NOTES DE BESANÇON [2026], EXTRAITS, FLORILÈGES & MORCEAUX CHOISIS [PARTIE 2]
NOTES DE BESANÇON 2026 [PARTIE # 2]
– AU SUJET DES NOTES 2026 DEUXIÈME PARTIE, 25 MAI
« Tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'ou la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cesse d'être perçu contradictoirement. »
André Breton, Les manifestes du surréalisme (1930), in Georges Bataille, La littérature et le mal, Emily Bronté
Mon travail à l'écriture de ses Notes, depuis des années déjà, se présente comme un ensemble, une globalité, une sorte de journal quotidien, comme le travail d'un de ses moine copiste du Moyen Âge. Un peu comme dans le film "Le Nom de la rose" de Jean-Jacques Annaud (1986), inspiré du roman éponyme d'Humberto Eco, ou dans le film de Pasolini, "Le Décaméron" (1971), ou le livre de Boccace ; ou également aussi dans "Le Roman de la Rose" (XIIe siècle de Guillaume de lorris et Jean de Meung), où dans lequel le temps s'étire inexorablement, interminablement, ce temps infini du désir de l'homme envers et pour le sexe fascinant, la "Rose-Vulve" quasi impénétrable de la femme etc. etc.
Dans tous ses livres et films, l'on voit souvent ses moines copistes travaillant inlassablement, studieusement, silencieusement, minutieusement et spirituellement, à copier des livres essentiels sur des pages de parchemin, images et textes (avec parfois quelques petites notes, ironiques et personnelles cette fois, en mages de ces magnifiques parchemins) et n'oublions bien sur pas, les beaucoup trop rares et précieux codex mayas et aztèques, tous les autres ayant été brûlés par les conquistadors espagnols…
Tout ceci s'étant produit bien avant que l'imprimerie ne soit inventée par Johannes Gutenberg car avant cela, il fallait alors trois ans pour reproduire une bible ! Et alors, entre 1452 et 1455, la Bible à quarante-deux lignes a été imprimée à environ cent quatre-vingts exemplaires… Afin que l'on puisse depuis, la reproduire mécaniquement et la diffuser enfin ? Question posée ?
Or, mon travail intériorisé de copiste, puisque je scanne ainsi manuellement tous les textes et les recopie, par la suite dans les pages de mon site internet qui leur sont consacrées ; me permets, en quelque sorte d'accéder, à nouveau, dans un monde contemporain qui va beaucoup trop vite ; à une certaine intériorité, comme en récitant une prière ou un mantra tibétain.
Ce pur geste de gratuité, me permets, peut-être, même au-delà des messages que les auteurs cités ne le permettre, de me raccrocher ainsi à l'ensemble du monde, dans un au-dehors et dans un au-delà du temps, où peuvent-être retrouver les myriades de morts ou quelques vivants privilégiés et de rentrer ainsi, dans une communauté humaine de la pensée, de l'interrogation, des réponses et des questions, que tous les hommes "historiques" ont eu depuis que, durant ces quelques millénaires de l'écriture créée, en bref, les livres existent. Voici pour le texte et certaines images mais, pour l'image seule enfin, l'invention préhistorique est beaucoup plus ancienne car il y a bien sûr toutes les grottes ornées et l'art rupestre et pariétal datant de plus ou moins trente mille ans qui en témoigne…
Citons comme récits et livres des plus anciens, qui souvent étaient racontés par des conteurs et des poètes comme les épopées d'Homère... il y a bien sur et ce depuis l'invention de l'écriture cunéiforme sumérienne, la magnifique épopée de Gilgamesh et Agga, du troisième millénaire av. J. C. et le Livre des morts des Anciens Égyptiens*, moins 3150 av. J.-C, que j'ai eu la grande chance de découvrir dans la première pyramide de Djéser**, lors d'u voyage en Egypte avec mon grand-père Maurice et ma sœur Marie-Paule, et à l'intérieur de laquelle, est gravé au burin, dans d'immenses bloc de pierre de granites monolithiques, l'intégralité de ce Livre des morts. Redondances alors donc ou culture originelle précautionneuse, créer dans cet endroit, le tombeau du pharaon Djéser. Son sarcophage et son corps embaumé était placés, au cœur même de cette pyramide, enveloppé, momifié d'onguents de parfums de myrrhe et de goudron, entourés de symboles, d'enchantements magiques et le tout, installé dans une salle secrète inviolable, dont tous les murs sont couverts partout de hiéroglyphes contant les conditions de l'être, de son voyage initiatique, pendant, après et au-delà de la mort ! N'en rajoutons plus, avec toutes ses précautions, les égyptiens ne pouvait pas perde, comme nous autres pauvres mortels, leur vie éternelle, respect et amour !
Et puis bien sûr, n'oublions pas aussi les 108 Upanishads (livre hindou datant de moins 800 à 500 av. J.-C.), qui est mon livre favori et que je relis souvent…
Ainsi, toutes ces lectures et copiages, me place et me ramènent à une certaine humilité devant la Grande Histoire Humaine, devant la et les cultures du monde, sans oublié bien sûr tous les peuples premiers, qui n'avaient pas d'écriture, bien sûr… Ce travail laborieux me plonge dans un ravissement devant l'invention et l'ingénuité humaine, bien inférieure, bien sûr au rapport global à la Création, non pas biblique mais de l'ensemble des choses, des organismes, des animaux, des humains, des plantes, des étoiles et du cosmos existant dans leurs intégralités. Cette humilité nécessaire, cet espoir et cet émerveillement devant l'ensemble des bagages culturels crées, par nous autres êtres humains, artistes écrivains, peintres, musiciens et poètes, me semble importante, essentielle et même toujours accueillante à l'autre, quel qu'il soit, artiste ou pékin moyen ! Alors bonne lecture…
« L'interminable nombre de mes jours ici
Ne me parait rien de plus que l'instant d'un clin d'œil ;
Et quand viendra mon heure, au moment de Partir,
Mes tout derniers regards, encor diront merci. »
Novalis, Henri d'Ofterdingen
* Le "Livre des morts des anciens Égyptiens" a pour véritable titre, à l'époque de l'Égypte antique, "Livre pour sortir au jour". Le « jour » en question est celui des vivants, mais aussi de tout principe lumineux s'opposant aux ténèbres, à l'oubli, à l'anéantissement et à la mort. Dans cette perspective, le défunt égyptien cherche à voyager dans la barque du dieu soleil Rê et à traverser le royaume d'Osiris (version nocturne du Soleil diurne en cours de régénération).
** Située à Saqqarah, en Égypte, la pyramide à degrés de Djéser est un monument emblématique de l’Ancien Empire et l’une des grandes innovations architecturales de l’histoire. Conçue sous le règne du pharaon Djéser (vers 2 630 av. J.-C.) par l’illustre architecte Imhotep, elle marque un tournant majeur dans l’évolution des constructions funéraires. WIKI
Jean-Pierre Sergent, atelier de Besançon, dimanche 25 mai 2026 | NB : CE TEXTE EST EN COURS D'ÉCRITURE & N'EST NI RELU NI CORRIGÉ !
– QUESTION-RÉPONSE : AU SUJET DE L'UTILISATION SYSTÉMATIQUE DES IMAGES PORNOGRAPHIQUES DANS MON TRAVAIL ? |
22 MAI 2026
« Quelque chose est en nous de passionné, de généreux et de sacré qui excède les représentations de l'intelligence : c'est par cet excès que nous sommes humain. Nous ne pourrions que vraiment parler de justice et de vérité dans un monde d'automates intelligents. » P. 107, Georges Bataille, La littérature et le mal, Proust
Utiliser, dans mon travail, les images mainstream pornographiques de manière "ethnographique" (Étude descriptive des activités d'un groupe humain déterminé : techniques matérielles, organisation sociale, croyances religieuses, mode de transmission des instruments de travail, d'exploitation du sol, structures de la parenté)… Car, qu'on le veuille ou non, la pornographie représente une énorme part des activités de notre société humaine contemporaine et cela, à un niveau jamais atteint jusqu'alors et dans aucune autre société, où qu'elle se trouve et à n'importe quelque période historique que ce soit.
Il est donc normal et très sain, que se sujet-là m'intéresse au plus haut degré car, se phénomème-ci, plus ou moins vulgaire, immoral, irréversible ; on peut se l'avouer, est concomitant et simultané à celui du déclin spirituel et religieux globale, tout autour du Monde. En serait-ce l'implacable et vrai contre-partie, le mate à mort, le prix à payer, le contre-balancier, le contre-poids ethnico-social nécessaire, irrémédiable et définitif ? Est-ce le symptôme d'une étape brutale et définitive d'acculturation, d'un nihilisme totalement absurde, grégaire et extrême de notre société marchande, nous entrainant dans un état presque apocalyptique ?
Finalement, au bout du compte et après mure réflexion, quel est ce besoin essentiellement si fascinant et masturbatoire de telles images ? Et peut-on alors en extraire, grâce à l'Art et l'intelligence artistique, une substantifique moelle ? un jus divin ? une sublimation ? une essence ? un élixir ? une effluve subtile ? ou un extrait alchimique significatif et même quintessenciel ? ... De ces petites traces de vies et d'énergies incarnées dans ces corps objectivés, sur-sexualisés, en transes orgasmiques et extatiquement érotisés et obscènes ? JOUISSANCES PARTOUT !
– QUELQUES EXTRAITS D'INTERVIEWS AVEC PHILIPPE DESCOLA, ANTHROPOLOGUE | PARTIE #1 : "EN OCCIDENT : LE CAPITALISME A TOUT TRANSFORMÉ EN MARCHANDISE (...) ÇA M'A SAUTÉ AU VISAGE AVEC UNE BRUTALITÉ FÉROCE", PAR SONIA DEVILLERS | "LE GRAND PORTRAIT" | FRANCE-INTER | 21 MAI 2026
J'ai bien sûr lu son livre très intéressant, à New york, il y a bien longtemps déjà : Les lances du crépuscule : Relations Jivaros, Haute-Amazonie et J'ai utilisé une citation de son texte : « Pour activer au mieux leur fréquence, l'Uwishin (chaman Jivaro) doit aussi pouvoir fixer longuement son esprit sur des images de vrombissement, des colibris ou des libellules en vol stationnaire, par exemple, tous les sens se combinant dans l'expérience de la transe pour faire du corps une grande vibration immobile. »
En introduction d'un texte sur la série des "MAYAN DIARY OU LES CARNETS DE VOYAGE DE JEAN-PIERRE SERGENT"
Et il me faudra aussi lire son gros pavé qui dort, plus ou moins enseveli, sous une immense pile/montagne de livres importants à lire bientôt : Par-delà nature et culture. Voici donc quelques extraits de son bel interview de ce matin à la radio et puis aussi, en deuxième partie, des extraits d'une interview qu'il avait donné pour Télérama avec le journaliste Olivier Pascal-Moussellard, qui nous avait interviewés, à New york, avec mes amis artistes peintres français de New York : Thierry Alet et Jean-Marie Haessle en 1996… pour son article : "Le pari New York", dans Télérama n°2438, du 2 octobre 1996. > Télécharger l'article complet
- Philippe Descola : Je suis alors passé par…
- Sonia Devillers : Une sensation de mutilation ?
- PD : Oui, presque trois ans dans une société où il n'y avait pas de production marchande, pas de salariat, pas d'inégalité de statut ou de richesse. Et tout d'un coup, je revenais chez moi, étant déjà conscient, avant de partir, que c'était une société inégalitaire, que le capitalisme avait tout transformé en marchandise. Mais c'était pour moi des analyses un peu abstraites, parce que j'avais lu les classiques du marxisme et lorsque je suis revenu, ça m'a sauté au visage avec une brutalité féroce de voir les inégalités, les iniquités et surtout ce fait que, comme le dit très bien le chaman Yanomami Davi Kopenawa : "Le monde des Blancs, c'est le monde de la marchandise !", c'est à dire, que tout est médiatisé par la marchandise, par à la fois ce désir d'accumulation, cette cupidité, qui tranchait tellement avec mon expérience chez les Achuars, que je m'en suis toujours pas remis ! […]
- PD : Donc, ce contraste entre Nature et Culture ou Nature et Société allait pour moi, de soi, elle était universelle. Et en plus, j'étais l'élève de Claude Lévi-Strauss qui a beaucoup utilisé ce contraste d'une façon analytique et et méthodologique, et pas du tout d'une façon métaphysique, disons. Mais débarquant chez les Achuars, je m'aperçois que pour eux, les autres qu'humains, les plantes, les animaux, les esprits, sont des partenaires sociaux, des personnes comme les autres et Ils emploient d'ailleurs le terme Achuars "aents" qui désigne une personne. C'est la seule façon dont on peut le traduire, c'est à dire un être avec qui on peut communiquer.[ Philippe Descola (1986) montre comment la nature, pour les Achuar, s'émancipe du seul ordre taxinomique, en se voyant attribuer des caractéristiques humaines : « Les hommes et la plupart des plantes, des animaux et des météores sont des personnes "aents" dotées d'une âme (wakan) et d'une vie autonome » ]
- SD : Alors, la plante est une personne ?
- PD : La plante est une personne. l'Animal est une personne avec un corps différent de celui d'autres personnes. Et on peut communiquer avec eux…
- SD : Vous vous rendez compte qu'en France, toutes les années qu'il a fallu attendre, pour qu'une psychanalyste dise que l'enfant est une personne ! Vous vous rendez compte ?
– INTERVIEW, PARTIE #2 | PHILIPPE DESCOLA : "LES ACHUAR TRAITENT LES PLANTES ET LES ANIMAUX COMME DES PERSONNES" PAR OLIVIER PASCAL-MOUSSELLARD, TÉLÉRAMA, 18 JANVIER 2015
« Les Achuars sont un des derniers groupes de Jivaros encore relativement in-affectés par les contacts extérieurs. Le nom Achuar signifie peuple du palmier aguaje. Les Achuar sont l’une des treize nationalités indigènes reconnues de l’Équateur. » PEUPLES AMERINDIENS, indiens des Amériques
Les Indiens Achuars montrent qu’une autre relation à la nature est possible. Pour l’anthropologue Philippe Descola, il est temps de penser un monde qui n’exclut pas l’eau, l’air, les animaux, les plantes…
Il faut parfois partir, quitter son monde, pour mieux en cerner les contours. Il y a quarante ans, l'anthropologue Philippe Descola, aujourd'hui professeur au Collège de France, a laissé derrière lui Paris, la France et l'Europe pour une immersion de trois ans chez les Indiens Achuar, en Amazonie.
L'aventure intellectuelle du jeune philosophe gauchiste faisait soudainement un « pas de côté » : elle allait conduire Descola dans les méandres d'une réflexion fascinante sur la façon dont les sociétés humaines conçoivent les relations entre humains et non-humains et « composent » ainsi leurs mondes. Car il n'existe pas, malgré les apparences, un monde donné qui serait le même pour tous, mais des mondes, dont chaque être (humain ou non humain), ou chaque collectivité, a une vision et un usage particuliers, liés à son histoire et à ses aptitudes physiques.
Ces mondes se recoupent, se superposent ou se différencient. Etudier les principes de leur « composition », c'est tout l'art de l'anthropologue ! Neuf ans après son chef-d'œuvre – Par-delà nature et culture –, Descola revient, dans un livre d'entretiens – La Composition des mondes –, sur le grand arc parcouru. Et jamais le « pas de côté » initial n'a semblé aussi pertinent pour affronter les grands problèmes contemporains.
- Olivier Pascal-Moussellard : Quand vous étiez jeune, aviez-vous déjà l’idée de cette diversité des mondes ?
- Philippe Descola : Non, elle m'est venue progressivement. Avant de partir sur le terrain, j'étais, comme beaucoup de jeunes de ma génération, un militant d'extrême gauche pour qui le problème immédiat était la révolution, pas la diversité des façons de vivre. Les questions écologiques étaient secondaires, voire « réactionnaires », car elles détournaient du combat véritable : la fin de la domination capitaliste.
Pourtant, j'avais conscience qu'il existait des mondes différents du mien. C'est d'ailleurs ce qui m'a fait quitter la philosophie universitaire, qui, à mes yeux, se posait trop de questions sur elle-même et reprenait inlassablement les mêmes problèmes depuis l'Antiquité grecque. Il m'a tout d'un coup semblé préférable d'examiner comment certains peuples répondaient, dans leurs modes de vie, plutôt que dans un discours théorique, aux questions que nous nous posons tous.
“Depuis des millénaires, les Amérindiens modifient la composition de la forêt.”
- OP-M : Quel rôle ont joué dans votre décision de partir les menaces qui pesaient sur l’environnement ?
- PD : Dans les années 60 et 70, on ne parlait pas du tout du climat, de l'érosion ou de la biodiversité : le nucléaire était le point de fixation des questions environnementales. Or, ce que je vais découvrir en Amazonie, c'est le processus de destruction des environnements que l'on qualifie de « naturels »... mais qui sont en partie le produit d'actions humaines, comme l'ont montré mes travaux et ceux d'autres anthropologues.
Depuis des millénaires, en effet, les Amérindiens modifient la composition de la forêt. Ils l'ont transformée en macro-jardin, en plantant un peu partout des espèces utiles aux humains. Du coup, lorsqu'ils déforestent, les grands propriétaires terriens dévastent l'Amazonie sur plusieurs plans : ils anéantissent les conditions de vie des peuples locaux ; ils réduisent la biodiversité ; ils détruisent les sols privés du couvert forestier (ce qui entraîne des conséquences en chaîne sur le climat local) ; et ils mettent fin à un système de fabrication de l'environnement tout à fait original.
Ce départ chez les Achuars, c’était aussi l’aventure...
L'enquête ethnographique, c'est un saut dans l'inconnu, tellement excitant. Être transporté dans un monde ou rien n'est familier – ni l'environnement, ni le langage, ni les techniques – est un privilège extraordinaire. On se dépouille de ses oripeaux, on endosse la vie des autres...J'ai rejoint une population qui avait longtemps refusé tout contact pacifique avec l'extérieur et n'avait croisé les premiers missionnaires que peu de temps avant mon arrivée (les ethnologues arrivent toujours après les missionnaires !). Dans ce type d'enquête, on ne sait jamais pour combien de temps on part, on espère juste rester le plus longtemps possible, parce que c'est indispensable pour comprendre les gens qu'on va étudier. Moi, il m'a fallu trois ans, de 1976 à 1979. [...]
« Ce que j'ai d'abord considéré comme une croyance était en réalité une manière d'être au monde » dit Philippe Descola à propos de l'animisme des Achuar. [...]
- OP-M : Comment définir l’animisme, qui, selon vous, caractérise la relation des Achuars avec la nature ?
- PD : L'animisme est la propension à détecter chez les non-humains – animés ou non animés, c'est-à-dire les oiseaux comme les arbres – une présence, une « âme » si vous voulez, qui permet dans certaines circonstances de communiquer avec eux.
Pour les Achuar, les plantes, les animaux partagent avec nous une « intériorité ». Il est donc possible de communiquer avec eux dans nos rêves ou par des incantations magiques qu'ils chantent mentalement toute la journée. A ceci s'ajoute que chaque catégorie d'être, dans l'animisme, compose son monde en fonction de ses dispositions corporelles : un poisson n'aura pas le même genre de vie qu'un oiseau, un insecte ou un humain. C'est l'association de ces deux caractéristiques, « intériorité » et « dispositions naturelles », qui fondent l'animisme.
- OP-M : Vous voilà fort éloigné de votre boîte à outils européenne...
- PD : Chez nous, en effet, seuls les humains ont une intériorité, eux seuls ont la capacité de communiquer avec des symboles. En revanche, côté physique, tous les êtres – humains comme non humains – sont régis par des lois physiques universelles identiques : nous habitons le même « monde », les lois de la nature sont les mêmes pour tous, que l'on soit homme, insecte ou poisson. Entre les Achuar et moi s'exprimaient donc deux façons totalement différentes de considérer les continuités et discontinuités entre l'homme et son environnement. [...]
Les plantes sont traitées comme des consanguins (des enfants), alors que les animaux chassés par les hommes sont des beaux-frères. Voir les Achuar traiter les plantes et les animaux comme des personnes m'a bouleversé : ce que j'ai d'abord considéré comme une croyance était en réalité une manière d'être au monde, qui se combinait avec des savoir-faire techniques, agronomique, botanique, éthologique très élaborés.
- OP-M : Parlez-nous de leur organisation...
- PD : L'habitat est dispersé, donc il n'y a pas à proprement parler de « village ». Il n'y a pas de chef, pas d'Etat, pas de spécialistes des rituels. Chacun est capable de parler avec les non-humains, il n'existe ni divinité, ni culte particulier. Ces groupes ne possèdent en fait aucun des organes permettant de structurer « normalement » les sociétés. Qu'est-ce qui les fait donc tenir ensemble ? Leur lien avec la nature ! Le fait que leur vie sociale s'étend bien au-delà de la communauté des humains compense l'absence d'institutions sociales. [...]
Conséquence positive : le monde devient un champ de phénomènes qu'on peut étudier, la science émerge. Mais la nature transformée en « ressources » devient muette, « inanimée », on peut l'utiliser comme bon nous semble, au détriment des autres espèces et, à terme, des humains. Dès le départ, les conditions sont donc réunies pour une dévastation de la planète. [...]
- OP-M : Au final, ce « pas de côté » auprès des Achuar vous a mené loin...
- PD : On dit toujours : la première vertu des philosophes, c'est leur capacité d'étonnement, et c'est vrai. Mais, pour s'étonner des évidences et sortir du sens commun, un gros travail sur soi est nécessaire. Mon expérience auprès des Achuar a eu ceci de miraculeux qu'elle a changé ma façon de « composer » le monde – et finalement toute ma vie.
– EXTRAIT : "AU SUJET DES ABEILLES", VIRGILE, "GÉORGIQUES, IV, 153-195" | TWITTER | PAANTEON | 20 mai 2026
« Seules elles enlèvent en commun une progéniture, seules elles possèdent en commun les abris d’une cité et passent leur vie sous des lois imposantes ; seules elles connaissent une patrie et des pénates fixes ; pensant à la venue de l’hiver, elles se livrent l’été au travail et mettent en réserve pour la communauté ce qu’elles ont butiné. Les unes veillent à la subsistance et, suivant le pacte établi, s’activent dans la campagne ; les autres enfermées dans l’enceinte de leurs demeures emploient les larmes du narcisse et la gomme visqueuse provenant de l’écorce pour poser les premières assises des rayons ; puis elles y fixent de haut en bas la cire tenace ; d’autres font sortir les adultes, espoir de la nation ; d’autres accumulent un miel très pur et bourrent les alvéoles d’un nectar limpide. Il en est à qui la garde des portes est échue par le sort : à tour de rôle, elles observent les eaux et les nuées du ciel ; ou bien elles reçoivent les fardeaux de celles qui rentrent, ou bien elles se forment en colonne pour écarter de la ruche les bourdons, troupe paresseuse. C’est un bouillonnement de travail, et le miel embaumé exhale une odeur de thym (...) de même, s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes, les abeilles de Cécrops sont poussées par un désir inné́ d’amasser, chacune dans son emploi. Les plus âgées ont soin de la place, de construire les rayons et de façonner les logis artistement ouvragés. Quant aux jeunes, elles rentrent fatiguées, en pleine nuit, les pattes chargées de thym : elles butinent ici et là sur les arbousiers, les saules glauques, le daphné́, le safran rougeoyant, le tilleul onctueux et les sombres hyacinthes. Toutes se reposent de leurs travaux en même temps ; elles besognent toutes en même temps : le matin elles se précipitent hors des portes ; point de retardataire nulle part. »
LA CULTURE SANS ENTRAIDE ET SANS PARTAGE, NE SERT ABSOLUMENT À RIEN, ELLE EST COMPLÈTEMENT INUTILE ET STÉRILE !
– LIVRE : "LA GLOIRE ET LA CROIX", HANS URS VON BALTHASAR | TWITTER | 11 JUIN 2026
"Avant que Platon commençât à philosopher, l’art grec avait déjà vécu sa grande époque dans tous les domaines: tout ce qui lui est postérieur dans le monde hellénique, à Rome et dans l’Europe qui s’est inspirée de l’Antiquité, n’est qu’un retentissement de cette génération originelle issue de l’esprit du mythe et donc de la religion. Tout grand art est religieux, c’est-à-dire acte d’hommage à la gloire de l’être. Là où se dilue la dimension religieuse, cet hommage dégénère en excitation et en complaisance ; là où la gloire [das Herrliche] pâlit, ce que nous appelons « le beau » n’est plus qu’un déchet. Goethe le disait à Riemer, avec une humilité surprenante pour l’époque: « Les hommes ne sont productifs en poésie et en art qu’aussi longtemps qu’ils sont religieux ; ensuite ils ne font qu’imiter et répéter, tout comme nous, par rapport à une Antiquité dont tous les monuments étaient des œuvres de foi et que notre imagination ne pourra que copier »
"Dans un monde sans beauté – même si les hommes, qui ne peuvent se passer de ce mot, l’ont constamment à la bouche et passent leur temps à le prostituer –, dans un monde qui n’est peut-être pas dépourvu de beauté, mais qui n’est plus capable de la voir, de compter avec elle, le bien aussi a perdu son attrait ; « qu’il faille faire le bien » n’est plus évident, et l’homme qui y est confronté se demande pourquoi il doit le faire plutôt que son contraire. Car le mal est lui aussi une possibilité, et plus excitante même ; pourquoi ne pas explorer une bonne fois les profondeurs de Satan ? Dans un monde qui ne se croit plus capable d’affirmer le beau, les preuves de la vérité ont perdu leur caractère concluant : c’est-à-dire que les syllogismes fonctionnent tout à fait correctement, bien sûr, comme des rotatives ou des ordinateurs qui recrachent sans faute une quantité prévisible de résultats par minute ; mais le fait même de conclure est un mécanisme qui ne fascine plus : la conclusion elle-même ne conclut plus. Et s’il en est ainsi des transcendantaux (parce qu’on a renoncé à l’un d’entre eux), qu’en sera-t-il alors de l’être lui-même ? Si saint Thomas pouvait considérer l’être comme « une certaine lumière » pour l’étant, cette lumière ne devra-t-elle pas s’éteindre là où l’on a désappris la langue même de la lumière et où l’on empêche le mystère de l’être de se dire lui-même ? Ce qui reste, c’est une portion d’existence qui, même si elle se dit libre en tant qu’esprit, demeure néanmoins pour elle-même tout à fait ténébreuse et inintelligible. Le témoignage de l’être perd toute crédibilité pour celui qui ne sait plus discerner le beau."
"« Beauté », voilà donc quel sera notre premier mot. Beauté, dernière aventure où l’esprit rationnel puisse se risquer, parce que la beauté ne fait que ceindre, de son insaisissable éclat, la double constellation du vrai et du bien et leur réciprocité indissoluble ; beauté désintéressée, sans laquelle le monde ancien refusait de se concevoir, mais qui, insensiblement, a pris congé du monde intéressé d’aujourd’hui, pour l’abandonner à sa cupidité et à sa tristesse. Beauté que même la religion n’aime et ne choie plus et qui pourtant, ôtée comme un masque de son visage, met à nu des traits qui menacent de devenir incompréhensibles aux hommes. Beauté à laquelle nous n’osons plus croire, et dont nous avons fait une simple apparence pour pouvoir nous en débarrasser plus facilement ; beauté qui (comme il apparaît aujourd’hui) exige au moins autant de courage et de décision que la vérité et la bonté, et que l’on ne peut proscrire et séparer de ses sœurs sans attirer sur soi leur vengeance mystérieuse. Celui qui à son nom fait la moue comme si elle était le vain ornement d’un passé bourgeois, on peut être sûr que – en secret ou ouvertement – il ne peut déjà plus prier, et bientôt ne pourra plus aimer. Le XIXe siècle, dans une ivresse passionnée, s’est agrippé aux vêtements de cette fuyante, aux contours du monde ancien qui se dissolvait, « Hélène embrasse Faust, tout ce qui est corporel s’évanouit, sa robe et son voile restent entre ses bras, (…) les vêtements d’Hélène se dissolvent en nuages, entourent Faust, le soulèvent et l’emportent avec eux ». Le monde illuminé par Dieu n’est plus qu’apparence et songe, romantisme, bientôt plus que musique ; mais où le nuage disparaît, il ne reste qu’une image intolérable d’angoisse, la matière nue. Et puisqu’il n’y a plus rien et qu’il faut pourtant embrasser quelque chose, on conseille à l’homme de notre siècle cet hymne impossible qui finalement le dégoûte à jamais d’aimer. Mais ce dont l’homme n’est plus capable, ce à quoi il est devenu inapte, il ne le supporte plus parce qu’il ne le maîtrise pas : il doit soit le nier soit le taire à mort."
– LIVRE : "L'EAU ET LES RÊVES" GASTON BACHELARD, TWITTER, 11 JUIN 2026
"L’eau est aussi un type de destin, non plus seulement le vain destin des images fuyantes, le vain destin d’un rêve qui ne s’achève pas, mais un destin essentiel qui métamorphose sans cesse la substance de l’être. Dès lors, le lecteur comprendra plus sympathiquement, plus douloureusement un des caractères de l’héraclitéisme. Il verra que le mobilisme héraclitéen est une philosophie concrète, une philosophie totale. On ne se baigne pas deux fois dans un même fleuve, parce que, déjà, dans sa profondeur, l’être humain a le destin de l’eau qui coule. L’eau est vraiment l’élément transitoire. Il est la métamorphose ontologique essentielle entre le feu et la terre. L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écoule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches ; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. Dans d’innombrables exemples nous verrons que pour l’imagination matérialisante la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie." [...]
"Entre la nature contemplée et la nature contemplative les relations sont étroites et réciproques. La nature imaginaire réalise l’unité de la natura naturans et de la natura naturata. Quand un poète vit son rêve et ses réactions poétiques, il réalise cette unité naturelle. Il semble alors que la nature contemplée aide à la contemplation, qu’elle contienne déjà des moyens de contemplation. Le poète nous demande de « nous associer d’aussi près que nous le pouvons, ces eaux que nous avons déléguées à la contemplation de ce qui existe. » Mais est-ce le lac, est-ce l’œil qui contemple le mieux ? Le lac, l’étang, l’eau dormante nous arrête vers son bord. Il dit au vouloir : tu n’iras pas plus loin; tu es rendu au devoir de regarder les choses lointaines, des au-delà ! Tandis que tu courais, quelque chose ici, déjà, regardait. Le lac est un grand œil tranquille. Le lac prend toute la lumière et en fait un monde. Par lui, déjà, le monde est contemplé, le monde est représenté. Lui aussi peut dire : le monde est ma représentation. Près du lac, on comprend la vieille théorie physiologique de la vision active. Pour la vision active, il semble que l’œil projette de la lumière, qu’il éclaire lui-même ses images. On comprend alors que l’œil ait la volonté de voir ses visions, que la contemplation soit, elle aussi, volonté. Le cosmos est donc bien en quelque manière touché de narcissisme. Le monde veut se voir. La volonté, prise dans son aspect schopenhauerien, crée des yeux pour contempler, pour se repaître de beauté. L’œil, à lui seul, n’est-il pas une beauté lumineuse ? Ne porte-il pas la marque du pancalisme ? Il faut qu’il soit beau pour voir le beau."
– POÊME "OZYMANDIAS", SHELLEY
J’ai rencontré un voyageur venu d’une terre antique
Qui m’a dit : « Deux jambes de pierre immenses et sans tronc
Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable,
À demi enfoui, gît un visage brisé, dont les sourcils froncésEt la lèvre plissée, et le rictus de froide autorité
Disent que le sculpteur sut bien lire ces passions
Qui survivent encore, empreintes sur ces objets sans vie,
À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.Et sur le piédestal apparaissent ces mots :
« Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois ;
Regardez mes œuvres, ô puissants, et désespérez ! »À côté, rien ne subsiste. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables plats et solitaires s'étendent au loin. »
Jean-Pierre Sergent, atelier de Besançon, le 11 juin 2026
