourd'hui, peut-être qu'en se réveillant de ce terrible cauchemar, on regarde autour de nous et on prend conscience, que malheureusement, on ne peut absolument plus rien y faire ! » Pier Paolo Pasolini "Sur le fascisme de consommation des sociétés en apparence démocratiques", 1er novembre 1975« La pureté parfaite est possible si l’on transforme sa vie en un vers de poésie écrit avec une goutte de sang. »
« La loi est l’accumulation de tentatives inlassables visant à entraver le désir de l’homme de transformer la vie en un instant de poésie. » "Chevaux échappés"
« La vraie beauté est quelque chose qui attaque, domine, vole et, en fin de compte, détruit. » Yukio Mishima
– LIVRE : "NARAYAMA", SHICHIRO FUKAZAWA
Très beau et très émouvant livre, j'avais bien sûr vu la Ballade de Narayama, le film japonais de Shōhei Imamura, qui était sorti en 1983 et qui était inspiré de cette belle histoire dont l'action se déroule au Japon, dans un village pauvre et isolé vers 1860 dans les hauteurs du Shinshū (préfecture de Nagano, au centre nord du Japon). La coutume ubasute veut que les habitants arrivant vers l'âge de 70 ans s'en aillent mourir volontairement au sommet de Narayama, « la montagne aux chênes », aidés par leur fils aîné. C'est là que se rassemblent les âmes des morts.
Il y a toujours, pour moi, cette envie, ce désir fasciné et inextinguible pour les cultures traditionnelles japonaises : pour exemple tous les très beaux livres de Lacadio Hearn, ainsi que beaucoup d'écrivains et cinéastes japonais comme : Kurosawa, D. T. Suzuki, Mishima etc… qui étaient tous imprégnés et influencés, avec chevillé au corps, toutes leurs cultures traditionnelles et plurimillénaire animistes : incluant tous ces rituels, ces cérémonies, ces lieux sacrés, ces sources, ces arbres, ses toris, ces forêts, ses temples bouddhiste etc… au travers desquelles vivent et agissent les kamis*, ces esprits japonais illuminant, animant et donnant du sens à la Nature ainsi qu'à toutes les forces vitales. Et puis aussi avec la présences de ses mondes parallèles intriqués, tissés comme de l'ADN, à celles des vivants : ces mondes des morts et des esprits qui semblent aussi importants et essentiels, sinon plus que la Vie elle même.
Tous cela, ces interconnections me fascinent, m'émeuvent et m'apaisent au fond de moi et ce livre, d'une beauté époustouflante, ainsi que le film aussi par ailleurs, m'enrichissent et m'interpellent. Alors : QUESTION ESSENTIELLE : qu'elle est la quantité significative et le poids des choses essentielles et irremplaçables que notre Occident contemporain a perdu ? Choses essentielles délaissées, ignorées et délestées, peut-être même détestées aujourd'hui ? Et en est-t-on plus libre ?
* Un kami est une divinité ou un esprit vénéré dans la religion shintoïste. Les kamis sont la plupart du temps des éléments de la nature, des animaux ou des forces créatrices de l'univers, mais peuvent aussi être des esprits de personnes décédées.
** torii : Un torii est un portail traditionnel japonais, communément érigé à l’entrée d’un sanctuaire shintoïste, afin de séparer l’enceinte sacrée de l’environnement profane. Il est aussi considéré comme un symbole du shintoïsme.
Torii signifie : « là où sont les oiseaux », et donc aussi « perchoir à coq ». Lié au processus de la naissance du Soleil, le coq est parfois vénéré dans de grands sanctuaires shinto.
En fait de chansons de la fête de Narayama, celle qui dît :
"Des marrons tombés les Fleurs germent"
était la seule, mais les gens du village fabriquaient des couplets de rechange comiques sur le même air, si bien qu’il y avait toutes sortes de chansons.
La maison d’O Rin, étant à la lisière du village, finissait par être comme une voie de passage pour ceux qui allaient à la montagne de derrière. Encore un mois, et ce serait la fête de Narayama. Dès lors qu'une chanson avait fait son apparition, de proche en proche on se mettait à la chanter, et elle parvenait aux oreilles d’O Rin."O Tori-san de la Maison ou sel sa chance est bonne
Le jour quelle va à la montagne il neige !"Dans le village, l’expression « aller à la montagne » a deux sens complètement différents. Dans les deux cas, c’est la même prononciation, c’est le même accent, mais tout le monde peut distinguer lequel des deux sens il s’agit. En parlant du travail, monter dans la montagne pour aller chercher du bois à brûler ou pour faire du charbon de bois, c'est aller à la montagne ; mais l'autre sens, c’est le sens d’aller à Narayama. C’était une tradition de dire que si, le jour où l’on va à Narayama, il neige, on est quelqu’un dont la chance est bonne. À la Maison au sel, il n’y avait personne du nom d’O Tori-san, mais c'était quelqu’un qui, je ne sais combien de générations avant, avait vraiment existé et, du fait que le jour où elle était allée à Narayama, il avait neigé, elle avait été mise en chanson et elle était restée dans la légende comme le personnage typique de quelqu’un dont la chance est bonne. Dans ce village, la neige n’était pas une chose rare. Quand venait l'hiver, il neigeait de temps en temps dans le village même et le sommet des montagnes, à l’hiver, devenait blanc de neige ; mais en ce qui concerne la personne appelée O Tori-san, ce qu’il y avait, est que la neige était tombée au moment où elle était arrivée à Narayama. Si l'on va sous la neige, c’est que la chance est mauvaise, mais dans le cas d’O Tori-san, ç’avait été idéal. Aussi cette chanson contenait-elle, en plus, un autre sens : elle donnait à entendre que, quand on va à la montagne, on n'y va pas l’été, et qu’il faut dans toute la mesure du possible y aller l’hiver. Et c’est pourquoi les gens qui allaient au pèlerinage de Narayama choisissaient pour s'y rendre, un temps où il semble devoir neiger. C’était une montagne où, si la neige s'accumule, on ne peut y aller. Narayama, où habite un dieu, était une montagne située en un lieu éloigné, que l'on gagne en passant sept vallées et trois étangs. Que si, après avoir parcouru un chemin sans neige, la neige ne tombe pas lorsque vous êtes arrivé, on ne peut pas dire que votre chance soit bonne. Cette chanson prescrit donc aussi des délais assez limités, c’est-à-dire : Va avant que la neige ne tombe.
Il y avait longtemps qu’O Rin avait fait ses préparatifs intérieurs pour aller au pèlerinage de Narayama. Il fallait fabriquer du sake pour le banquet du moment du départ et puis il y avait la natte pour s’asseoir, une fois qu'elle serait dans la montagne — maïs cette natte était déjà prête depuis plus de trois ans. Il fallait que fût réglée la question d’une seconde femme pour Tappei devenu veuf, et cela aussi faisait partie des dispositions à prendre. Or, tant le sake du banquet, que la natte et la question de la bru, tout était en ordre. Il restait cependant encore une chose qu’il lui fallait accomplir.O Rin, après s’être assurée que personne ne regardait, saisit la pierre à feu. Ouvrant la bouche, elle tapa sur ses dents de devant en haut et en bas avec la pierre à feu : 'gat, gat'. Elle pensait ainsi casser ses solides dents. C'était une sale douleur qui résonnait : 'gan, gan', jusque sous le crâne. Mais elle se disait que, si elle avait la patience de continuer à frapper, un de ces jours, des dents lui manqueraient. L’idée de ce manque finissait par lui être une joie. Aussi, ces derniers temps, en arrivait-elle à ressentir la douleur du choc elle-même comme une sensation de bien-être.
Les dents d’O Rin étaient, malgré la vieillesse, en pleine santé. Depuis son jeune âge, ses dents avaient été sa fierté. C’étaient des dents bonnes au point qu’elles pouvaient croquer jusqu’à du maïs séché. Même en vieillissant, il ne lui en était pas tombé une seule et, pour O Rin, ç’avait fini par être une cause de honte. Alors que Tappei, son fils, en avait déjà perdu un bon nombre, les dents d’O Rin, qui s’alignaient au complet, pouvaient donner à penser que, pour ce qui est de manger, elle était vraiment imbattable et qu'elle pouvait dévorer n’importe quoi. Et dans ce village qui manquait de nourriture, c’est une chose qui faisait honte. P. 30 - 32Lorsque la jarre eut, encore une fois, fini de faire le tour, elle fut posée devant celui qui venait après Teru-yan. Sur le même ton que tout à l’heure Teru-yan, celui-ci dit :
- Nous comptons que vous respecterez sans faute les règles du pèlerinage de la montagne :
« L’une est : quand vous sortirez de chez vous, sortir de manière à n'être vus de personne. »
Lorsqu'il eut fini de parler, il porta la jarre à sa bouche et but à longues gorgées. Lorsque la jarre eut fait un tour, elle fut posée devant le troisième.
Celui-ci, à son tour, sur le même ton que tout à l'heure Teru-yan :
- Nous comptons que vous respecterez sans faute les règles du pèlerinage de la montagne.
« L’une est : quand viendra l’heure du retour de la montagne, en aucun cas ne vous retourner en arrière. »
Lorsqu’il eut fini de parler, il porta la jarre à sa bouche et but à longues gorgées. Lorsque la jarre eut fait un tour, elle fut posée devant le quatrième des convives. Avec le troisième, la cérémonie du serment s’était trouvée terminée, mais le quatrième enseigna la route qu’il convenait de suivre pour se rendre à Narayama :
«En ce qui concerne le chemin par lequel on va à la montagne, voici : on contourne la base de la montagne de derrière, puis, passant au pied du 'hiiragi' (arbre, olivier à feuille de houx) de la montagne suivante, on contourne la base de cette montagne également. On passe en montant la pente de la troisième montagne et, par-delà, on trouve un étang. On tourne à trois reprises le long des étangs et, par des degrés de pierre, on fait l’ascension de la quatrième montagne. Quand on est parvenu au sommet de cette dernière, de l’autre coté de la vallée, c’est Messire Narayama. On s’avance en gardant la vallée sur sa droite et la montagne suivante sur sa gauche. Pour contourner la vallée, on marche deux lieues et demie. Sur le trajet, il y a un chemin qui fait sept méandres. On appelle cet endroit "les Sept Vallées". Après qu’on a franchi les Sept Vallées, tout droit devant, c’est le chemin de Narayama. À Narayama, quoiqu’il y ait un chemin, il n’y a pas de chemin. On monte au milieu des chênes, plus haut, toujours plus haut et, là, le dieu vous attend. » P. 89L’homme qui était appuyé contre le rocher, le corps recroquevillé, était un mort. II avait les deux poings fermés et semblait tenir les mains toutes jointes. Tappei demeura cloué sur place, incapable d’avancer. O Rin, de derrière son dos, étendit la main et l’agita vers l'avant. C'était un signe pour lui dire : « Avance ! » Tappei avança. De nouveau, voici un rocher et, au pied de celui-ci, des ossements blanchis. Les deux jambes y étaient, mais la tête était à l’envers, ayant roulé par terre à côté. Seuls, les os des côtes restaient appuyés contre le rocher à la façon du cadavre de tout à l’heure. Les bras avaient roulé Loin du corps, à distance l'un de l’autre. Le tout était éparpillé d’une façon telle qu’on pouvait se demander si quelqu’un ne l'avait pas disposé ainsi par plaisanterie. O Rin étendit la main et l'agita pour dire : « Va de l'avant, va de l'avant ! » Là où il y avait un rocher, à coup sûr, il y avait un cadavre. Plus loin, cette fois, il y eut un cadavre au pied d’un arbre. C’était un mort récent qui avait l’air d’être encore vivant. Là, Tappei, une nouvelle fois, de sursauter et de ne pouvoir avancer. C’est que le cadavre qu’il avait devant les yeux avait bougé. Il examina bien, bien la figure : il n'y avait aucun doute, ce n'était pas là quelqu’un de vivant. « Néanmoins, pensa Tappei, c’est sûr qu'il vient de bouger ! » et il sentit ses jambes se raidir. Là-dessus, de nouveau, le cadavre bougea. Cela bougea du côté de la poitrine du cadavre. C’est qu’il y avait là un corbeau. P. 97, 98
(Tappei revient sur ses pas - transgressant ainsi, par joie, par amour pour sa mère et avec sa grande innocence et attention, au delà des règles et des lois stupides, qui sont de ne pas parler, ni de se retourner - après avoir auparavant installé et laissé sa mère à son point de repos final, pour lui dire, tout fier et très ému, qu'il neigeait enfin, quelle chance alors, moment magique si en est ! Et c'est une des scènes les plus émouvantes du film et du roman, remplie d'amour et de tendresse car comment dire adieu et laisser partir nos ainés, qui partent pour l'autre monde, que c'est bien difficile !)
Lorsque il parvint au rocher où se trouvait O Rin, la neige avait entièrement recouvert le sol d’une couche blanche. Dissimulé au pied d’un rocher, il examina la contenance d’O Rin. Non content d'avoir, en retournant sur ses pas, rompu le serment du pèlerinage de la montagne, il se préparait à rompre le serment selon lequel on ne doit pas prononcer un mot. C'était la même chose que de commettre un crime. Mais, tout comme elle lavait dît : « C’est bien probable qu'il neigera ! », et voilà qu’il s’était mis à neiger ! C’est cela qu’il voulait dire — il suffisait d’une parole.
Tappei avança doucement la figure de derrière le rocher. Là, devant ses yeux, O Rin était assise. Elle s’était protégée de la neige en se couvrant la tête par-derrière avec la natte, mais, sur ses cheveux de devant, sur sa poitrine et sur ses genoux, la neige s'était accumulée : elle avait l’air d’un renard blanc. Les yeux fixés sur un point, elle psalmodiait la prière d'adoration du Bouddha. Tappei, d’une voix forte :
- Maman… Y neige!
O Rin sortit doucement une main et l’agita du côté de Tappei. Cela semblait vouloir dire : « Rentre ! rentre ! »
- Maman, tu vas avoir froid !
O Rin secoua plusieurs fois la tête de côté. À ce moment-là, Tappei s’aperçut qu’il n'y avait plus un seul corbeau. Comme il s’était mis à neiger, peut-être s’étaient-ils envolés vers des villages. Ou alors, peut-être ont-ils regagné leur nid, se dit-il. Quelle bonne chose, qu’il eût neigé ! Et puis, on devait avoir moins froid, à être enfermé dans la neige, qu'à être exposé au vent de la montagne froide. Et, pensa-t-il, comme ça, Maman finira par s’endormir.
- Maman, y neige, ta chance est bonne !
Il continua en disant les paroles de la chanson :"Le jour qu'elle va à la montagne…" P. 105, 106
– LIVRE : "MISHIMA OU LA VISION DU VIDE", MARGUERITE YOURCENAR
Il est toujours difficile de juger un grand écrivain contemporain : nous manquons de recul. Il est plus difficile encore de le juger s’il appartient à une autre civilisation que la nôtre, envers laquelle l’attrait de l'exotisme ou la méfiance envers l'exotisme entrent en jeu. Ces chances de malentendu grandissent lorsque, comme c’est le cas de Yukio Mishima, les éléments de sa propre culture et ceux de l'Occident, qu’il a avidement absorbés, donc pour nous le banal et pour nous l’étrange, se mélangent dans chaque ceuvre en des proportions différentes et avec des effets et des bonheurs variés. C’est ce mélange, toutefois, qui fait de lui dans nombre de ses ouvrages un authentique représentant d’un Japon lui aussi violemment occidentalisé, mais marqué malgré tout par certaines caractéristiques immuables. La façon dont chez Mishima les particules traditionnellement japonaises ont remonté à la surface et explosé dans sa mort fait de lui, par le martyr, du Japon héroïque qu'il a pour ainsi dire rejoint à contre-courant. P. 11
Le temps n’est plus où l’on pouvait goûter 'Hamlet' sans se soucier beaucoup de Shakespeare : la grossière curiosité pour l’anecdote biographique est un trait de notre époque, décuplé par les méthodes d'une presse et de média s'adressant à un public qui sait de moins en moins lire. Nous tendons tous à tenir compte, non seulement de l’écrivain, qui, par définition, s’exprime dans ses livres, mais encore de l’individu, toujours forcément épars, contradictoire et changeant, caché ici et visible là, et, enfin, surtout peut-être, du 'personnage', cette ombre ou ce reflet que parfois l’individu lui-même (c’est le cas pour Mishima) contribue à projeter par défense ou par bravade, mais en deçà et au-delà desquels l’homme réel a vécu et est mort dans ce secret impénétrable qui est celui de toute vie. P. 12
Le plus curieux peut-être est que beaucoup de ces crises émotionnelles de l’enfant ou de l'adolescent Mishima naissent d’une image tirée d’un livre ou d'un film occidental auxquels le jeune Japonais né à Tokyo en 1925 a été exposé. Le petit garçon qui se déprend d’une belle illustration de son livre d’images parce que sa bonne lui a expliqué qu’il ne s’agissait, non d’un chevalier, comme il le croyait. mais d’une femme nommée Jeanne d’Arc, ressent le fait comme une duperie qui l'offense dans sa masculinité puérile : l’intéressant pour nous est que Jeanne lui ait inspiré cette réaction, et non pas l’une des nombreuses héroïnes du 'Kabuki' déguisée en homme. Dans la scène célèbre de la première éjaculation devant une photographie du saint Sébastien de Guido Reni, l’excitant emprunté à la peinture baroque italienne se comprend d’autant mieux l’art japonais, même dans ses estampes érotiques, n’a pas connu comme le nôtre la glorification du nu. Ce corps musclé, mais à bout de forces, prostré dans l’abandon presque voluptueux de l’agonie, aucune image de samouraï livré à la mort ne l’aurait donné : les héros du Japon ancien aiment et meurent dans leur carapace de soie et d'acier. P. 14
Il est étrange et fascinant de voir comment les images circulent, s'interpénètrent et s'échangent d'un contient à l'autre, pour exciter nos sens toujours inhibés et frustrés… Au moins, eux ils ont osé, ils y sont allés au-delà des limites, ils sont allé au point de rupture ! Car chaque culture a, bien évidement, ses propres limitations acceptables, ses cadres moraux établis ! alors, qu'une autre culture, les transgresse, elle volontiers collectivement, largement, librement et outrageusement !
Personnellement, je ne suis pas trop attiré par les cris et lamentations des Christs en croix (images que les japonais trouvent d'ailleurs très tristes, obscènes et ordurières, contrairement à nous, européens. En effet, quelle idée d'adorer un Dieu mort, c'est incohérent et incompressible !)
Mais par contre, je suis absolument fasciné, éblouis et obnubilé par les photos et images des femmes japonaise, "soumises", objectisées et mises en scène dans les bondages de cordes du shibari japonais (signifiant « attaché, lié », utilisé au Japon pour décrire l'art de ficeler les colis)… Car il y a dans celles-ci, une espèce d'état extatique, de momentum cosmique, transgressif, presque même essentiellement, au-delà du corps et de l'orgasme, cet endroit où le corps sort de lui-même pour entrer dans le pur objet érotique esthétique, au delà même de la beauté, simultanément dans l'impure et l'ultra pur à la fois, dans l'orgasme et la jouissance indépassables ! Dans un infini métaphysique ! Un peu de la même façon que les sacrifiés aztèques et mayas sortaient de leurs corps pour entrer de facto, au moment précis de leurs sacrifices, physiquement, dans toute la communauté humaine. Puisque le sang était bu en commun, la peau portée par le prêtre sacrificateur jusqu'à sa pourriture et le cœur et le corps, mangés aussi : fin de l'ego, point final !
La grand-mère, elle, est un personnage. Sortie d’une bonne famille de samouraïs, arrière-petite-fille d’un daïmio (autant dire d’un prince), apparentée même à la dynastie des Tokugawa, tout un Japon ancien, mais déjà en partie oublié, persiste en elle sous la forme d'une créature maladive, un peu hystérique, sujette aux rhumatismes et à des névralgies crâniennes, mariée sur le tard, faute de mieux, à un fonctionnaire de moindre ran. Cette inquiétante, mais émouvante aïeule semble avoir vécu dans ses appartements, où elle confinait le petit, d’une vie de luxe, de maladie et de songe, éloignée en tout de l’existence bourgeoise dans laquelle se cantonnait la génération suivante. L’enfant plus ou moins séquestré couchait dans la chambre de sa grand-mère, assistait à ses crises nerveuses, avait appris de bonne heure à panser ses plaies, la guidait quand elle se rendait aux toilettes, portait les vêtements de fille que par caprice elle lui faisait quelquefois mettre, assistait grâce à elle au spectacle rituel du 'Nô' et à ceux, mélodramatiques et savants, du 'Kabuki' qu’il devait émuler plus tard. Cette fée folle a sans doute mis en lui le grain de démence jugé naguère nécessaire au génie ; elle lui a en tout cas procuré ces rallonges de deux générations, par-fois davantage, que possède en deçà de sa naissance un enfant ayant grandi près d’une vieille personne. À ce contact précoce avec une âme et une chair malade, il dut peut-être, leçon essentielle, sa première impression de l'étrangeté des choses. Mais surtout, il lui dut l’expérience d’être jalousement et follement aimé, et de répondre à ce grand amour. « À huit ans, j'avais une amoureuse de soixante ans », a-t-il dit quelque part. Un pareil commencement est du temps gagné. P. 20
Le personnage de cette grand-mère me fait un peu penser à mémé Jeanne, qui était également d'une gentillesse, d'une prévenance, et d'un amour à mon égard incommensurables !
Ce récit de la torture par le désir frustré, et encore inconscient à demi, pourrait également se situer n’importe où dans la première moitié du XXe siècle, ou bien entendu plus tôt. Le besoin presque paranoïaque de « normalisation », l’obsession de la honte sociale, dont l’ethnologue Ruth Benedict a si bien dit qu’elle avait remplacé dans nos civilisations celle du péché, sans vrai profit pour la liberté humaine, y sont illustrés presque à chaque page, comme ils ne l’eussent pas été dans un Japon ancien, plus détendu sur certains sujets, ou se conformant à d’autres normes. Bien entendu, aussi, le personnage, symptôme classique, se croit seul au monde à éprouver ce qu’il éprouve. Classique jusqu'au bout, ce jeune garçon encore chétif, ni aussi haut coté socialement ni aussi riche que ses condisciples de l'École des Pairs, où il est entré de justesse, s’éprend en silence et de loin du plus adulé et du plus athlétique élève : c’est l'éternelle situation Copperfield-Steerforth, avec plus d’audace en ce qui concerne les fantasmes amoureux, puisque de toute façon il ne s’agit ici que de fantasmes. Le rêve éveillé au cours duquel le bien-aimé sert aux apprêts d’un festin anthropophagique n’offre pas précisément une image agréable, mais il suffit d’avoir lu Sade, Lautréamont, ou plus pédantesquement de se référer aux dévots de la Grèce antique se partageant la chair crue et le sang de Zagreus pour constater que le souvenir d’un sauvage rite de Dévorants flotte encore un peu partout dans l’inconscient humain, repêché seulement par quelques poètes assez audacieux pour le faire. Le folklore japonais, d’autre part, est si plein de 'prêtas', fantômes affamés engloutissant les morts, que cette fantaisie lugubre fait penser à eux, et aussi à l’un des admirables "Contes du clair de lune et de la pluie" composés au XVIIIe siècle par Uyeda Akinari, « Le démon », dans lequel un prêtre nécrophile est guéri et sauvé par un confrère Zen. Ici, nulle guérison et nulle salvation ne se produit pour le jeune rêveur, sauf sans doute l’habituelle et lente résorption des fantasmes de l'adolescence aux abords de l’âge adulte. P. 23, 24
Par son extraordinaire versatilité, Cocteau ressemble peut-être davantage à Mishima, mais l'héroïsme (sauf cet héroïsme secret du poète qu'il ne faut jamais oublier) n’a pas été une de ses caractéristiques, De plus (et la différence est grande) l’art de Cocteau tient du sorcier, celui de Mishima du visionnaire. P. 26
Il semble que l’écrivain jeune et encore obscur n’ait pas le choix, et que, le succès venu, le pli soit irrémédiablement pris. Tout au plus peut-on dire, en ce qui concerne les très grands, que ces nécessités d’argent qui vont presque toujours à l’encontre de l’œuvre d’art ont forcé la main à l’habituelle inertie du rêveur, et contribué à faire de leur œuvre ce vaste magma qui ressemble à la vie. […]
Il semble impossible que le médiocre, le factice, le préfabriqué de la littérature produite à l'usage des masses lisantes, mais non pensantes*, qui s’attendent à ce que l’écrivain lui renvoie l’image qu’elles se font du monde, contrairement à ce à quoi son propre génie l’oblige, n’envahissent pas souvent les œuvres véritables, et c’est un problème que nous aurons à résoudre à propos de "La Mer de la Fertilité." […]Les photographies d’un Mishima en smoking ou en jaquette, coupant la première tranche de son gâteau de noces à l’International House de Tokyo, sanctuaire du Japon américanisé, ou encore d’un Mishima donnant des conférences en impeccable complet d’homme d’affaires, persuadé qu’un intellectuel se doit d’être l’égal d’un banquier**, sont caractéristiques de leur temps. Mais les obsessions, les passions, les dégoûts de l’adolescence et de l’âge adulte continuaient à creuser sous la surface et dans les livres des cavernes devenues labyrinthiques. La photographie du Mishima-Saint Sébastien n’est pas loin ; celle de l'homme mâchonnant une énorme rose qui semble, en retour, lui dévorer le visage, n’est pas loin non plus. Et je réserve pour la dernière page de cet essai une photographie plus traumatisante encore. P. 28 - 32
* + ** : ajouter des commentaires : artistes = banquiers (Jeff Koons) !
Cocteau, Giraudoux, Anouilh, et avant eux D’Annunzio, et après eux quelques autres, avec des bonheurs et des échecs divers, ont connu tout cela. La difficulté pour le 'Nô' est d’autant plus grande qu’il s’agit de pièces encore imprégnées de sacré, élément un peu éventé pour nous dans le drame grec, puisqu’il s’y agit d’une religion crue morte par le spectateur. Le 'Nô', au contraire, qui amalgame mythologie shinto et légende bouddhique, est le produit de deux religions encore vivantes, même si leur influence tend à s’oblitérer. Sa beauté tient pour une part au mélange sous nos yeux de vivants et de fantômes, presque pareils les uns aux autres dans un monde où l'impermanence est la loi, mais rarement convaincants dans nos décors mentaux d’aujourd'hui. Mishima tient admirablement dans la plupart des cas la gageure. P. 42
Aux perspectives de la peinture européenne font place celles, plongeantes, de la peinture chinoise, ou le dessin étalé à plat des estampes japonaises, dans lesquelles des bandes horizontales, figurant conventionnellement d'envahissants stratus nuageux, coupent les objets et segmentent l’espace. Comme c’est le cas pour toute écriture ou pensée très volontaire, le livre irrite ou
déçoit tant qu’on n’a pas accepté l’originalité de l’œuvre comme telle. […]
Il semble bien que les émotions religieuses innées chez Mishima soient surtout de type shinto. Dans "Chevaux échappés", la description du rite divinatoire accompli par les samouraïs avant d’aller se sacrifier en masse est l’une de ses plus belles pages. On se souvient de Honda regrettant ailleurs la pure simplicité des rites shinto au sein de l’Inde terrible et divine : « Il désirait nostalgiquement la fraîcheur d’un peu d'eau japonaise puisée à un puits. » La description des amateurs de 'doce vita' visitant en touristes un temple shinto après une nuit de débauche va dans le même sens. Par moments, Mishima lui-même semble accepter la notion de certains maîtres du shinto, qui reprochait au bouddhisme d'avoir dévitalisé l’âme japonaise. Reproche absurde, puisque le Japon est la seule terre où le bouddhisme, sous sa forme Zen, a accepté de servir de méthode au guerrier du 'Bushido'. Peu à peu, les grandes notions bouddhiques du détachement, de l'impermanence et du Vide prennent chez lui de plus plus de place, mais il semble que jusqu'au bout la compassion bouddhique soit absente. Mishima s’est voulu dur.
Rappelons toutefois que chez certains écrivains jugés « cruels » Le fait même de décrire implique un acte de compassion, qui n'a pas besoin d’être exhalé ensuite en interjections. Flaubert a décrit avec une froideur clinique la mort d’Emma Bovary ; nous savons qu’il l'a plainte, et même, en s'identifiant à elle, aimée. P. 49
Même l’hindouisme, qui place pourtant au centre de chaque individu la réalité de l’Être, insiste sur la formule « Le Seigneur seul transmigre », et du même coup l'individualité à laquelle nous tenons tant s’éraille comme un vêtement. Avec le bouddhisme qui nie ou ignore l’Être, et ne constate que le passage, la notion de réincarnation se subtilise plus encore. Si tout est passage, les éléments transitoirement subsistants ne sont plus guère que des forces ayant, pour ainsi dire, traversé l'individu, et qui, par une loi semblable en gros à celle de la conservation de l’énergie, subsistent, au moins jusqu'à ce que l’énergie elle-même se soit 'néantisée'. Ce qui demeure est au mieux un résidu d’expérience, une prédisposition, une agglomération plus ou moins durable de molécules, ou, si l'on préfère, un champ magnétique. Rien de ces vibrations ne se perd entièrement: elles rentrent dans 'l’Alaya' du monde, la réserve des faits, ou plutôt des sensations subies, tout comme l’Himalaya est la réserve des blancheurs hivernales quasi éternelles. Mais pas plus qu’Héraclite ne se baignait deux fois dans le même fleuve, nous ne tenons deux fois dans nos bras, où d’ailleurs il fond comme un flocon de neige, le même atome humain qui a existé. Une autre image, rebattue, est celle de la flamme qui passe de cierge en cierge, impersonnelle, mais nourrie de leur individuelle chair de cire. P. 58, 59
Dans "Le Temple de l'Aube", la vie facile semble déliter les personnages, et même les intentions de l’auteur : à côté de ce Tokyo de plaisirs et d’affaires, le Tokyo dévasté de 1945, où Honda avait trouvé parmi les ruines la geisha presque centenaire, contenait encore des restes d’espérance. Dans le dernier volume, "L'Ange pourrit", l’espérance et avec elle les incarnations successives du raffinement, de l’enthousiasme ou de la beauté sont mortes*. On a même parfois l’impression de voir les os secs et blancs percer sous la pourriture. Le titre, "Tennin Gosui", évoque une légende du bouddhisme d’après laquelle les Tennin, qui ne sont autres que des essences divines personnifiées, des Génies ou des Anges, au lieu d’être immortels, ou plutôt éternels, sont limités à mille années d'existence sous cette forme, après quoi ils voient se faner les fleurs de leurs guirlandes, se ternir leurs joyaux, et sentent une sueur fétide découler de leurs corps. Cet Ange, quel que soit l’aspect humain qu’il prend ici, semble bien le Japon lui-même, et, par extension, pour nous, lecteurs, le symbole de la catastrophe contemporaine où qu’elle se produise. P. 70
* NB : Commenter sur la disparition de la beauté et le gommage et l'ablation de toute possibilité d'une vie pleine et remplie d'espérance spirituelle.
À chaque banc, il se laisse tomber, épuisé. Mais quelque chose lui dit qu’il convient de refaire par cette chaude après-midi non seulement l’ascension qu’il avait faite autrefois pour Kiyoaki sous la neige, mais encore la montée plusieurs fois renouvelée de Kiyoaki lui-même à bout de forces. Reçu au monastère avec une exquise politesse, il a bientôt devant lui une Satoko octogénaire, mais restée étonnamment jeune, malgré des rides propres et comme lavées. « C’était son visage d'autrefois, mais ayant passé du soleil à l’ombre. Ces soixante ans vécus dans l'intervalle par Honda n’avaient été pour elle que le temps qu’il faut pour passer du soleil à l’ombre. »
Il s’enhardi à lui parler de Kiyoaki, mais l’abbesse paraît ne pas connaître ce nom. Est-elle sourde ? Non, elle répète que Kiyoaki Matsugae lui est inconnu. Honda lui reproche cette dénégation comme une hypocrisie.
- Non, Monsieur Honda. Je n’ai rien oublié des grâces que j’ai reçues dans « l’autre monde ». Mais je crains bien de n’avoir jamais connu le nom de Kiyoaki Matsugae. Êtes-vous sûr qu’une telle personne ait existé ?
- … Mais comment alors nous connaissons nous ? Et les Ayakura et les Matsugae ont sûrement laissé des documents, des archives.
- Oui, de tels documents pourraient résoudre tous les problèmes dans « l’autre monde ». Mais êtes-vous vraiment sûr d’avoir connu quelqu'un qui s'appelait Kiyoaki ? Et pouvez-vous assurer que nous nous soyons rencontrés déjà ?
- Je suis venu ici il y a soixante ans.
- La mémoire est un miroir à fantômes. Elle montre parfois des objets trop lointains pour être vus, et parfois les fait paraître tout proches.
- …Mais s’il n'y a pas eu de Kiyoaki, alors, il n’y a pas eu d’Isao. Ni de Ying Chan. Et qui sait ? Peut-être moi-même n’ai-je pas existé.
- C’est à chacun de nous d’en décider selon son cœur, dit l'abbesse.
Et avant de lui donner congé, elle mène le vieillard dans la cour intérieure du monastère, brûlante de soleil, et dont les murs n’enferment qu’un merveilleux ciel vide. Ainsi finit "La Mer de la Fertilité". P. 78 - 80
L'art dans ce cas l'art d’écrire, semble devoir dériver à son profit cette énergie inconditionnée, mais les « mots » ont perdu leur saveur, et il sait sans doute que celui qui se consacre tout entier à écrire des livres n’écrit pas de beaux livres. P. 87
Dans "Chevaux échappés", peu avant sa mort violente, le jeune Isao se demande « combien de temps il connaîtra encore le plaisir un peu malpropre de manger ». Une autre remarque, dédaigneuse, d’un réalisme presque déroutant, concerne les organes sexuels que promènent, sous leurs vêtements, les êtres humains. L’existence a cessé d’être sentie comme autre chose que comme un jouet futile, et un peu faussé. P. 89
L'erreur grave du Mishima de quarante-trois
ans. comme celle, plus excusable, de l’Isao de vingt ans en 1936, est de n’avoir pas vu que, même si le visage de Sa Majesté resplendissait de nouveau dans le soleil le levant, le monde des « ventres pleins », du plaisir « éventé » et de l'innocence « vendue » resterait le même ou se reformerait, et que le même 'Zaibatsu', sans lequel un État moderne ne saurait subsister, y reprendrait sa place prépondérante, sous le même nom, ou d’autres noms. Ces remarques quasi primaires, mais toujours utiles à réitérer, sont plus pertinentes que jamais en un temps où c’est non seulement un groupe, un parti ou un pays qui souffre d’une espèce de pollution, mais la terre. Il est étrange que l’écrivain qui a si bien décrit dans "La Mer de la Fertilité" un Japon arrivé sans doute au point de non-retour ait cru qu'un geste violent puisse y changer quelque chose. P. 101
Dans le "Temple de l'Aube", nous trouvons sous la forme d’un sacrifice animal l’équivalent du dernier acte du 'seppuku' traditionnel, la décapitation. À Calcutta, dans le temple de Kali la Destructrice, Honda contemple avec une curiosité et un écœurement contrôlés le sacrificateur qui détache d’un seul coup la tête d'un chevreau, une seconde plus tôt tremblant, résistant, bêlant, et désormais inerte, brusquement changé en chose. […]
"Chaque jour, attendez-vous à la mort, afin, quand son temps viendra, de mourir en paix. Le malheur, quand il vient, n’est pas si affreux qu’on le craignais…
Travaillez chaque matin à calmer votre esprit, et imaginez le moment ou vous serez peut-être déchiré ou mutilé par des flèches, des coups de feu, des lances et des sabres, emporté coups de feu, des lances et des sabres, emporté par d'énormes vagues, jeté aux flammes, frappé par la foudre, renversé par un tremblement de terre, tombé dans un précipice, ou mourant de maladie ou au cours d'une occurrence imprévue. Mourez en pensée chaque matin, et vous ne craindrez plus de mourrir." 'Hagakure', inspiré au XVIII siècle par l’esprit samouraï.
COMMENT SE FAMILIARISER AVEC LA L’ART DE BIEN MOURIR.
Il y a chez Montaigne des messages analogues (on en trouverait aussi de tout contraires) et, chose plus curieuse, un paragraphe au moins de Madame de Sévigné, méditant sur sa propre mort en bonne chrétienne, qui rend quelque peu le même son. Mais c’était l’époque où l'humanisme et le christianisme regardaient sans ciller leurs fins dernières. Toute-fois, il semble ici qu'il s’agisse moins d’attendre la mort de pied ferme que de l'imaginer comme l’un des incidents, imprévisible dans sa forme, d’un monde en perpétuel mouvement dont nous faisons partie. Le corps, ce « rideau de chair » qui sans cesse tremble et bouge, finira déchiré en deux ou usé jusqu'à à la corde, sans doute pour révéler ce Vide que Honda n’a perçu que trop tard et avant de mourir. Il y a deux sortes d’êtres humains : ceux qui écartent la mort de leur pensée pour mieux et plus librement vivre, et ceux qui, au contraire, se sentent d’autant plus sagement et fortement exister qu’ils la guettent dans chacun des signaux qu’elle leur fait à travers les sensations de leur corps ou les hasards du monde extérieur. Ces deux sortes d’esprits ne s’amalgament pas. Ce que les uns appellent une manie morbide est pour les autres une héroïque discipline. C’est au lecteur à se faire une opinion. P. 104 - 107
Si je me suis attardée si longuement sur ce film, qui constitue en un sens une sorte d’avant-première, c’est que la comparaison avec le 'seppuku' de Mishima lui-même nous permet de mieux définir la distance entre la perfection de l’art, qui montre, dans une sombre ou claire lumière d'éternité, l’essentiel, et la vie avec ses incongruités, ses ratés, ses malentendus déroutants, dus sans doute à notre incapacité d’aller jamais, au moment où il le faudrait, au-dedans des êtres et au fond des choses, mais aussi, et par là même, cette incalculable étrangeté de la vie « à cru », et qu’on pourrait dire, d’un mot déjà usé, existentielle. Comme dans "L'Évangile selon saint Matthieu" de Pasolini, où Judas courant vers sa fin n’est plus un homme, mais un tourbillon, il se dégage de ces derniers moments de la vie de Mishima l’odeur d’ozone de l’énergie pure. P. 11
Le jour venu, il prend une douche, se rase méticuleusement, passe son uniforme du Bouclier sur un slip de coton blanc et sur la peau nue. Gestes quotidiens, mais qui prennent la solennité de ce qu’on ne refera plus. Avant de quitter son bureau, il a laissé sur la table un bout de papier : « La vie humaine est brève, mais je voudrais vivre toujours. » La phrase est caractéristique de tous les êtres assez ardents pour être insatiables. À bien y penser, il n’y a pas contradiction entre le fait que ces quelques mots ont été écrits à l’aube, et le fait que l’homme qui les a écrits sera mort avant la fin de la matinée. P. 114
La seule parole émouvante est prononcée par la mère, lorsqu'elle accueille les visiteurs venus rendre hommage. « Ne le plaignez pas. Pour la première fois de sa vie, il a fait ce qu’il désirait faire. » Elle exagérait sans doute, mais Mishima lui-même avait écrit en 1969 : « Quand je revis en pensée les vingt-cinq dernières années, leur vide me remplit d’étonnement. À peine puis-je dire avoir vécu. » Même au cours de la vie la plus éclatante et la plus comblée, ce que l'on veut vraiment faire est rarement accompli, et, des profondeurs ou des hauteurs du Vide, ce qui a été, et ce qui n'a pas été, semblent également des mirages ou des songes.
On possède une photographie de la famille assise sur une rangée de chaises, au cours de la cérémonie de commémoration funèbre, qui, en dépit d’une désapprobation presque générale du 'seppuku', attira des milliers de personnes. (Il semble que cet acte violent eût profondément dérangé des gens installés dans un monde qui leur paraissait sans problèmes. Le prendre au sérieux, c’eût été renier leur adaptation à la défaite et au progrès de la modernisation ainsi qu'à la prospérité qui avait suivi celle-ci. Mieux valait ne voir dans ce geste qu'un mélange héroïque et absurde de littérature, de théâtre, et de besoin de faire parler de soi.) Azusa, le père, Shizue, la mère, Yoko la femme, avaient chacun sans doute leur jugement ou leurs interprétations bien à eux. On les voit de profil, la mère penchant un peu la tête, les mains jointes, et à qui la douleur donne un air maussade ; le père redressé, se tenant bien, probablement conscient qu'il est photographié, Yoko jolie et impénétrable comme toujours ; et, plus près de nous, sur la même rangée, Kawabata, le romancier ayant reçu le prix Nobel l’année précédente, le maître et l’ami du défunt. Ce visage de vieillard est d’une extrême finesse ; la tristesse s’y lit comme sous un transparent. Un an plus tard, Kawabata se suicidait, sans rite héroïque (il se contenta de tourner le robinet du gaz) et on l'avait entendu dire au cours de l’année qu'il avait reçu la visitation de Mishima.
Et maintenant, gardée en réserve pour la fin, la dernière image et la plus traumatisante ; si bouleversante qu’elle a rarement été reproduite. Deux têtes sur le tapis sans doute acrylique du bureau du général, placées l'une à côté de l’autre comme des quilles, se touchant presque. Deux têtes, boules inertes, deux cerveaux que n’irrigue plus le sang, deux ordinateurs arrêtés dans leur tâche, qui ne trient plus et ne décodent plus le perpétuel flux d’images, d’impressions, d'incitations et de réponses qui par millions passent chaque jour à travers un être, formant toutes ensemble ce qu’on appelle la vie de l’esprit, et même celle des sens, et motivant et dirigeant les mouvements du reste du corps. Deux têtes coupées « allées en d’autres mondes où règne une autre loi », qui produisent quand on les contemple plus de stupeur que d’horreur. Les jugements de valeur, qu’ils soient moraux, politique, ou esthétiques, sont en leur présence, momentanément du moins, réduits au silence. La notion qui s'impose est plus déroutante et plus simple : parmi impose est plus déroutante et plus simple : parmi les myriades de choses qui sont, et qui ont été, ces deux têtes ont été ; elles sont. Ce qui remplit ces yeux sans regard n’est plus la bannière déroulée des protestations politiques, ni aucune autre image intellectuelle ou charnelle, ni même le Vide qu’avait contemplé Honda, et qui semble tout à coup rien qu’un concept ou qu’un symbole resté somme toute trop humain. Deux objets, débris déjà quasi inorganiques de structures détruites, et qui, eux aussi, ne seront plus, une fois passés par le feu, que résidus minéraux et cendres ; pas même sujets de méditation, parce que les données nous manquent pour méditer sur eux. Deux épaves, roulées par la Rivière de l'Action, que l’immense vague a laissées pour un moment à sec sur le sable, puis qu'elle remporte. P. 119 - 121
– LIVRE : "UNE POIGNÉE DE SABLE", TAKUBOKU
Les tankas de Takuboku : Odes aux amis, à la misère, à la nostalgie, à la nature et à la solitude…
– CHANTS DE L’AMOUR DE SOI
Mer orientale une petite île rocheuse où sur le sable blanc
moi qui baigné de larmes
m’amuse avec un crabe1
Dans un tas de neige fraîche
enfouir une joue en feu tel est
l'amour que je voudrais connaître
Un poète qui ne vaut rien en affaires
Tel me voit cet homme
à qui j’ai emprunté de l’argent
J’ai beau travailler
et travailler encore ma vie n'en devient pas plus facile
Je regarde mes mains
Né homme je vis dans un monde d’hommes
où je me retrouve toujours perdant
C’est pourquoi sans doute l’automne me touche autant
Toutes les pensées que je conçois
semblent venir de mon manque d’argent
Souffle le vent d’automne
L'argent ! tout est question d’argent ! j’en riais
mais l'instant d’après
mes plaintes soudain de plus belle redoublaient
– FUMÉES
Oh ces livres d’autrefois que j’aimais tant lire !
La plupart
maintenant sont passés de mode
Les rêves de ma femme autrefois
étaient liés à la musique
Maintenant elle ne chante même plus
Comme un cerf-volant au fil cassé
l’âme de mes jeunes aimées légère
s'en est allée emportée par le vent
Chasse aux lucioles
Quand je disais vouloir aller à la rivière
cette personne me proposait alors des chemins de montagne
C’est pour mon bien qu’il y avait là
m’exhortant à apaiser mon âme souffrante
une personne qui me chantait des cantiques
Epais brouillard sur la vallée de Kôma
à la gare
ce marin-là même les insectes avaient l'air d’être ailleurs
Dans l'avenue de la gare de mon pays natal
au bord de la rivière
sous un noyer j'avais ramassé un caillou
Face aux montagnes de mon pays
je n'ai plus aucun mot
Les montagnes de mon pays sont une grâce des dieux
– DANS LA DOUCEUR DU VENT D’AUTOMNE
Toute chose prend un air fragile
dans la nuit qui tombe
Sur ce jour où se sont accumulées tant de tristesses
Ciel d’automne vacuité où rien ne se profile
trop-plein de solitude
Que quelque chose un corbeau au moins y vole
Comme un ami oublié depuis très très longtemps
et retrouvé par hasard
c’est avec une même joie que j’écoute le bruit de l’eau
Quand vient l’automne
pas le moindre répit pour les cœurs qui soupirent !
La nuit sans trouver le sommeil j'écoute souvent les oies sauvages
Au commencement du monde
il y eut tout d’abord une forêt
au milieu de laquelle un demi-dieu sans doute veillait sur le feu
Tout comme l’enfant qui parti en voyage
revenu au pays s’endort
aussi doucement en vérité est arrivé l’hiver
– CEUX QUE L’ON OUBLIE DIFFICILEMENT
Dans son enfance
il avait barbouillé de merde la rambarde d’un pont
ce que ne manquait pas non plus de raconter tristement cet ami
Prenant un air maussade
pour murmurer du fond de sa gorge des choses qui avaient l’air sublimes
il y avait là aussi ce mendiant
Avait-il voulu nous dire de ne voir en lui qu'un homme sans importance ?
il s’était retiré dans la montagne
Ami semblable à un dieu
Avec de l’intelligence et tant de bonté
à revendre
mais sans rien avoir à faire cet ami vivait dans l'oisiveté
Après m'avoir emprunté un peu d’argent il s'en était allé
cet ami
dont je voyais de dos les épaules se couvrir de neige
Du plat de la main
il essuyait son visage mouillé par la tourmente de neige
cet ami qui avait des idées communistes
Quand plus rien n arrive dans une société pacifiée
quel ennui ! l’époque même où nous disions cela
était d'un triste
Que dira-t-on de moi après mon départ ?
l’imaginer rendait triste ce début de voyage
Comme si j’étais parti mourir
Après I'avoir quittée je clignai soudain des yeux
et sans que je my attende
quelque chose de froid a glissé le long de mes joues
Le rire inattendu d’une femme
m'a saisi
Au sein de cette nuit où le saké gelait dans les cuisines2
Comme si elles n’aspiraient que la clarté du monde
ces prunelles noires
aujourd’hui encore demeurent dans mes yeux
– AU MOMENT D’ÔTER SES GANTS
Si je suis aussi triste
n’est-ce pas que mes yeux manquent de couleur ?
J'ai demandé qu'on m’achète des fleurs rouges..
Voyage en train
Et cette gare au milieu des champs
où l’odeur des herbes d’été m’aura rempli de nostalgie
Venu dans ce parc un jour de beau temps
en marchant
j’ai pris conscience du déclin tout récent de mes forces
– NOTES
- 1, Etant donné la place de ce tanka, on peut penser, comme le font beaucoup de commentateurs japonais, qu'au-delà de la simple mise en scène romantique que ce tanka pouvait être à l’origine, le poète l'a finalement réutilisé pour symboliser ici la situation du Japon dans le monde, et sa propre situation, sa conscience malheureuse de vivre dans ce pays et à cette époque-là - une « époque bloquée » comme il l’écrit dans un de ses célèbres essais, rédigé à la fin du mois d’août 1910.
J'ai un peu le même sentiment aujourd'hui en 2026, de vivre, ici en France, au travers d'une époque complètement "BLOQUÉE" ! Grand mal nous en prend, collectivement et surtout artistiquement ! Le prix à payé humainement en est astronomique, en particulier, j'en suis certain, pour tous les artistes et les travailleurs les plus pauvres de ce pays !
- 2, Dans les poèmes qui suivent et jusqu’à la fin de cette première partie, Takuboku évoque ce qu'il est convenu d’appeler traditionnellement au Japon, d’après une expression chinoise, « le monde des fleurs et des saules », monde qu’a si bien décrit pour la même époque le romancier Nagai Kafu (1879-1959). De nos jours, ce terme désigne le monde des geishas, tandis que jusqu'à la défaite de 1945 il désignait plus généralement les quartiers de plaisir cantonnés dans un espace délimité.
– POSTFACE
ISHIKAWA TAKUBOKU OU LA PHOSPHORESCENCE DE LA VIE COURANTE PAR YVES-MARIE ALLIOUX
On ne devrait plus avoir à présenter Ishikawa Takuboku (1886-1912). Pas plus. en rout cas, que Rimbaud, Pessoa ou Whitman. Non seulement cela fait un siècle que ses poèmes sont lus, récités, commentés, appréciés par un très grand nombre de Japonais, mais son principal recueil, 'Une poignée de sable, a déjà, été traduit en plus d’une dizaine de langues dont, en 2007, l’arabe. […]
Le mot plus adéquat que cherchait il y a un peu plus d’un siècle Takuboku, nous le trouvons peut-être dans le récent discours de Patrick Modiano prononcé lors de la réception de son prix Nobel, lorsqu'il affirme que le romancier, comme le poète, en plus d’être une sorte de voyant ou de visionnaire, est aussi un « sismographe prêt à enregistrer les mouvements les plus imperceptibles » :
« J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales - et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence quelle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur. C’est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne. Son imagination, loin de déformer la réalité, doit la pénétrer en profondeur et révéler cette réalité à elle-même, avec la force des infrarouges et des ultraviolets pour détecter ce qui se cache derrière les apparences. Et je ne serais pas loin de croire que dans le meilleur des cas le romancier est une sorte de voyant et même de visionnaire. Et aussi un sismographe, prêt à enregistrer les mouvements les plus imperceptibles. » […]
Ainsi semble-t-il trouver une justification à l’échec de ses romans par un souci de vérité qu'il finit par ne plus revendiquer que pour la poésie seule : la vérité de la vie ne peut être que fragmentaire. […]
Pour peu, d’un autre côté, qu’on réunisse les tankas que Takuboku a voulu mettre en exergue au début et à la fin de chacun de ses cinq « chapitres », les intentions de l’auteur apparaissent clairement. Voici ce qu’il semble alors nous dire :
« Dans l’isolement du Japon de Meiji qui m’enferme dans le jeu de mon propre isolement, il n’y a plus qu'a pleurer sur l’insignifiance de la vie humaine. Tel le veut du moins l’ordre politique actueL La nostalgie n’est plus qu’une sale maladie chronique. Ah, si je pouvais au moins revenir dans mon enfance, mon véritable pays natal ! Seules les montagnes de ce pays me consolent. Mais non, l’automne est trop cruel ! Oh que vienne i’hiver où m'en retourner dormir, mourir. La nature serait une consolation, mais les amours, faut-il qu’il m'en souvienne, sont des fantômes qui sonnent creux dans la chanson archaïque de l’errance. Le souvenir de ces fantômes n’effacera pas toute la traîtrise des hommes, et du monde, ce dont vient témoigner assez la mort énigmatique de l’enfant. »
Ce récit tragique, seuls finalement viennent l'apaiser les menus événements de la vie, intérieure ou extérieure, ces grains de sable qui nous filent entre les doigts, mais qui nous aident à vivre, maigre tout, et dont l’éclat fugitif mériterait qu’on les fixe pour l'étemité
Quoi qu’il en soit quand je
sors il y a parfois la douceur des rayons du soleil
et je respire à fond
A défaut de pouvoir maîtriser le cours de notre vie, il nous reste possible d’en récupérer, d’en cribler au tamis quelques instants, ceux du moins qui ont pu nous étonner, nous surprendre, et nous détourner de la mort. […]
Le romancier Inoue Hisashi, dans une préface introduisant le numéro spécial d’une revue littéraire consacré à Takuboku, écrivait entre autres : « Il ne semble pas y avoir eu par la suite de révolution aussi importante tant du point de vue de la forme que du fond dans l'histoire du tanka ». "Kokubungaku bessatsu n 11", 1981
En ne prenant pas au sérieux, en désacralisant la forme poétique traditionnelle. ce que n’osaient pas encore faire les autres poètes de son époque, en n’aspirant pas à la perfection, mais en s’amusant plutôt à faire du tanka le triste jouet de ses humeurs aigries ou capricieuses, Takuboku, en effet, aura révolutionné la forme même de cette poésie typiquement japonaise, et cela jusqu’au point limite où il risquait même de cette poésie typiquement japonaise, et cela jusqu'au point limite où il risquait de la faire basculer dans la prose.
Mais, ce faisant, c’est surtout le fond qu’il révolutionne en conduisant cette forme classique à coller au plus près des malheurs et bonheurs de notre vie moderne quotidienne. Et c'est assurément dans le droit fil de cette transformation que s’inscrit l’œuvre de Tawara Machi, avec, notamment, son célèbre recueil de tankas "L’Anniversaire de la salade".
[…]
« Je voudrais que tous les jeunes d’aujourd’hui réfléchissent bien au lait que cette époque, dans laquelle a souffert Takuboku, ne remonte tout juste qu’à cent ans. Or ce qui s’est passé il y a cent ans est en train de se reproduire actuellement où on retrouve une nouvelle situation de blocage. » Ôe, Komori, Narita, Entretien à trois, 2010. […]
« Jusqu'à la fin de l’« après-guerre », je croyais que le Japon avait compris qu'il n’était plus ce qu’il avait été autrefois. Mais quelques années après le début de cette « nouvelle époque », j’ai commencé à douter que l’essence du Japon eut véritablement changé. […] L’idée qu’au fond le début de la modernité avait été beaucoup plus dramatique que la guerre s’est formée en moi. Cela signifie au sens large l’ensemble de l'ère Meiji (1867-1912) et plus étroitement les quelques années qui se sont écoulées entre la fin de la guerre contre la Russie et la mort de l’Empereur Meiji en 1912. La matrice de nos pensées et de nos réactions a été formée, je crois, à ce moment. […] Cette époque contient la matrice de notre présent. Elle contient aussi l’origine des tourments du Japon, et beaucoup de ce que nous avons perdu (un grand nombre de belles choses). Elle continue d’émettre de la lumière sur notre présent. » "Au temps de Botchan", tome III, P. 199 […]
Oui, assurément, Takuboku continue à projeter sur la nôtre la lumière de son époque. Mais aussi sur notre vie courante cette phosphorescence dont parle Modiano.
– LIVRE : "INTERMINABLEMENT LA PLUIE", KAFÛ (1879 - 1958, Tokyo)
Ce qui m'intéresse, dans ce tout petit livre, ce sont les choses qui sont dite et celles pouvant aussi être devinées au travers de cette errance de l'auteur dans Tokyo où tout, plus ou moins se délite, se déjointe et se déboite entre une ancienne culture japonaise forte et traditionnelle du début du vingtième siècle, pour affronter le choc de l'invasion culturelle de l'Occident avec ses nouvelle valeurs, ou plutôt bien évidemment ses contre-valeurs, détruisant globalement et fondamentalement toute l'ÂME animiste et spirituelle de tout le pays ! Comment survivre en tant qu'artiste, à son époque, ou aujourd'hui encore ; dans un monde où la société n'a plus besoin de nous autres créateurs véritables et sincères ? Et où seuls les business-artistes s'en sortent dont certains, plutôt très bien, nourrissant la grande prostitué inassouvissable de l'Art contemporain et de son marché afférent !
J'éprouve aussi, pour ma part, cette même mise à l'écart, à l'abandon, au rebus, à la casse… Et faut-il donc en parler ou juste laisser faire ? Kafû plus âgé, s'est juste laissé porté dans ce flux d'abandon et de 'laisser faire'. Cela me rappelle la parole de mon père, m'ayant dit quand il vieillissait tranquillement, que c'était même agréable de se laisser glisser et partir lascivement comme ça, tout simplement… Mais, je n'en suis pas encore là et il faut combattre et se battre, chaque jour pour imposer son travail et ses pensées et voici donc, en miroir, la description d'une certaine désespérance tristement 'japonaise' de ce grand écrivain et artiste, sauvée parfois par quelques éclairs et flammes poétiques de poèmes très anciens chinois… Voici donc quelques petits extraits de ces textes (trois nouvelles), et surtout de la dernière partie, un très bel essai : "Nagai Kafû ou La difficulté d’écrire au Japon" écrit par le très bon traducteur Pierre Faure.
EN EAU PEU PROFONDE - AVRIL 1912 -
Mais toi aussi, il fut un temps où tu fis joliment la noce, il me semble ; et alors ? ces derniers temps, tu as mis un terme à tes sorties ?
Hé oui ! depuis trois ou quatre ans, je ne m’amuse plus du tout. Â vrai dire, je me suis marié l’année dernière et,..
- Mais le pourquoi de ce renoncement, quel est-il ? Est-ce que par hasard quelque tragédie - une sainte illumination peut-être - se serait donc produite ? De même que jadis on se faisait pèlerin des nuages et des eaux (Cette image d’origine chinoise désigne la vie du moine errant), aurais-tu…
- Si ce n’était que cela, on pourrait y trouver matière à conversation ; mais non, c’est fini désormais et bien fini. En un mot, au départ, j’avais trop pensé, voilà ! Le goût particulier qu’a la débauche, l’expression sonne étrange… mais moi, avant même d’avoir connu la débauche, je m’en étais trop représenté et avec trop de force, le goût, le plaisir, la tristesse et le néant. Bref, j’ai su que la réalité était bien en deçà de ce que l'on attend d’elle. P. 18, 19
INTERMINABLEMENT, LA PLUIE… - JANVIER 1921 -
Que jaillisse l'inspiration poétique et l’existence solitaire échappe à la solitude ; et, dans la misère et la maladie même, si l’on peut se souvenir qu’il est des vers tels que ceux de Lang Che-yuan :
« Si voitures et chevaux se détournent de cette retraite, Rossignols et fleurs ne dédaignent pas la pauvreté. »ou de Po Kiu-yi :
« Avec la pauvreté se durcit le cœur de l’homme de bien ; Avec la maladie s’élèvent les sentiments de l’homme de cœur. »
n'y trouvera-t-on pas encore quelque consolation ? Cependant l’inspiration poétique est par nature chose étrange et mystérieuse ; elle ne vient pas quand on l’invite et ne répond pas davantage quand on l’appelle. Aussi, lorsqu’une inspiration tarie à qui l’on demande l'oubli des misères de la solitude refuse tout secours, alors pour la première fois, le sentiment de mélancolie se mue en extrême détresse. Quant à ce goût de la réminiscence et de la méditation - joies solitaires dont le poète a coutume de se faire gloire - en l’absence d’inspiration poétique, il se réduit à de vaines jérémiades de femme et n’engendre plus guère que récriminations. P. 51
Le 'shamisen', au même titre que l''ukiyo-e' et le 'kabuki', par exemple, n’est pas un art à considérer sous l’angle des idées sur la société et sur la morale qui ont cours aujourd’hui. Ce n’est pas une voix vivante du présent, c’est un murmure du passé qui par là même compose pour les âmes mélancoliques qui l’écoutent des plaisirs et des émotions sans limites, un peu comme font ces vers :« La chanteuse ignorant la honte du pays dominé
Sur L’autre rive du fleuve chantent encore les
Fleurs du Jardin caché. » Tou Mou P. 67
NAGAI KAFÛ, ou La Difficulté d’écrire au Japon de la fin de Meiji à la Seconde Guerre mondiale, par Pierre Faure
La première réaction de Kafû, à son retour au Japon (juillet 1908), consiste en une série d’attaques très violentes contre une société et une civilisation sans goût, qui, au nom d’un modernisme de façade, ont rejeté l'ordre et la beauté de l’âge précédent et ont transformé le Tokyo qu’il aimait en « champ de carnage », mais en qui survivent, profondément enracinés, l’esprit et les préjugés d’une époque où les notions de personne et d’individu n’existaient pas encore, et où les rapports des êtres dans la vie familiale et collective étaient fixés par un jeu extrêmement strict de rapports hiérarchiques. À vrai dire, déjà dans ses écrits de l’époque française, Kafû avait commencé d’exprimer sur ce point des sentiments qu'un retour non souhaité ne fît qu’exaspérer. D’autant plus qu’il retrouvait, après une période de libération provisoire (et illusoire puisqu’il la devait à son père et qu’il n’avait pas eu l’énergie de la prolonger de son propre chef), la « fatalité » des liens familiaux, particulièrement contraignants pour le fils aîné qu’il était, dans une société imprégnée par la morale confucéenne. À cela s’ajouta rapidement l’épreuve de la censure : en mars 1909, ses « Récits français » ('Furansu Monogatari') furent interdits à cause d’une nouvelle, "Kumo" (« Nuages ») et d’une pièce de théâtre, "Ikoku no Koi" (« Un amour en pays étranger ») ; la première raconte l’histoire d’un jeune diplomate japonais à l’ambassade du Japon à Paris, qui noie dans la débauche son dégoût de l’existence et se prépare au suicide: elle fut jugée attentatoire à la réputation d’un corps qui, pour être diplomatique, n’en devait pas moins, comme la femme de César, ne pas être soupçonné ; la seconde fut estimée, contraire aux bonnes moeurs. […]« En fin de compte, nous sommes tous les malheureux enfants malades d’une période de transition.
Un bateau errant sans gouvernail. Voilà sans doute ce qu’est le présent que nous vivons. » in "Reishô", P. 119 - 122
Dans le Japon d’alors, il est probable que cet individualisme, vécu, en dépit de la faiblesse, et-disons le mot de l’égoïsme qui peuvent l’accompagner (à moins que ce soit aussi grâce à eux), était le seul capable de résister à la pression environnante. Il est toujours plus difficile en effet de se débarrasser de sa peau que de n’importe quelle doctrine. Et il n’y avait au fond pas tellement de différence entre le Kafû de "Reishô" et l’enfant qui, Jadis, dans le refuge découvrait l’ivresse consolatrice que l’art et la beauté réservent à leurs amants.
Que cette attitude débouche sur un éloge de la décadence, cela n’a rien de surprenant.« La décadence, écrit-il dans "Kentai" (« Lassitude »),est le développement logique des choses.
Et il ajoute… si l’on veut l’éviter, dès le début il faut choisir de rester dans la barbarie et l'inculture. »
Aussi, après un premier mouvement de répulsion à l'égard de tout ce qui est japonais, caractéristique des quelques mois qui suivent immédiatement son retour de France, est-il naturellement peu à peu repris par ses amours d'adolescent et saisi par la beauté mélancolique symbolisés dans "Reishô" par le son solitaire du 'shamisen' dans la nuit. Un an plus tôt, en février 1909, Kafû avait déjà. dans "Fukagawa no Uta" (« La Chanson de Fukagawa » ) exprimé avec beaucoup de lyrisme la puissance d'attraction que la mélancolique tristesse dégagée par la musique d'Edo exerçait sur son âme fatiguée, en proie aux fantômes de son rêve occidental ; mais vibraient toujours en lui les accents lointains entendus dans les salles d’opéra de Lyon et de Paris, où ses pas l’avaient souvent porté ; et le récit s’achevait par un retour, presque un appel, à la musique « pleine d’assurance et de vigueur » d’un Wagner. P. 122, 123
C’est ce qui explique également que, pour gagner ce refuge, il éprouve le besoin de faire appel à d’autres références, qui seront autant de justifications d’un choix qu’il veut faire, et parmi lesquelles on retrouve une fois de plus la notion de « l’art pour l’art« À la fin de l’Empire français et au début de la République, les poètes de l’école des Théophile Gautier et des Leconte de Lisle, revendiquant eux-mêmes la séparation de l’art et de la société, ont laissé au monde des poèmes aristocratiques beaux comme des perles…
Et encore :
Certes, en principe, le grand art glorieux qui tire sa source du peuple d’un pays tout entier — et la Grèce une fois nous en a donné jadis un parfait exemple - doit naturellement progresser du même pas que la vie générale de la société. Mais si au contraire l’état de la société, à différents points de vue, ne semble pas propice à l’éclosion des tendres bourgeons de cette fleur qui a pour nom l’art, alors, c’est en adoptant une qui a pour nom l’art, dors, c’est en adoptant une attitude de distance vis-à-vis de la société que l’art trouvera son bonheur. »
Kafû ne se dupe pas longtemps sur la valeur du secours qu’il peut attendre de « l’art pour l’art ». […]
Dans ces conditions, poursuit Kafû :
« … j’aurai beau m’agiter, pour le moment il ne me plus d’autre solution que de me faire de l'art pour l'art une dernière justification et d’ecrire des pièces historiques anodines en alignant simplement - ah, les fleurs ! ah, les oiseaux ! - de jolis caractères. » P. 140, 141
Comment Kafû aurait-il pu, au reste, résoudre sans tâtonnements ce difficile problème : être l'un des premiers Japonais à « vivre en individu » tout en restant attache à une culture d’ancien régime. problème compliqué du fait que ces deux attitudes étaient également contraires aux tendances générales de l'époque […]Pourtant, ce qui domine cette année-là, c’est une double nostalgie : celle de l’Occident, certes, mais celle aussi des debuts de Meiji, époque heureuse qu’il retrouve dans les livres ou les souvenirs de la petite enfance, époque où tout semblait possible à des esprits ardents et hardis, et où l'harmonie héritée du passé n’était pas encore perdue. […]
C’est bien aussi ce qu’expriment, entre autres, ces lignes de "Mushiboshi" (« En aérant mes livres ») où il évoque les débuts de Meiji :
« Si l’on fait la comparaison avec l’époque actuelle, maintenant que quarante-quatre ans ont passé, et vu la situation du monde de la pensée en train de s’atrophier sous la pression du militarisme, on a l’impression, peut-on dire, de vivre un rêve éveillé »
Il a dans cette phrase quelque chose de surprenant. Et de significatif. L’écrivain y opère en effet - consciemment ou non, cela ne change rien à l’affaire - une véritable inversion de l’ordre des facteurs : car il n’a pas connu personnellement ce passé ; il ne peut que le reconstituer d’après les livres qu’il vient de sortir de sa bibliothèque, c’est donc à ce voyage de l’imagination que devrait s'appliquer l’expression de « rêve éveillé ». Mais cette dernière, transportée sur le présent en dépit de toute logique et de toute chronologie, rend compte parfaitement des sentiments d'un homme dépaysé chez lui, dans son époque, d’un « étranger » somme toute - comme on aujourd’hui. L’on peut voir aussi là un effet de la grande lassitude ressentie par Kafû après la lutte intense qu’il a menée avec ie monde et avec lui-même depuis son retour d’Occident ; la plainte qu'il exhale dans "Kaiyo no tai: (« Voyage sur mer ») le laisse en tout cas supposer : « Ah ! ces deux, trois années, j’ai trop souffert de la double pression de la société et de l’art ! »
Étranger donc, mais de quelle patrie ? Celle où se réfugie toujours et partout le poète marqué de romantisme, lorsque se détournant d’un réel trop douloureux, il aspire à se retrouver lui-même, « loin du monde et du bruit ».« Que les tendances de l’époque soient mauvaises, alors je m’écarte, silencieux, je me cache dans ma tour d’ivoire, et, dans le libre pays du rêve où me conduisent mon imagination et mes désirs. Je laisse flâner ma fantaisie. » P. 151,152
C'est cette atmosphère de demi-mesure qui affaiblit l’œuvre de cette période et qui amène en particulier la conclusion décevante qu’on trouve dans "Shôtaku" sur le « goût » et ses vertus, dont nous avons dit un mot plus haut. Dans le même chapitre final de l’ouvrage, Kafû indiquait pourtant la direction où plus tard il devait s’engager peu à peu tout entier, lorsqu’il y expliquait que tous parlent de beauté, d’harmonie, de renouvellement des arts, mais qu’en réalité, ils ne respectent et n’aiment en rien ces choses, ni dans leur vie, ni dans leur environnement. P. 168
« La vieille culture particulière à notre pays est détruite et les bases de la nouvelle n’ont en fin de compte pas été édifiées… La culture d’Edo avait pour fondements Le confucianisme et le bouddhisme ; La nouvelle culture moderne des pays occidentaux repose, elle, sur les fondements remarquablement stables de la religion et de la philosophie. Quand il en est ainsi, même si, parmi les mille phénomènes d’une société, on en rencontre parfois qui semblent lui être parfaitement hétérogènes, qu’on veuille bien creuser jusqu’à leurs racines, et l’on trouvera à coup sûr un élément réductible à l’ensemble. Seule notre culture moderne a pour point d’aboutissement le chaos et l'informe. » P. 179
« Tout ce qui a un fondement a un goût de plénitude ; et plus on goûte à ce goût, plus il est profond. C’est là le cœur d’une véritable civilisation. »En reprenant à son compte, avec la notion de culture qui la sous-tend, l’image du 'bunjin', Kafû trouve mieux qu’un prétexte à céder à ce mal d’écrire dont il est dépossédé.
Certains tendent à dire, de nos jours, que la culture est l'arme par excellence d’une domination, et que, réciproquement, une culture antinomique de celle du pouvoir est l'arme par excellence de l’opposition. Ce n’est sans doute pas la thèse de Kafû ; pourtant, l’on ne se tromperait guère en disant qu'il a eu une intuition assez voisine du deuxième volet de cette proposition. La différence réside dans ie fait que, chez lui, c’est l’idée même de culture qui, affinée dans une œuvre et vécue dans une vie, peut devenir l’instrument de la résistance face à l'oppression exercée par une pseudo-culture. Là aussi réside la différence essentielle avec le 'bunjin' d’Edo, chez qui l’on peut rencontrer souvent l’esprit de retraite, jamais l’esprit de résistance. P. 182
« La plupart des gens considèrent comme des arts uniquement la composition poétique et la peinture. Moi aussi jusqu’à présent je raisonnais ainsi. Dans mon cœur amoureux de l’art, j’estimais suffisant d'écrire des romans, de me livrer à la critique dramatique et écouter de la musique vocale. Mais les passions des hommes sont sans limites. J’en suis arrivé à la conclusion qu’il faut compter aussi au nombre des arts la maison que l’on habite, les vêtements que l’on porte et jusqu’à la nourriture que l’on mange Je vais plus loin : j'aspire à traiter mon existence même comme une oeuvre à composer ; sans cella, mon cœur ne saurait en definitive éprouver de véritable satisfaction. Et dans cette conception de la vie comme une oeuvre d’art, la femme doit constituer l’élément le plus important de la construction. » "Yahamgusa" (« Infusion de trèfle ») P. 184
– LIVRE "LE SECRET DE LA PETITE CHAMBRE" (NAGAI KAFÛ) & "LA FILLE AU CHAPEAU ROUGE" (AKUTAGAWA)
J'ai beaucoup aimé lire ce petit livre de nouvelles érotique écrites anonymement par deux auteurs du début de vingtième siècle, Kafû et Akutakawa, car, bien que je ne lise presque plus de littérature érotique, ni même de romans 'd'amour' ou d'aventure, quels qu'ils soient, puisque que mon travail est immergé, submergé même d'actes érotiques et de phantasmes et d'épopées érotiques ; et que je vis donc, ainsi tout le temps et inconditionnellement dans cet univers érotique, cet ultra-désir englobant, fluctuant et envoûtant instillé de myriade de corps de femmes "en jouissance" permanente, un peu comme dans la "Cité des femmes" de Fellini, cela même illusoirement, comme dans un rêve tantrique conscient !
Je suis donc, en quelque sorte, pratiquement rassasié, assouvis et remplis de sexes, de vulves, de seins, de clitoris et de corps féminins.
Il y a cependant, dans ces deux petites nouvelles, quelque chose de très direct, de très juste, de très subtile, de très touchant, de très 'japonais' (peut-être animiste même), de très intelligent, d'évident et de vivant, on sent l'experience et le vécu !
Au contraire des écrits de Sade, qui sont beaucoup trop analytiques, rationnels et descriptifs où même ceux d'Apollinaire, avec également, ses "Onze Mille Verges", roman épique, obscène peut-être plus qu'érotique et peut-être déjà prémonitoire ? Pour sortir, en quelque sorte, de l'enfer de la première guerre mondiale à venir ! Où même que "Les 120 journées de Sodome", écrit par le Marquis de Sade, alors emprisonné dans la Bastille, pour sortir, en quelque sorte de son emprisonnement et de la révolution française sanguinaire et vindicative à son égards ainsi qu'à l'égard de toutes les "élites" de la noblesses et du religieux…?
L'érotisme donc, pour sortir d'un enfer collectif ou personnel : de la prison pour Sade et de la première Guerre Mondiale pour Apollinaire etc… Leurs écrits semblaient être, comparés à ce petit bijou d'érotisme japonais, plus personnel et plus intime ; beaucoup trop ancrés dans les domaines de l'imaginaire, du politique, du démonstratif, du social, du fantasme et du vouloir "jouir à tout prix", un peu "too much" !
En général, en Occident, l'érotisme ne peux vraiment être décrit que de manière analytique, sadienne, 'distanciatoire' et narrativement 'dissécatoire', presque ainsi de manière médicale et scientifique… Il y manque donc, presque toujours, dans ses récits fortement descriptifs, le vrai vécu ! la vrai jouissance ! Et qui ne serait pas, de facto, l'illusion décrite de cette jouissance !
Montrant l'extérieur des choses, en quelque sorte, alors que ces récits érotiques japonais d'écrivent exactement l'intérieur des chose, l'intime et sans doute le sacré de l'histoire, au cœur même des mécanismes secrets de la vie et de la nature ! Dans des étreintes fusionnelles, égalitaires et compassionnées aussi ! Ce dont Sade ne sera jamais capable, car il est toujours dominateur, subjecteur (jouissance-souffrance) et destructeur de la femme, la transformant toujours en objet des ses infinis désirs, en l'effaçant la détruisant et l'annihilant ultimement complètement, à l'infini !
Alors que, dans ces nouvelles réalistes mais extatiques cependant, les détails sexuels sont justement très bien et très largement décrits, de parts et d'autres et de manière tout à fait humaine, humble, anatomiquement et physiquement parfaitement exacte, jusque dans chaque moindre et important tout petit détail, qui nous bouleversent émotionnellement et dont on se souvient aussi, pour les avoir vécu également : « Le con n’aurait pu être enflé davantage, et chaque fois que j’entrais ou sortais, je sentais ses rides intérieures se prendre à moi et tenter de me retenir au passage. »
On sent très fortement le désir de l'homme, de l'être pensant qui parle, qui agit, aime, ressent, raconte et décrit, dans un émois erratique et bouleversant, et qui aussi, très précisément et conjointement décrit et partage : son désir propre ainsi que l'orgasme océanique féminin, dans sa réalité corporelle in-dimensionnable. Ressenti dans ce plaisir, se répercutant comme des vagues successives et ininterrompues, au travers le corps de l'autre, de la femme, intégralement incarnées et montrées, par les jus, les effluves odorantes, les souillures, les cris orgasmiques, les flus éjaculatoires et la pisse… sourdant de sa vulve ultra gonflée de sang, de sperme et de désirs, dans des orgasmes mortifères, annihilateur (la petite mort) aux répétitions infinies, inarêtables.
Ces nouvelles sont très jouissives à lire et décrivent parfaitement l'ORGASME, tant masculin que féminin, elles donnent envie d'aimer et de copuler à nouveau et très vite, librement et à plein corps…
"LE SECRET DE LA PETITE CHAMBRE" (PAR NAGAI KAFÛ)
Le début du texte manquait car il avait été déchiré. «… La soif de plaisir que tout un chacun porte en soi est inextinguible et ne trouve de fin qu’avec la mort. Combien d’années se sont écoulées depuis le temps de mes dix-huit ans où la lecture des "Mille Fleurs" me tenait éveillé jusqu’à l’aube, les soirs où mes pas ne m’avaient point dirigé vers l’ombre projetée par les lanternes des maisons de plaisir ? Je n’ai fait qu’aller d’une femme à l’autre, les belles se sont succédé sans que jamais lassitude me gagne, et me voici, ayant gravi la moitié de l'échelle de la vie, que dis-je, une année déjà, deux même se sont écoulées depuis que j’ai dépassé la cinquantaine… Pourtant, dans le demi-sommeil qui précède le réveil, je ne peux m’empêcher de fredonner dans Je style de Katô : "Est-ce Asakusa ou bien Ueno, la cloche que j’entends sonner de ma couche ?" Et je reste confondu devant mon impuissance à renoncer à la volupté. P. 20Insensiblement, j'en arrivai à ne plus me contenter d’une seule femme: il m'en fallut deux, puis trois… Je les allonge à ma gauche et à ma droite, trouvant mon plaisir à leur faire faire des choses qui leur répugnent… D’ailleurs, ai-je bien toute ma raison ? Question insoluble entre toutes… P. 41
LA FILLE AU CHAPEAU ROUGE (PAR AKUTAGAWA) | SAMEDI, LA NUIT DES RETROUVAILLES
Ses hanches désormais libres se relevant avec fougue, ma volupté ne connut plus de borne. Elle aussi, je la devinai parvenue à une phase aiguë car, comme je poursuivais mes coups de bélier, je sentis mon bout donner contre quelque nodosité frissonnante, à croire que son utérus était projeté en avant, aussi redoublai-je mes pointes. et c’est alors qu’avec la sensation que mon gland était enveloppé de quelque mucosité tiède, Je ressentis une excitation pareille à une commotion électrique et m’ébrouai dans une brutale éjaculation. Quant à elle, toujours cambrée et m’enserrant de ses deux bras refermés dans mon dos, elle respirait d’un souffle oppressé. Son étreinte maintenait sur sa poitrine mon visage auquel se communiquait le martèlement de son cœur en même temps que la houle qui soulevait son abdomen. Je supposai qu’elle valait de jouir. J’avais éjaculé mais je continuai de faire aller mes reins en cadence.
J’aurais aimé faire durer le plaisir mais la volupté qui a commencé à monter n’est pas chose qu’on peut retenir, le sang-froid manque. Je n’en étais pas moins parvenu à ce que je souhaitais : la posséder pour de vrai. Je redressai le buste, mes doigts entrebâillèrent ses lèvres entre lesquelles je logeais encore. Mon vit était amolli mais toujours de respectable longueur, que j’extirpai peu à peu jusqu’à le faire émerger tout entier, amenant avec lui une coulée visqueuse, mélange de sa sève et de ma semence, à la lisière du double bourrelet de la corolle. je ne vis rien là de sale. Je me souviens avoir entendu ce dicton lorsque j’étais au collège : « A mille pièces d’or qui pénètre, un liard qui se retire. » Ainsi, tant vaut le membre au moment où il s’introduit puis lorsqu’il ressort, la jouissance passée. Par ces mots, on entend, semble-t-il, signifier d’une manière symbolique les deux états les plus extrêmes par lesquels nous passons, de l’exaltation qui prélude à l’acte à la dépression qui lui succède, après que tout est consommé ; cependant, gardons-nous d’en conclure trop vite à une expression de mépris ou de dénigrement du sexe féminin. Ce fruit juteux qui, éclaté, livre son suc au terme de la bataille des corps, ne laisse pas de m’apparaître d’un délicieux pathétique, à l’instar des fleurs de cerisiers épandues à foison, éparses, sur le sol, après le passage de la tempête. P. 119, 120
Je la regardai : l’expression de son visage était de quelqu'un qui erre encore dans les limbes du rêve. C’était à l’orgasme qu’elle devait d’être plongée dans cet état, un orgasme que j’eusse aimé atteindre à mon tour, le plus tôt possible ; pour mon malheur, était-ce le vin qui me paralysait, l’éjaculation avait du mai à venir. Aussi fus-je tenté, ultime recours puisque j’avais porté ma partenaire jusqu’à l’apogée de la petite mort, d’avoir ma part moi aussi. Mon idée était, tout bonnement, de lui faire minette. Avec une prostituée, j’y aurais regardé à deux fois, mais avec ce que celle-ci m’avait donné à entrevoir, j’avais la conviction de ne courir aucun risque ; dès lors, rien n’aurait pu me retenir. D'une douce glissade, je m’écartai de son ventre, rejetai entièrement la couverture et rejetai entièrement la couverture et immergeai mon visage dans le fond de ses cuisses. Après avoir bien écarté celles-ci, je passai une main sous chacune de ses fesses de façon à les hausser le plus possible puis tendis la langue vers son clitoris. Elle appuya contre, s'enfonça de la pointe dans le trou, remonta au bouton pour le pousser vers le haut. À ce moment, je sentis celui-ci durcir rapidement, pris d’érection, le happai entre mes lèvres, le remuai pour l'aspirer à l'intérieur de ma bouche. Les nymphes suintaient de plus en plus abondamment, inondant ma langue d’une humeur au léger goût salin. Ma langue poursuivit son activité, plongeant longuement dans la fente où elle se promenait en pourléchant au passage, quand je ne mâchouillais pas le bourgeon à petites touches de dents délicates.
La fille se mit à donner des signes d’affolement, à tortiller du bassin de façon désordonnée, ce qui eut pour résultat de m’exciter à mon tour de plus belle: j’étirai ma langue de toute sa longueur pour la faire aller dans la fente, jusqu’au bouton dont je me mis à pousser ia capsule vers le haut avec une vigueur telle que, dans mon élan, mon nez butait contre elle et mon menton effleurait le fond. Elle mouillait maintenant telle une fontaine, ma bouche était envahie de bave. j’étais près d’étouffer. Sans cesser de la laper, je levai les yeux et j’eus immédiatement devant moi l'arrondi de son mont de Vénus couronné de la tendre toison pubienne, au travers de laquelle apparaissait la double éminence des seins érigés tels deux volcans jumeaux en activité, au-delà de la plaine ondulante de l'abdomen ; son visage m’était dérobé, trop bas par-delà le vallon de la poitrine. A mesure que ma langue intensifiait son action, je voyais comme des ondes courir sous sa peau, des seins au ventre. Ces vagues soulevèrent chaque fois plus furieusement son ventre, à quoi elle répondit en se cabrant comme pour réclamer de moi que j’accentue la pression de ma langue. Eperdue, elle se mit à râler bruyamment. Des tressaillements intermittents issus du fond de la fente qui se répercutaient sur mes lèvres me jetèrent dans un état indescriptible : je retirai ma langue et me remis sur elle sans même prendre le temps d'essuyer ma bouche au pourtour tout baveux que j’appliquai sans transition sur la sienne pour la baiser. Toute à son ivresse, elle me répondit aussitôt en prenant ma langue d’une puissante aspiration, à croire qu’elle eût voulu me la couper entre ses dents. En même temps, ses jambes saisirent mes reins en ciseaux. Ces longues minutes de frottis m’avaient durci et enflé à point ; ainsi prêt, je fus à peine au contact de la fente que mon vit coula d’une seule poussée jusqu’au fond, tel un pal. Le con n’aurait pu être enflé davantage, et chaque fois que j’entrais ou sortais, je sentais ses rides intérieures se prendre à moi et tenter de me retenir au passage. Ni l’un ni l’autre n’avions plus claire conscience de rien et nous ne cherchions plus qu’à prolonger le furieux mouvement alternatif et vertical de nos hanches. A un moment donné, j’entendis un fort bruit de ventouse entre nos pubis si étroitement unis, qui fut suivi d’autres à chacun de nos déplacements. Pour s’échapper, l’air contenu dans son étroit manchon hermétique devait écarter sous sa pression irrésistible la paroi qui m’enserrait parfaitement, et du même coup, forcer l’épaisse pellicule gluante. C'est ce qui donnait ce bruit, si irréel à mes oreilles ; tant j’en fus ravi que dans la même seconde, je fus pris d’une puissante éjaculation qui contracta mes testicules détrempés et expulsa ce que ceux-ci contenaient de semence - mais sans que ce fut en totalité. La fille, dont je n’aurais su dire les fois qu’elle avait pris son plaisir depuis le début de la soirée, émettait geignement sur geignement, qui devaient porter jusque chez les voisins. Sont-elles si nombreuses, nos compatriotes capables de lâcher bride aussi ouvertement à leur rage amoureuse ? P. 128 - 130
Tout au plus, la soyeuse toison descendait-elle, comme en se dégradant de l’éminence pubienne vers chacun des côtés où apparaissait une ombre légère, et la brusque confluence du double repli clair vers la roseur des nymphes était d’une beauté qui dépassait toute expression. Les nymphes constituaient comme deux pétales évasés, versés sans doute sous la généreuse effusion qui avait suivi l’amour. Fasciné par cette splendeur intime, j’y portai une nouvelle fois la bouche et m’emparai du clitoris par une aspiration vigoureuse. Comme tirée d'un songe par surprise, elle releva la tête et pour la première fois ouvrit les yeux, sourit en m' apercevant. Il n’est pas jusqu’au trou dans la rangée de ses dents que je ne considérai à cette seconde comme un élément supplémentaire de son charme. P. 132
MON TRAVAIL : UNE CONSCIENCE ; MONTRER LE VIVANT & LE PLAISIR ! EST-CE OBSCÈNE ?
ABOUT MY ART : Atteindre, en quelque sorte, le point culminant, le sommet, le top du top, l'apex, l'acmé, avec la somme de toutes les connaissances acquises lors de toutes ces années de travail, toutes ces connaissances : lectures, écris, pensés, cultures, art etc. et créer alors, un basculement, une zone de rupture, pour entrer dans un processus de décréation, de soustraction, d'abandon et d'effacement…
Besançon, le 2 mai 2026
– LIVRE : "LE PETIT LIVRE DE LA SUBVERSION HORS DE SOUPÇON", EDMOND JABÈS
Très beau petit livre que j'avais lu en 2024 et que j'ai redécouvert aujourd'hui en scannant ses passages. Alors, la poésie, ça ne se commente pas et ça ne s'analyse pas ! Ça existe comme ça, tout simplement ; intemporellement, hors cadre et en dehors de toute référence ! C'est violent ! C'est virulent ! C'est pertinent ! C'est impertinent ! C'est subversif ! C'est insoumis et jubilatoire, comprenne qui pourra, bonne lecture.
La subversion est le mouvement même de l’écriture : celui de la mort.
L’écrit n'est pas un miroir. Écrire, c’est affronter un visage inconnu.
Démente est la mer de ne pouvoir mourir d’une seule vague.
Quoi que tu fasses, c’est toi que tu espères sauver. C'est toi que tu perds.
La vie additionne, la mort soustrait.
(Toute création, a, pour lieu, un espace clos environné d'infini.
J'aurai, partout, abattu les clôtures, offrant à mes ouvrages, en plus de leur espace propre, l'infini d'un espace interdit.) P. 7 - 10
Sages et fous de mes livres qui m'avez familiarisé avec la subversion, votre place reste ici. Nulle part. Au milieu des sables où, couché sans vouloir mourir encore j'ai, souvent, laissé mes mains s'ouvrir ou vide.
Prophètes subversifs de l’aride royaume où je vous ai rejoints, vous avez rempli mes années de vos sentences, criblé mon ciel de vos questions insistantes, enseveli mes certitudes sous vos pas.
« L'univers est un livre dont chaque jour est le feuillet. Tu y lis une page de lumière - d'éveil - et une page d’ombre - de someil - ; un mot d’aurore et un mot d’oubli », avait-il noté.
Le désert n'a point de livre. P. 13
CARNET | LA QUESTION DE LA SUBVERSION
Entrer en soi-même, c’est découvrir la subversion.
Le rien reste l'enjeu inconscient de la subversion.
« Je n’ai que de mauvais disciples - disait un sage. Cherchant à m’imiter, ils me trahissent et, croyant me ressembler, ils se discréditent. »
« Tu penses pour connaître. Tu ne connais même pas ta pensée », avait-il écrit.
« Le jour est lié à la conscience. L’inconscient est nuit opaque.
« Vois combien paradoxales sont les volontés de Dieu.
« D’une part. Il fait appel au conscient pour développer,
en nous, l’idée, le sentiment de la divinité et, d’autre part, en frappant d’interdit l’image, Il nous rejette dans l’inconscient où II règne sans nous », avait-il, par ailleurs, noté.
Le néant est notre éternel lieu d'exil ; l’exil du lieu.
Indifférente à Dieu, à l’homme, nous laisserons la pierre, dans sa dure solitude, veiller sur le néant.
Les images sombrent dans l’inconscient mais ne s’éteignent pas : lueurs d’oubli.
Il disait : « Les images de l’inconscient sont pareilles à la faune et à la flore sous-marines. La torche vive du plongeur les traque.
« Hors de l’eau, elles ne sont plus qu’objets hétéroclites, alphabet indéchiffré de morte-mémoire ; cause, souvent, d’internes déchirements. »
Vous vivons sur la récupération d’images endeuillées dont nous n’évaluerons jamais le nombre. La plus ancienne est, sans conteste, celle de Dieu, dont Lui-même, ne se souvient plus.
Image du premier jour.
Image de la mort qui nous sera refusée jusqu’à la mort.
La lisibilité est posthume. P. 18 - 24
PETITES LIMITES À L’ILLIMITÉ
…d’une mort féconde dont il serait le point radieux de naissance, ô vocable !
Quelle que soit la distance, celle-ci est toujours concevable : petite, elle est la proie du regard ; immensurable, la proie de l’imagination.
L’œuvre n’est jamais accomplie. Elle nous laisse dans cet inaccompli où nous mourons. C’est cette part blanche qu’il nous reste, non point à investir, mais à tolérer. Où il faut nous installer.
« L’infini ne donne pas la mesure du Tout ou du Rien ; de l'accompli donc ou du vide ; mais de l’inaccompli », disait-il.
La moindre lueur est soupçon d’univers.
Les extrémités nous demeureront toujours inconnues. p. 25 - 28
DE LA SOLITUDE, COMME ESPACE D’ÉCRITURE
Savais-je, jusqu'ici, qu'ouvrir et fermer les yeux, s'allonger, se mouvoir, penser, rêver, parler, se taire, écrire, lire, sont gestes et manifestations de la subversion ; l'éveil venant bouleverser l'ordre du sommeil, la pensée s'acharnant sur le néant afin d'en avoir raison, la parole rompant, en se déployant, le silence et la lecture remettant, à chaque phrase, l'écrit en question ? Savais-je, aussi, qu'il y a des degrés à la subversion, que nous ne sommes vraiment subversifs, dans nos rapports à autrui, que lorsque nous ne nous appliquons point à l'être et que, dans ce climat de non-suspicion, favorisé par notre comportement naturel, personne, autour de nous, ne s'en aperçoit encore ? La vie se dresse, à tous les instants, contre la mort ; la pensée contre l'impensé et le livre qui s'écrit contre le livre écrit. Exister, penser, écrire nous engageraient alors à rechercher indirectement un équilibre intérieur, face à des actes souterrains de subversion, équilibre qui serait enfin trouvé en les laissant librement s'affronter en nous. Nous sommes le lieu écartelé de ces conflits. Nous parvenons à les localiser en les espaçant et en les limitant dans le temps ; c'est ce que nous appelons : vivre avec nous-même, en harmonie.
Le fond de l’eau est parsemé d’étoiles. P. 41
LE FEUILLET, COMME LIEU DE SUBVERSION DU MOT ET DE LA BLANCHEUR
Un pas dans la neige suffit à ébranler la montagne.
On ne passe pas du sacré au profane ; mais bien du profane au sacré.
Comme on passe d’un silence peuplé de mots à un silence rendu à son absence initiale.
L’AVANT-DEMEURE
Si l'existence de Dieu était postérieure à celle de l’homme, rien ne nous empêcherait de penser que le néant aurait eu une voix plus ancienne que celle du monde et le désert, dans sa relation au vide, une parole d'avant le jour qui aurait secoué les ténèbres. « Voix étouffée de la mer. Voix noyée du sable », disait-il.« Notre âme est nid de voyelles. Un oiseau est à l’origine de la lecture infinie du monde », disait-il encore. P. 42, 44
L’INTERDIT DE LA REPRÉSENTATION
- Pourquoi - lui demanda-t-il - ton livre n’est-il qu’une succession de fragments ?
- Parce que l’interdit ne frappe pas le livre brisé, répondit-il.
Mais, dans son journal, n'avait-il pas, récemment, noté : « J’écris un livre pour restituer, dans son intégralité, à Dieu l’image qu’avec des mots, j’ai fabriquée de Lui-même ?
« Écrire, dans ces conditions, ne serait-il que périr du courroux divin ?
« …que périr d’une image interdite au sein de toute image? » P. 45Aussi, est-ce dans sa relation au profane et à travers lui, que ie sacré se donne à éprouver, non plus comme sacré mais comme sacralisation du profane ivre de dépassement ; comme prolongement indéfini de la minute et non comme éternité étrangère à l'instant ;
car la mort est l’affaire du temps.
N’est-ce pas, justement, par le truchement du mot impuissant à s’approprier le dire, que l’éternité prend conscience de son incompatibilité avec le langage ?
Passivité divine, irréductible silence face à l’imprévisible et périlleuse aventure du mot livré à lui-même.
Antérieur au profane, il est, de toute limite, la démesure arbitraire qui la repousse sans cesse.
Sacré. Secret
Le sacré se confondrait-il avec l’éternel secret de la vie et de la mort ? P. 56, 57
DE LA PENSÉE, COMME CRÉATION ET DESTRUCTION DE L’ÊTRE À TRAVERS LE MOT
L’imagination a ses limites : celles d'une réalité outrancière.
Imaginer, c’est créer plus. Ce « plus » est imprécisable.
L’imagination n’est, peut-être, qu’une pensée délestée du poids de ses origines ; l’audace d’un mot visionnaire au bord soudain de l'univers.Le plus petit caillou est baigné d’infini. P. 68
L’ABSENCE, COMME ORIGINE, OU LA PATIENCE DE L’ULTIME QUESTION
Toute pensée de la mort passe par la destruction du visage. On ne peut penser l’identité en dehors du néant. P. 72Sable
« Je suis l'otage d’une parole qui, elle-même, est l'otage du silence », disait-il.
La mort est, d’abord, dans la parole.
Aussi ne cherche pas la mienne là où, fébriles, d'autres se pressent mais là où elles se replient sur leur défunte éternité », disait-il.On ne pense pas la mort, le vide, le néant, le Rien ; mais leurs innombrables métaphores : une façon de contourner l'impensé. p. 77
Richesse de la suprême pauvreté.
Nous lisons - comme on fauche l’herbe - ce que la ténèbre nous prend.
Ce qui a pouvoir de défaire, ne peut, soi-même, être défait.
Il n’y a d’issue que dans l’inconnu.
Ne jamais considérer l’acquis autrement que comme une manifestation de l'ironie du Rien.
Avoir de l’acquis c’est, d’une certaine manière, vivre sur l'humour salutaire du néant.
D’avoir opposé Dieu à Dieu, la Pensée à la Pensée, le Livre au Livre, tu les auras détruits l’un par l’autre ;
mais Dieu survit à Dieu, la Pensée à la Pensée et le Livre au livre.
C’est dans leur survivance que tu continueras à les provoquer.
Au désert succède le désert, comme la mort à la mort.(Il n’y a de blessure que blessée.) P. 81 - 90
– DISCOURS : "LA CULTURE DOMINE TOUT !", GÉNÉRAL DE GAULE, 14 mai 1965, BOURGES
Quel très beau discours, on aimerait que les politiques d'aujourd'hui, puissent avoir une telle pensée et intérêt pour la culture en général et envers toutes les cultures du monde et non seulement pour ces artistes de pacotilles présentés dans les Foires internationales d'Art Contemporain. Merci à De Gaule et surtout à Malraux, qui avaient su mettre en place des outils culturels et des lieux, totalement dépassés et surannés aujourd'hui, bien malheureusement mais fait qui est aussi dû, en grande partie, au public contemporain pour lesquel, l'art, les artistes et la culture ne représentent plus grande importance à leurs yeux aveuglés par la consommation, l'éphémère et l'argent. (à lire à ce sujet mon texte récemment et précisément écrit à ces sujets là > FRANCE ! LE PAYS AUX MILLIONS DE CHEFS DE GARE ! & QUELQUES DIGRESSIONS SALUTAIRES
Le Général de Gaulle et André Malraux inaugurent la Maison de la Culture de Bourges (Cher). Après le discours de Malraux, le Général prend la parole : « Sous l’impression profonde des paroles que vient de prononcer André Malraux, qui est un des hommes depuis tous les temps qui est le plus qualifié sans doute pour réunir, pour faire un ensemble de ce que sont les diverses branches de la culture, sous cette impression, je veux dire bien simplement combien je me félicite d’être venu constater la réussite que représente cette maison. Elle a été faite, je le sais, je le vois, grâce à des initiatives autant que grâce à des volontés et grâce à des certitudes. Je les ai vues à l’échelon national, à l’échelon de la ville et aussi à l’échelon de toutes nos provinces, qui commencent, à l’exemple de cette maison, à vouloir en posséder autant. La culture, dans notre monde moderne, ce n’est pas seulement un refuge et une consolation au milieu d’un temps qui est essentiellement mécanique, matérialiste et précipité. C’est aussi la condition de notre civilisation, parce que, si moderne qu’elle puisse être, et plus moderne encore qu’elle doive être, c’est toujours l’esprit qui la commandera. L’esprit, c’est-à-dire la pensée, le sentiment, la recherche et les contacts entre les hommes. C’est pourquoi, encore une fois, la culture domine tout. Elle est la condition sine que non de notre civilisation d’aujourd’hui, comme elle le fut des civilisations qui ont précédé celle-là. Et je me félicite encore une fois d’être venu parmi vous. J’en emporterai d’abord au point de vue général le sentiment d’une création et l’évidence d’une innovation, par conséquent quelque chose d’émouvant et d’encourageant en particulier. Bien entendu, j’ai retiré aussi quelques conclusions pratiques sur ce qu’il y a lieu que l’État continue de faire pour la culture française en général et pour cette maison de la Culture en particulier. Nous devons en créer d’autres. Un certain nombre était prévu par le IVe Plan, d’autres le seront par notre Ve Plan. Il faut faire aussi, sans doute, un centre national de diffusion culturelle, pour que tout ce dont nous disposons puisse se répandre et être connu par le plus grand nombre d’hommes et de femmes de chez nous. Il faudra aussi un centre de formation de nos animateurs de plus en plus complet et de plus en plus efficace. Et cela, je suis convaincu que le ministre d’État chargé des Affaires culturelles est l’homme le plus qualifié pour le faire, comme j’ai dit tout à l’heure qu’il était le plus qualifié pour comprendre, pour vouloir et pour faire connaître ce qui est l’esprit humain. Je vous remercie. »
– LETTRE DU PEINTRE MAGRITTE AU CRITIQUE D'ART RICHARD DUPIERREUX, CRITIQUE D'ART AU JOURNAL "LE SOIR", BRUXELLES, 3 MAI 1936
Cher Monsieur Dupierreux, la bêtise est un spectacle fort affligeant mais la colère d'un imbécile a quelque chose de réconfortant. Aussi, je tiens à vous remercier pour les quelques lignes que vous avez consacrées à mon exposition.
Tout le monde m'assure que vous n'êtes qu'une vielle pompe à merde et que vous ne méritez pas le moindre attention. Il va sans dire que je n'en crois rien et vous prie de croire, cher monsieur Dupierreux, en mes sentiments les meilleurs. Magritte, 3 mai 1936
– LIVRE : "MILLE ET CENT BAISERS", CATULLE, POÈTE ROMAIN (83-53 av. JC)
Je termine donc cette première partie des Notes de 2026 avec ce poète romain, Catulle, très célèbre pour ses savoureux poèmes, érotiques, incantatoires, insultants et jubilatoires. J'en ai entendu parlé lors d'un entretien avec le chanteur Serge Gainsbourg, très connu en France, pour ses chansons explicitement très sexuelles et licencieuses, et qu'il serait bien difficile de faire passer sur les ondes radios aujourd'hui. Comme sa fameuse chanson "Love on the beat", ressemblant étonnamment aux poèmes érotiques et ultra-licencieux de ce fameux Catulle :
Je pense à toi en tant que cible
Ma belle enfant écartelée
Là j'ai touché le point sensible
Attends je vais m'y attarder
Il est temps de passer aux choses
Sérieuses ma poupée jolie
Tu as envie d'une overdose
De baise voilà je m'introduis
Plus tu cries plus profond j'irai
Dans tes sables émouvants sables
Où m'enlisant je te dirai
Les mots les plus abominables
Brûlants sont tous tes orifices
Des trois que les dieux t'ont donnés
Je décide dans le moins lisse
D'achever de m'abandonner
Une décharge de six mille volts
Vient de gicler de mon pylône
Et nos reins alors se révoltent
D'un coup d'épilepsie synchroneLove on the beat
Serge Gainsbourg,
Alors, que dire de l'Antiquité et de la littérature greco-romaine ? Il me semble, en lisant ces auteurs là, et en particulier : Ovide avec Les Métamorphoses, un des plus beau livre qu'il soit donné de lire… Le Satiricon, de Pétrone, L'Àne d'or d'Apulé etc, etc ad infinitum… qu'il y avait dans leurs écrits, leurs récits et leurs délires sexuels multiples, une innocence, un interêt, une jouissance pleine et sereine, 'non castrée', ni mise à mal par la censure, ni l'auto censure ou par une morale, quelqu'elle puisse être, oblitérant leurs plaisirs ou les plaisirs sexuels voguant à tout va, et dans toutes les directions, presque délirants, très félinesques bien évidemment ! Délires même obscènes, mais la sexualité ne l'est-elle pas toujours, obscène ? Il narrèrent les multiples façons de jouir de son corps et du corps de son amante ou amant, qui semblaient complètement normales et débridées. Et non pas douloureuses et sadique, comme chez Sade, qui était lui et toute son époque, bien tourmentés par dix-neufs siècles de morale répressive d'un christianisme anti-sexe !
Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à regarder les superbes fresques érotiques de Pompéi pour découvrir des actes sexuels joyeux… Alors, bien sûr, ces images était celles des bordels romains, mais peu importe cela, leurs sexualité semblait beaucoup mois angoissée, même que maintenant ! Enfin, aujourd'hui, inondés que nous sommes par un maelstrom d'images pornographiques, où la sexualité est enfin libre et débridée totalement et assumée pleinement. Il semblerait bien que, pour ma part et je pense cela à raison, que cette surabondance d'images sexuelles montre plutôt le symptôme ; comme dans un effet miroir d'une société de plus en plus prude et nourrie d'isolements et de solitudes individuelles : un déclassement et une rupture sans doute, peut-être, de l'humain religieux et spirituel d'avant les sécularisions ; confronté aujourd'hui mondialement, frontalement aux immenses, ineffables, inarrêtable et interminables assauts de la société capitaliste.
Alors lisons et prenons plaisir à savourer ces petits poèmes de Catulle, que l'on boit comme de l'eau de roche, nous désaltérant enfin pleinement et copieusement, de notre légitime désir assoiffé d'inextinguible actions érotiques, d'amitiés sincères, de sexe, de bons festins et de bonnes baises… L'art et la littérature sont bel et bien là pour nous remplir, nous empiffrer et nous défrustrer !
Chant 7
Tu voudrais bien savoir combien de tes baisers,
Lesbie, me suffiraient et même davantage ?
Autant de grains de sable au soleil de Libye
Sur le sol de Cyrène où croît le silphium.
Depuis le temple où parle Jupiter brûlant
Jusqu'au tombeau sacré où dort le vieux Battus,
Ou autant d'étoiles lorsque la nuit se tait
Pour épier des mortels les secrètes amours,
Autant de tes baisers faudrait-il que tu baises
Ce Catulle égaré pour qu'il en ait assez,
Si bien que les curieux ne pourraient les compter
Ni leur jeter un sort dure langue mauvaise. P. 23
Chant 14
Si je ne t'aimais pas plus fort que mes deux yeux,
Mon ravissant Calvus, pour prix de ce présent
Tu subirais alors ma haine vatinienne.
Qu‘ai-je donc fait, qu'ai-je donc dit, de mon côté
Pour me voir assommé de tant de rimailleurs ?
Que de mille malheurs les dieux viennent frapper
Ce client qui t'avait envoyé tant d'impies !
Car si - et c’est ce que je crains - cette trouvaille,
Ce beau cadeau, te vient du grammairien Syiia,
Je n'y vois aucun mal, certes non : tes efforts
N'auront pas été vains ; c’est parfait, c’est heureux !
Grands dieux ! L’atroce, le sale petit bouquin !
Assurément tu l’as donné à ton Catulle
Pour le voir calancher justement ce jour-là,
Le meilleur de l’année, celui des Saturnales !
Non, non, farceur, ça ne se passera pas ainsi !
Demain, dès l'aube, j'irai trouver les libraires :
Les Cæsius, les Aquinus, les Suffenus,
Je les raflerai tous, avec tous les poisons.
Mais pour toi ce sera ceil pour œil, dent pour dent !
Et vous, en attendant, adieu, rentrez chez vous !
Ne venez plus traîner ici vos pieds crasseux,
Vous, affreux poètes, vrais fléaux de ce siècle ! P. 30, 31
Chant 16
Je vous en foutrai moi plein la bouche et le cul,
Aurelius l'enculé et Furius l’enfoiré,
Qui m'avez accusé d’être un vrai débauché
Vu que mes jolis vers sont un peu licencieux.
Car si le pieux poète a devoir de vertu,
Rien n’oblige ses vers à être aussi vertueux :
Ses écrits après tout n’ont de sel ni d’attrait
Qu’en étant polissons et un peu licencieux,
À même d’exciter là où ça les démange
Non certes les enfants mais ces hommes velus
Incapables de jouer de leurs reins tour raidis.
Puisque vous avez lu « des milliers de baisers »
Vous me considérez comme un efféminé ?
Je vous en foutrai moi plein la bouche et le cul. P. 33
Chant 32
De grâce, ô douce Ipsithilla,
Délice et charme de ma vie,
Invite-moi l'après-midi !
Si tu dis oui, assure-toi
Que le verrou n’est pas poussé.
Ne t'en va pas à l’extérieur.
Reste plutôt à l’intérieur
Prête à neuf amours d'affilée.
Vrai ? D’accord ? Tout de suite, alors
Je bande repu sur le dos
En perçant tunique et manteau ! P. 39
Chant 37
Taverne à débauchés et vous les habitués
Du neuvième pilier après les deux coiffés.
Vous vous croyez les seuls à posséder un vit,
Les seuls à être en droit de vous faire des filles.
De pouvoir qualifier tous les autres de boucs ?
Parce que vous êtes cent ou deux cents demeurés
Côte à côte assis là, je n'oserais pour vous
La donner à sucer deux cents fois d'affilée ?
Et pourtant, vous verrez ! Je couvrirai de verges
Le devant tout entier de votre sale auberge.
Car celle que j’aimais (qui depuis m’a quitté)
D'un amour qui jamais ne sera égalé,
Et pour qui j’ai livré tant et tant de combats
S'est installée ici. En opulents bourgeois
Vous vous la faites tous, oui vous tous - quel dégoût !
Minus, ratés, pauvres baiseurs d’égout !
Toi surtout, Egnatius, de tous le plus chevelu,
Du pays des lapins, de la Celtibérie,
Qui dois tout ton mérite à ta barbe touffue
Et à tes dents frottées de pisse d'Ibérie.
Chant 38
Ça va mal pour ton Catulle, Cornificius,
Ça va mal, bon sang ! Une atroce douleur
Qui empire de jour en jour, d'heure en heure.
Tu ne m'envoies pas un mot de réconfort ?
Ça ce coûterait rien, si peu d'efforts…
Je t’en veux ! Ainsi traites-tu tes chéris ?
Allez, juste un tout petit mot, je t’en prie,
Plus touchant que les larmes de Simonide ! P. 42, 43
Chant 48
Si sur ces yeux de miel, Juventius,
On me laissait poser sans cesse mes baisers,
J'irais bien jusques à trois cent mille
Sans que cela jamais ne me paraisse assez,
Même si plus drue que les blés mûrs
Était cette moisson récoltée sur nos lèvres. P. 48
Chant 60
Es-tu née d’une lionne des monts de Lybie,
Ou de Scylla don't le bas-ventre aboie,
Toi dont l’âme demeure assez dure, assez noire
Pour mépriser celui qui te supplie
(Ah ! cœur par trop cruel !) réduit au désespoir ? p. 55
Chant 61 (sélection)
Et vous aussi toutes ensemble
Vierges intactes qui viviez
Bientôt même journée, chantez
Bien en cadence : « Ô Hyménée Hymen,
Ô Hymen Hyménée », […]
Avance. jeune épouse si
Bon te semble. Tends bien l'oreille
À mes propos. Ne vois-tu pas
Tous les flambeaux secouer leurs cheveux d'or
Avance jeune épouse !
Tu n'auras pas mari léger
Cherchant d'indignes adultères,
Poursuivant d’infâmes débauches.
Jamais il ne désirera coucher
Loin de tes jolis seins.
Levez vos torches, chers enfants !
Je vois venir le voile ardent.
Allez, chantez donc en cadence :
« Io ! Hymen Hyménée, io !
Io Hymen Hyménée ! »
Qu’il calcule d’abord le nombre
De grains de sable de l’Afrique
Et d’astres scintillants, celui
Qui veut compter les mille et mille jeux
Auxquels vous vous livrez. P 56 - 64
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DES "NOTES DE 2026", > LIRE LA SUITE DANS LA DEUXIÈME PARTIE
Jean-Pierre Sergent, atelier de Besançon, le 15 mai 2026
AUTRES LIVRES LUS EN 2026 ET À EN TRANSCRIRE CERTAINS EXTRAITS
– LIVRE : LA LITTÉRATURE ET LE MAL, GEORGES BATAILLE
– LIVRE : MILLE ET CENT BAISERS, CATULLE
– LIVRE : LA MORT D'IVAN ILLITCH, TOLSTOÏ
– QU'EST-CE QUE LA VIE ? (DE LA PHYSIQUE À LA BIOLOGIE), ERWIN SCHRÖDINGER
– UN CHEMIN VERS LA JOIE, ANGELUS SILESIUS
– LE NUAGE D'INCONNAISSANCE, ANONYME XIVe
– ŒUVRES COMPLÈTES 1, NOVALIS
– LES ARGONAUTIQUES, JASON ET LES ARGONAUTES, CAIUS VALERIUS FLACCUS
(J'ai toujours beaucoup aimé regardé le film Jason et les Argonautes (1963) de Don Chaffey. Le film possède tout à la fois, des dimension héroïques, épiques, historiques, mythologiques, cauchemardesques, odysséènes et même surréalistes, que l'on retrouve racontées dans ce beau petit livre.)
