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Jean-Pierre Sergent

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NOTES DE BESANÇON [2026], EXTRAITS, FLORILÈGES & MORCEAUX CHOISIS [PARTIE 2]

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NOTES DE BESANÇON 2026 [PARTIE #2, ÉTÈ & AUTOMNE]

 

Photo de la bibliothèque de JPS, le 30 août 2026, à gauche les livres lus et aux extraits scannés pour la plupart et à droite, les livres à lire !

Photo de la bibliothèque de JPS, le 30 août 2026, à gauche les livres lus et aux extraits scannés pour la plupart et à droite, les livres à lire !

 

– AU SUJET DES NOTES 2026 DEUXIÈME PARTIE, 25 MAI 


« Tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement. » André Breton, Les manifestes du surréalisme (1930), in Georges Bataille, La littérature et le mal, Notes, P. 160

Mon travail d'écriture de ses Notes, depuis des années déjà, se présente comme un ensemble, une globalité, une sorte de journal quotidien, comme le travail d'un de ses moine copiste du Moyen Âge. Un peu comme dans le film "Le Nom de la rose" de Jean-Jacques Annaud (1986), inspiré du roman éponyme d'Humberto Eco, ou dans le film de Pasolini, "Le Décaméron" (1971), ou le livre de Boccace ; ou également aussi dans "Le Roman de la Rose" (XIIe siècle de Guillaume de lorris et Jean de Meung), où dans lequel le temps s'étire inexorablement, interminablement, ce temps infini du désir de l'homme envers et pour le sexe fascinant, la "Rose-Vulve" quasi impénétrable de la femme etc. etc. 

Dans tous ses livres et films, l'on voit souvent ses moines copistes travaillant inlassablement, studieusement, silencieusement, minutieusement et spirituellement, à copier des livres essentiels sur des pages de parchemin, images et textes (avec parfois quelques petites notes, ironiques et personnelles cette fois, en mages de ces magnifiques parchemins) et n'oublions bien sur pas, les beaucoup trop rares et précieux codex mayas et aztèques, tous les autres ayant été brûlés par les conquistadors espagnols…
Tout ceci s'étant produit bien avant que l'imprimerie ne soit inventée par Johannes Gutenberg, car avant cela, il fallait trois ans pour reproduire une Bible ! Et alors, entre 1452 et 1455, la Bible à quarante-deux lignes a été imprimée à environ cent quatre-vingts exemplaires… Afin que l'on puisse depuis, la reproduire mécaniquement et la diffuser enfin ? Question posée ? 

Or, mon travail intériorisé de copiste, puisque je scanne ainsi manuellement tous les textes et les recopie, par la suite, dans les pages de mon site internet qui leur sont consacrées, me permet, en quelque sorte, d'accéder à nouveau, à un monde contemporain qui va beaucoup trop vite, à une certaine intériorité, comme en récitant une prière ou un mantra tibétain. 

Ce pur geste de gratuité, me permets, peut-être, même au-delà des messages que les auteurs cités ne le permettre, de me raccrocher ainsi à l'ensemble du monde, dans un au-dehors et dans un au-delà du temps, où peuvent-être retrouver les myriades de morts ou quelques vivants privilégiés et de rentrer ainsi, dans une communauté humaine de la pensée, de l'interrogation, des réponses et des questions, que tous les hommes "historiques" ont eu depuis que, durant ces quelques millénaires de l'écriture créée, en bref, les livres existent. Voici pour le texte et certaines images, mais pour l'image seule, enfin, l'invention préhistorique est beaucoup plus ancienne, car il y a bien sûr toutes les grottes ornées et l'art rupestre et pariétal datant de plus ou moins trente mille ans qui en témoignent…

Citons, parmi les récits et livres les plus anciens, souvent racontés par des conteurs et des poètes, comme les épopées d'Homère... Il y a, bien sûr, et ce depuis l'invention de l'écriture cunéiforme sumérienne, la magnifique épopée de Gilgamesh et Agga, du troisième millénaire av. J. C. et le Livre des morts des anciens Égyptiens*, moins 3150 av. J.-C, que j'ai eu la grande chance de découvrir dans la première pyramide de Djéser**, lors d'un voyage en Égypte avec mon grand-père Maurice et ma sœur Marie-Paule, et à l'intérieur de laquelle est gravée au burin, dans d'immenses blocs de pierre de granit monolithiques, l'intégralité de ce Livre des morts. Redondances alors, donc, ou culture originelle précautionneuse : créer dans cet endroit, le tombeau du pharaon Djéser. Son sarcophage et son corps embaumé étaient placés, au cœur même de cette pyramide, enveloppé, momifié d'onguents de parfums de myrrhe et de goudron, entourés de symboles, d'enchantements magiques et le tout, installé dans une salle secrète inviolable, dont tous les murs sont couverts partout de hiéroglyphes contant les conditions de l'être, de son voyage initiatique, pendant, après et au-delà de la mort ! N'en rajoutons plus, avec toutes ses précautions, les Égyptiens ne pouvaient pas perdre, comme nous autres pauvres mortels, leur vie éternelle, respect et amour !
Et puis, bien sûr, n'oublions pas non plus les 108 Upanishads (livre hindou datant de moins 800 à 500 av. J.-C.), qui est mon livre favori et que je relis souvent… 

Ainsi, toutes ces lectures et ces copiages me placent et me ramènent à une certaine humilité devant la Grande Histoire Humaine, devant la et les cultures du monde, sans oublié bien sûr tous les peuples premiers, qui n'avaient pas d'écriture, bien sûr… Ce travail laborieux me plonge dans un ravissement devant l'invention et l'ingénuité humaines, bien inférieures, bien sûr, au rapport global à la Création, non pas biblique mais de l'ensemble des choses, des organismes, des animaux, des humains, des plantes, des étoiles et du cosmos, existant dans leur intégralité. Cette humilité nécessaire, cet espoir et cet émerveillement devant l'ensemble des bagages culturels créés, par nous autres êtres humains, artistes, écrivains, peintres, musiciens et poètes, me semblent importants, essentiels et même toujours accueillants à l'autre, quel qu'il soit, artiste ou pékin moyen ! Alors bonne lecture…

« L'interminable nombre de mes jours ici
Ne me paraît rien de plus que l'instant d'un clin d'œil ; 
Et quand viendra mon heure, au moment de partir, 
Mes tout derniers regards, encor diront merci. »

Novalis, Henri d'Ofterdingen


* Le "Livre des morts des anciens Égyptiens" a pour véritable titre, à l'époque de l'Égypte antique, "Livre pour sortir au jour". Le « jour » en question est celui des vivants, mais aussi celui de tout principe lumineux s'opposant aux ténèbres, à l'oubli, à l'anéantissement et à la mort. Dans cette perspective, le défunt égyptien cherche à voyager à bord de la barque du dieu soleil Rê et à traverser le royaume d'Osiris (version nocturne du Soleil diurne en cours de régénération). 

** Située à Saqqarah, en Égypte, la pyramide à degrés de Djéser est un monument emblématique de l’Ancien Empire et l’une des grandes innovations architecturales de l’histoire. Conçue sous le règne du pharaon Djéser (vers 2 630 av. J.-C.) par l’illustre architecte Imhotep, elle marque un tournant majeur dans l’évolution des constructions funéraires. WIKI

 

Jean-Pierre Sergent, atelier de Besançon, dimanche 25 mai 2026 | NB : ce texte, pour l'instant, n'est ni relu ni corrigé !


– QUESTION-RÉPONSE : AU SUJET DE L'UTILISATION SYSTÉMATIQUE DES IMAGES PORNOGRAPHIQUES DANS MON TRAVAIL ? | 
22 MAI 2026

« Quelque chose est en nous de passionné, de généreux et de sacré qui excède les représentations de l'intelligence : c'est par cet excès que nous sommes humain. Nous ne pourrions que vraiment parler de justice et de vérité dans un monde d'automates intelligents. » P. 107, Georges Bataille, La littérature et le mal, Proust

Utiliser, dans mon travail, les images mainstream pornographiques de manière "ethnographique" (Étude descriptive des activités d'un groupe humain déterminé : techniques matérielles, organisation sociale, croyances religieuses, mode de transmission des instruments de travail, d'exploitation du sol, structures de la parenté)… Car, qu'on le veuille ou non, la pornographie représente une énorme part des activités de notre société humaine contemporaine et cela, à un niveau jamais atteint jusqu'alors et dans aucune autre société, où qu'elle se trouve et à n'importe quelque période historique que ce soit. 
Il est donc normal et très sain, que se sujet-là m'intéresse au plus haut degré car, se phénomème-ci, plus ou moins vulgaire, immoral, irréversible ; on peut se l'avouer, est concomitant et simultané à celui du déclin spirituel et religieux globale, tout autour du Monde. En serait-ce l'implacable et vrai contre-partie, le mate à mort, le prix à payer, le contre-balancier, le contre-poids ethnico-social nécessaire, irrémédiable et définitif ? Est-ce le symptôme d'une étape brutale et définitive d'acculturation, d'un nihilisme totalement absurde, grégaire et extrême de notre société marchande, nous entrainant dans un état presque apocalyptique ? 

Finalement, au bout du compte et après mure réflexion, quel est ce besoin essentiellement si fascinant et masturbatoire de telles images ? Et peut-on alors en extraire, grâce à l'Art et l'intelligence artistique, une substantifique moelle ? un jus divin ?  une sublimation ? une essence ? un élixir ? une effluve subtile ? ou un extrait alchimique significatif et même quintessenciel ? ... De ces petites traces de vies et d'énergies incarnées dans ces corps objectivés, sur-sexualisés, en transes orgasmiques et extatiquement érotisés et obscènes ? JOUISSANCES PARTOUT !

 

– QUELQUES EXTRAITS D'INTERVIEWS AVEC PHILIPPE DESCOLA, ANTHROPOLOGUE | PARTIE #1 : "EN OCCIDENT : LE CAPITALISME A TOUT TRANSFORMÉ EN MARCHANDISE (...) ÇA M'A SAUTÉ AU VISAGE AVEC UNE BRUTALITÉ FÉROCE", PAR SONIA DEVILLERS  | "LE GRAND PORTRAIT" | FRANCE-INTER | 21 MAI 2026 


J'ai bien sûr lu son livre très intéressant, à New york, il y a bien longtemps déjà : Les lances du crépuscule : Relations Jivaros, Haute-Amazonie et J'ai utilisé une citation de son texte : « Pour activer au mieux leur fréquence, l'Uwishin (chaman Jivaro) doit aussi pouvoir fixer longuement son esprit sur des images de vrombissement, des colibris ou des libellules en vol stationnaire, par exemple, tous les sens se combinant dans l'expérience de la transe pour faire du corps une grande vibration immobile. »  

En introduction d'un texte sur la série des "MAYAN DIARY OU LES CARNETS DE VOYAGE DE JEAN-PIERRE SERGENT"
Et il me faudra aussi lire son gros pavé qui dort, plus ou moins enseveli, sous une immense pile/montagne de livres importants à lire bientôt : Par-delà nature et culture. Voici donc quelques extraits de son bel interview de ce matin à la radio et puis aussi, en deuxième partie, des extraits d'une interview qu'il avait donné pour Télérama avec le journaliste Olivier Pascal-Moussellard, qui nous avait interviewés, à New york, avec mes amis artistes peintres français de New York : Thierry Alet et Jean-Marie Haessle en 1996… pour son article : "Le pari New York", dans Télérama n°2438, du 2 octobre 1996. > Télécharger l'article complet

- Philippe Descola : Je suis alors passé par…
- Sonia Devillers : Une sensation de mutilation ? 
- PD : Oui, presque trois ans dans une société où il n'y avait pas de production marchande, pas de salariat, pas d'inégalité de statut ou de richesse. Et tout d'un coup, je revenais chez moi, étant déjà conscient, avant de partir, que c'était une société inégalitaire, que le capitalisme avait tout transformé en marchandise. Mais c'était pour moi des analyses un peu abstraites, parce que j'avais lu les classiques du marxisme et lorsque je suis revenu, ça m'a sauté au visage avec une brutalité féroce de voir les inégalités, les iniquités et surtout ce fait que, comme le dit très bien le chaman Yanomami Davi Kopenawa : "Le monde des Blancs, c'est le monde de la marchandise !", c'est à dire, que tout est médiatisé par la marchandise, par à la fois ce désir d'accumulation, cette cupidité, qui tranchait tellement avec mon expérience chez les Achuars, que je m'en suis toujours pas remis ! […]


- PD : Donc, ce contraste entre Nature et Culture ou Nature et Société allait pour moi, de soi, elle était universelle. Et  en plus, j'étais l'élève de Claude Lévi-Strauss qui a beaucoup utilisé ce contraste d'une façon analytique et et méthodologique, et pas du tout d'une façon métaphysique, disons. Mais débarquant chez les Achuars, je m'aperçois que pour eux, les autres qu'humains, les plantes, les animaux, les esprits, sont des partenaires sociaux, des personnes comme les autres et Ils emploient d'ailleurs le terme Achuars "aents" qui désigne une personne. C'est la seule façon dont on peut le traduire, c'est à dire un être avec qui on peut communiquer.

[ Philippe Descola (1986) montre comment la nature, pour les Achuar, s'émancipe du seul ordre taxinomique, en se voyant attribuer des caractéristiques humaines : « Les hommes et la plupart des plantes, des animaux et des météores sont des personnes "aents" dotées d'une âme (wakan) et d'une vie autonome » ]

- SD : Alors, la plante est une personne ? 
- PD : La plante est une personne. l'Animal est une personne avec un corps différent de celui d'autres personnes. Et on peut communiquer avec eux…
- SD : Vous vous rendez compte qu'en France, toutes les années qu'il a fallu attendre, pour qu'une psychanalyste dise que l'enfant est une personne ! Vous vous rendez compte ?

 

– INTERVIEW, PARTIE #2 | PHILIPPE DESCOLA : "LES ACHUAR TRAITENT LES PLANTES ET LES ANIMAUX COMME DES PERSONNES" PAR OLIVIER PASCAL-MOUSSELLARD, TÉLÉRAMA, 18 JANVIER 2015 

 

« Les Achuars sont un des derniers groupes de Jivaros encore relativement in-affectés par les contacts extérieurs. Le nom Achuar signifie peuple du palmier aguaje. Les Achuar sont l’une des treize nationalités indigènes reconnues de l’Équateur. » PEUPLES AMERINDIENS, indiens des Amériques

 

Les Indiens Achuars montrent qu’une autre relation à la nature est possible. Pour l’anthropologue Philippe Descola, il est temps de penser un monde qui n’exclut pas l’eau, l’air, les animaux, les plantes…

Il faut parfois partir, quitter son monde, pour mieux en cerner les contours. Il y a quarante ans, l'anthropologue Philippe Descola, aujourd'hui professeur au Collège de France, a laissé derrière lui Paris, la France et l'Europe pour une immersion de trois ans chez les Indiens Achuar, en Amazonie.

L'aventure intellectuelle du jeune philosophe gauchiste faisait soudainement un « pas de côté » : elle allait conduire Descola dans les méandres d'une réflexion fascinante sur la façon dont les sociétés humaines conçoivent les relations entre humains et non-humains et « composent » ainsi leurs mondes. Car il n'existe pas, malgré les apparences, un monde donné qui serait le même pour tous, mais des mondes, dont chaque être (humain ou non humain), ou chaque collectivité, a une vision et un usage particuliers, liés à son histoire et à ses aptitudes physiques.

Ces mondes se recoupent, se superposent ou se différencient. Etudier les principes de leur « composition », c'est tout l'art de l'anthropologue ! Neuf ans après son chef-d'œuvre – Par-delà nature et culture –, Descola revient, dans un livre d'entretiens – La Composition des mondes –, sur le grand arc parcouru. Et jamais le « pas de côté » initial n'a semblé aussi pertinent pour affronter les grands problèmes contemporains.

- Olivier Pascal-Moussellard : Quand vous étiez jeune, aviez-vous déjà l’idée de cette diversité des mondes ?

- Philippe Descola : Non, elle m'est venue progressivement. Avant de partir sur le terrain, j'étais, comme beaucoup de jeunes de ma génération, un militant d'extrême gauche pour qui le problème immédiat était la révolution, pas la diversité des façons de vivre. Les questions écologiques étaient secondaires, voire « réactionnaires », car elles détournaient du combat véritable : la fin de la domination capitaliste.

Pourtant, j'avais conscience qu'il existait des mondes différents du mien. C'est d'ailleurs ce qui m'a fait quitter la philosophie universitaire, qui, à mes yeux, se posait trop de questions sur elle-même et reprenait inlassablement les mêmes problèmes depuis l'Antiquité grecque. Il m'a tout d'un coup semblé préférable d'examiner comment certains peuples répondaient, dans leurs modes de vie, plutôt que dans un discours théorique, aux questions que nous nous posons tous.

“Depuis des millénaires, les Amérindiens modifient la composition de la forêt.”

- OP-M : Quel rôle ont joué dans votre décision de partir les menaces qui pesaient sur l’environnement ?

- PD : Dans les années 60 et 70, on ne parlait pas du tout du climat, de l'érosion ou de la biodiversité : le nucléaire était le point de fixation des questions environnementales. Or, ce que je vais découvrir en Amazonie, c'est le processus de destruction des environnements que l'on qualifie de « naturels »... mais qui sont en partie le produit d'actions humaines, comme l'ont montré mes travaux et ceux d'autres anthropologues.

Depuis des millénaires, en effet, les Amérindiens modifient la composition de la forêt. Ils l'ont transformée en macro-jardin, en plantant un peu partout des espèces utiles aux humains. Du coup, lorsqu'ils déforestent, les grands propriétaires terriens dévastent l'Amazonie sur plusieurs plans : ils anéantissent les conditions de vie des peuples locaux ; ils réduisent la biodiversité ; ils détruisent les sols privés du couvert forestier (ce qui entraîne des conséquences en chaîne sur le climat local) ; et ils mettent fin à un système de fabrication de l'environnement tout à fait original.

Ce départ chez les Achuars, c’était aussi l’aventure...
L'enquête ethnographique, c'est un saut dans l'inconnu, tellement excitant. Être transporté dans un monde ou rien n'est familier – ni l'environnement, ni le langage, ni les techniques – est un privilège extraordinaire. On se dépouille de ses oripeaux, on endosse la vie des autres...

J'ai rejoint une population qui avait longtemps refusé tout contact pacifique avec l'extérieur et n'avait croisé les premiers missionnaires que peu de temps avant mon arrivée (les ethnologues arrivent toujours après les missionnaires !). Dans ce type d'enquête, on ne sait jamais pour combien de temps on part, on espère juste rester le plus longtemps possible, parce que c'est indispensable pour comprendre les gens qu'on va étudier. Moi, il m'a fallu trois ans, de 1976 à 1979. [...]

« Ce que j'ai d'abord considéré comme une croyance était en réalité une manière d'être au monde » dit Philippe Descola à propos de l'animisme des Achuar. [...]

- OP-M : Comment définir l’animisme, qui, selon vous, caractérise la relation des Achuars avec la nature ?

- PD : L'animisme est la propension à détecter chez les non-humains – animés ou non animés, c'est-à-dire les oiseaux comme les arbres – une présence, une « âme » si vous voulez, qui permet dans certaines circonstances de communiquer avec eux.

Pour les Achuar, les plantes, les animaux partagent avec nous une « intériorité ». Il est donc possible de communiquer avec eux dans nos rêves ou par des incantations magiques qu'ils chantent mentalement toute la journée. A ceci s'ajoute que chaque catégorie d'être, dans l'animisme, compose son monde en fonction de ses dispositions corporelles : un poisson n'aura pas le même genre de vie qu'un oiseau, un insecte ou un humain. C'est l'association de ces deux caractéristiques, « intériorité » et « dispositions naturelles », qui fondent l'animisme.

- OP-M : Vous voilà fort éloigné de votre boîte à outils européenne...

- PD : Chez nous, en effet, seuls les humains ont une intériorité, eux seuls ont la capacité de communiquer avec des symboles. En revanche, côté physique, tous les êtres – humains comme non humains – sont régis par des lois physiques universelles identiques : nous habitons le même « monde », les lois de la nature sont les mêmes pour tous, que l'on soit homme, insecte ou poisson. Entre les Achuar et moi s'exprimaient donc deux façons totalement différentes de considérer les continuités et discontinuités entre l'homme et son environnement. [...]

Les plantes sont traitées comme des consanguins (des enfants), alors que les animaux chassés par les hommes sont des beaux-frères. Voir les Achuar traiter les plantes et les animaux comme des personnes m'a bouleversé : ce que j'ai d'abord considéré comme une croyance était en réalité une manière d'être au monde, qui se combinait avec des savoir-faire techniques, agronomique, botanique, éthologique très élaborés.

- OP-M : Parlez-nous de leur organisation...

- PD : L'habitat est dispersé, donc il n'y a pas à proprement parler de « village ». Il n'y a pas de chef, pas d'Etat, pas de spécialistes des rituels. Chacun est capable de parler avec les non-humains, il n'existe ni divinité, ni culte particulier. Ces groupes ne possèdent en fait aucun des organes permettant de structurer « normalement » les sociétés. Qu'est-ce qui les fait donc tenir ensemble ? Leur lien avec la nature ! Le fait que leur vie sociale s'étend bien au-delà de la communauté des humains compense l'absence d'institutions sociales. [...]

Conséquence positive : le monde devient un champ de phénomènes qu'on peut étudier, la science émerge. Mais la nature transformée en « ressources » devient muette, « inanimée », on peut l'utiliser comme bon nous semble, au détriment des autres espèces et, à terme, des humains. Dès le départ, les conditions sont donc réunies pour une dévastation de la planète. [...]

- OP-M : Au final, ce « pas de côté » auprès des Achuar vous a mené loin...

- PD : On dit toujours : la première vertu des philosophes, c'est leur capacité d'étonnement, et c'est vrai. Mais, pour s'étonner des évidences et sortir du sens commun, un gros travail sur soi est nécessaire. Mon expérience auprès des Achuar a eu ceci de miraculeux qu'elle a changé ma façon de « composer » le monde – et finalement toute ma vie.

 

– EXTRAIT : "AU SUJET DES ABEILLES", VIRGILE, "GÉORGIQUES, IV, 153-195" | TWITTER | PAANTEON | 20 mai 2026

 

« Seules elles enlèvent en commun une progéniture, seules elles possèdent en commun les abris d’une cité et passent leur vie sous des lois imposantes ; seules elles connaissent une patrie et des pénates fixes ; pensant à la venue de l’hiver, elles se livrent l’été au travail et mettent en réserve pour la communauté ce qu’elles ont butiné. Les unes veillent à la subsistance et, suivant le pacte établi, s’activent dans la campagne ; les autres enfermées dans l’enceinte de leurs demeures emploient les larmes du narcisse et la gomme visqueuse provenant de l’écorce pour poser les premières assises des rayons ; puis elles y fixent de haut en bas la cire tenace ; d’autres font sortir les adultes, espoir de la nation ; d’autres accumulent un miel très pur et bourrent les alvéoles d’un nectar limpide. Il en est à qui la garde des portes est échue par le sort : à tour de rôle, elles observent les eaux et les nuées du ciel ; ou bien elles reçoivent les fardeaux de celles qui rentrent, ou bien elles se forment en colonne pour écarter de la ruche les bourdons, troupe paresseuse. C’est un bouillonnement de travail, et le miel embaumé exhale une odeur de thym (...) de même, s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes, les abeilles de Cécrops sont poussées par un désir inné́ d’amasser, chacune dans son emploi. Les plus âgées ont soin de la place, de construire les rayons et de façonner les logis artistement ouvragés. Quant aux jeunes, elles rentrent fatiguées, en pleine nuit, les pattes chargées de thym : elles butinent ici et là sur les arbousiers, les saules glauques, le daphné́, le safran rougeoyant, le tilleul onctueux et les sombres hyacinthes. Toutes se reposent de leurs travaux en même temps ; elles besognent toutes en même temps : le matin elles se précipitent hors des portes ; point de retardataire nulle part. » 

 

LA CULTURE SANS ENTRAIDE ET SANS PARTAGE, NE SERT ABSOLUMENT À RIEN ! ELLE EST COMPLÈTEMENT INUTILE ET STÉRILE !

– LIVRES : QUELQUES EXTRAITS DE LIVRES D'HANS URS VON BALTHASAR : "LA GLOIRE ET LA CROIX" & "LA DRAMATIQUE DIVINE II" TWITTER | JUIN 2026 (auteur à lire très bientôt)

 

"Avant que Platon commençât à philosopher, l’art grec avait déjà vécu sa grande époque dans tous les domaines: tout ce qui lui est pos­térieur dans le monde hellénique, à Rome et dans l’Europe qui s’est inspirée de l’Antiquité, n’est qu’un retentissement de cette génération originelle issue de l’esprit du mythe et donc de la re­ligion. Tout grand art est religieux, c’est-à-dire acte d’hommage à la gloire de l’être. Là où se dilue la dimension religieuse, cet hommage dégénère en excitation et en complaisance ; là où la gloire [das Herrliche] pâlit, ce que nous appelons « le beau » n’est plus qu’un déchet. Goethe le disait à Riemer, avec une humilité surprenante pour l’époque: « Les hommes ne sont productifs en poésie et en art qu’aussi longtemps qu’ils sont religieux ; ensuite ils ne font qu’imiter et répéter, tout comme nous, par rapport à une Antiquité dont tous les monuments étaient des œuvres de foi et que notre imagination ne pourra que copier » 

"Dans un monde sans beauté – même si les hommes, qui ne peuvent se passer de ce mot, l’ont constamment à la bouche et passent leur temps à le prostituer –, dans un monde qui n’est peut-être pas dépourvu de beauté, mais qui n’est plus capable de la voir, de compter avec elle, le bien aussi a perdu son attrait ; « qu’il faille faire le bien » n’est plus évident, et l’homme qui y est confronté se demande pourquoi il doit le faire plutôt que son contraire. Car le mal est lui aussi une possibilité, et plus excitante même ; pourquoi ne pas explorer une bonne fois les profondeurs de Satan ? Dans un monde qui ne se croit plus capable d’affirmer le beau, les preuves de la vérité ont perdu leur caractère concluant : c’est-à-dire que les syllogismes fonctionnent tout à fait correctement, bien sûr, comme des rotatives ou des ordinateurs qui recrachent sans faute une quantité prévisible de résultats par minute ; mais le fait même de conclure est un mécanisme qui ne fascine plus : la conclusion elle-même ne conclut plus. Et s’il en est ainsi des transcendantaux (parce qu’on a renoncé à l’un d’entre eux), qu’en sera-t-il alors de l’être lui-même ? Si saint Thomas pouvait considérer l’être comme « une certaine lumière » pour l’étant, cette lumière ne devra-t-elle pas s’éteindre là où l’on a désappris la langue même de la lumière et où l’on empêche le mystère de l’être de se dire lui-même ? Ce qui reste, c’est une portion d’existence qui, même si elle se dit libre en tant qu’esprit, demeure néanmoins pour elle-même tout à fait ténébreuse et inintelligible. Le témoignage de l’être perd toute crédibilité pour celui qui ne sait plus discerner le beau."  

"« Beauté », voilà donc quel sera notre premier mot. Beauté, dernière aventure où l’esprit rationnel puisse se risquer, parce que la beauté ne fait que ceindre, de son insaisissable éclat, la double constellation du vrai et du bien et leur réciprocité indissoluble ; beauté désintéressée, sans laquelle le monde ancien refusait de se concevoir, mais qui, insensiblement, a pris congé du monde intéressé d’aujourd’hui, pour l’abandonner à sa cupidité et à sa tristesse. Beauté que même la religion n’aime et ne choie plus et qui pourtant, ôtée comme un masque de son visage, met à nu des traits qui menacent de devenir incompréhensibles aux hommes. Beauté à laquelle nous n’osons plus croire, et dont nous avons fait une simple apparence pour pouvoir nous en débarrasser plus facilement ; beauté qui (comme il apparaît aujourd’hui) exige au moins autant de courage et de décision que la vérité et la bonté, et que l’on ne peut proscrire et séparer de ses sœurs sans attirer sur soi leur vengeance mystérieuse. Celui qui à son nom fait la moue comme si elle était le vain ornement d’un passé bourgeois, on peut être sûr que – en secret ou ouvertement – il ne peut déjà plus prier, et bientôt ne pourra plus aimer. Le XIXe siècle, dans une ivresse passionnée, s’est agrippé aux vêtements de cette fuyante, aux contours du monde ancien qui se dissolvait, « Hélène embrasse Faust, tout ce qui est corporel s’évanouit, sa robe et son voile restent entre ses bras, (…) les vêtements d’Hélène se dissolvent en nuages, entourent Faust, le soulèvent et l’emportent avec eux ». Le monde illuminé par Dieu n’est plus qu’apparence et songe, romantisme, bientôt plus que musique ; mais où le nuage disparaît, il ne reste qu’une image intolérable d’angoisse, la matière nue. Et puisqu’il n’y a plus rien et qu’il faut pourtant embrasser quelque chose, on conseille à l’homme de notre siècle cet hymne impossible qui finalement le dégoûte à jamais d’aimer. Mais ce dont l’homme n’est plus capable, ce à quoi il est devenu inapte, il ne le supporte plus parce qu’il ne le maîtrise pas : il doit soit le nier soit le taire à mort." 

LA DRAMATIQUE DIVINE II, LES PERSONNES DU DRAME

"Rilke dit de l’Apollon archaïque : « Son torse est incandescent comme un candélabre / ... il n’y a là aucun point qui ne te regarde. Il te faut changer de vie ». Ici le poète interprète comme une exigence le jeu alterné de la faveur et de la reconnaissance. Communément, le Beau est perçu comme un appel ; il ne se replie pas sur lui-même, ne s’enferme pas ; il se tourne au contraire vers tous ceux qui sont à même de le saisir. Sans doute paraît-il « content de sa félicité » (Mörike) ; mais qu’est-ce que cela peut bien signifier quand il s’agit d’une lampe chantée par le poète ? C’est justement cette expression de bonheur qui, dans l’absence de recherche propre, dans la superfluité, fait le rayonnement de la chose sur ce qui l’entoure. « Qui le regarde ? » ajoute Mörike, tout comme Hölderlin, qui interpelle le soleil somnolent dans sa gloire : « A peine ont-ils pris garde à toi, ils ne t’ont point connu, ô Saint / Car tu as surgi sans effort et sans bruit / au-dessus de leur lassitude ». Mais, pour le poète qui a appris à le vénérer, le regard de Diotime tendu vers l’astre a su transformer l’univers en grâce : « Les sources murmuraient plus vives / Une haleine de tendresse me venait des fleurs de la sombre terre / Et, dans un sourire, au-delà des nuages d’argent / le grand ciel s’inclinait en bénissant ». Tel est le jeu alterné de la grâce et de la reconnaissance : c’est un dialogue. Et Hölderlin n’esquive pas cette prétention de la grâce."

"Aucun art humain ne peut de lui-même créer des figures significatives, si l’artiste n’est pas d’abord capable de recevoir de l’existant lui-même un sens (tout occulté qu’il soit) et s’il n’est pas disposé à l’accueillir. Sinon il ne ferait qu’utiliser les réserves — qui d’ailleurs s’amenuisent — de formes issues d’une culture encore capable de sens ; mettant en œuvre son sens inné de la créativité, il ne ferait, qu’il le veuille ou non, qu’un travail destructeur. Bien entendu, des concepts tels que « mesure », « forme », « lumière » ne doivent pas nous fasciner sur le classicisme ; il suffit de constater combien ils sont présents chez un Paul Klee, par exemple, dont l’œuvre entière suppose, et révèle à la fois, une réceptivité infiniment lucide au sens qui monte des profondeurs de l’être. Certes, il y a, au sein de l’existence en ce monde, le laid, le grotesque, le démoniaque, l’immoral et finalement le péché, bref tout ce qui rend difficile, voire impossible, à l’homme de croire à une signification cohérente de l’univers. « Car le beau n’est rien / Que le commencement des choses terribles que nous pouvons à peine supporter / Et nous l’admirons aussi parce qu’il dédaigne tranquillement / De nous détruire » : c’est ainsi que s’exprime Rilke au début de la première Élégie à Duino. Et le texte continue : « Tout ange est terrible », de sorte que l’interprète est amené à se demander si l’ange ici figure la shekina, la Gloire secrète et dévorante de l’Absolu, ou bien le visage de l’absurde, comme le suggérerait le ton désespéré de la dernière Élégie. Dans un contexte pré-chrétien, les deux interprétations se touchent, comme dans les grimaces grandioses des dieux-démons chinois ou aztèques — où l’on retrouve le sens profond de l’univers en tant que mysterium horrendum-adorandum —. Mais, après l’événement de la croix du Christ, l’homme se trouve devant l’alternative : « percevoir », à travers le cri de la déréliction soit l’Amour caché qui s’exprime dans l’abandon du Fils par le Père, soit le néant absurde. Cela dit, puisqu’il s’agit du passage de la « figure » à la « parole », nous pouvons encore ajouter ceci : du fait que le monde est rempli de choses horribles, ce serait pur esthétisme que de vouloir se replier sur un domaine de formes belles. La non-figure fait aussi partie de la figure de ce monde et il est donc essentiel d’en tenir compte dans les données de la création artistique. Dans la mesure où l’art est expression, et de ce fait parole, l’absence de forme peut être un élément de l’alphabet par lequel il s’énonce et prend « figure ». L’expressionnisme, de même que le surréalisme, nous le prouvent ; déjà la figure de Lago dans Othello ou d’un Pandarus dans Troïlus et Cressida en témoignent. L’important dès lors, c’est le mot de la fin, celui qui donne la forme décisive, mot qui d’ailleurs peut être fait de non-dits : seule compte finalement sa signification." 


– LIVRE : "L'EAU ET LES RÊVES" GASTON BACHELARD, TWITTER, 11 JUIN 2026

"L’eau est aussi un type de destin, non plus seulement le vain destin des images fuyantes, le vain destin d’un rêve qui ne s’achève pas, mais un destin essentiel qui métamorphose sans cesse la substance de l’être. Dès lors, le lecteur comprendra plus sympathiquement, plus douloureusement un des caractères de l’héraclitéisme. Il verra que le mobilisme héraclitéen est une philosophie concrète, une philosophie totale. On ne se baigne pas deux fois dans un même fleuve, parce que, déjà, dans sa profondeur, l’être humain a le destin de l’eau qui coule. L’eau est vraiment l’élément transitoire. Il est la métamorphose ontologique essentielle entre le feu et la terre. L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écoule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches ; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. Dans d’innombrables exemples nous verrons que pour l’imagination matérialisante la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie." [...]

"C'est près de l'eau que J'ai le mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l'intermédiaire d'un rêveur. Si je veux étudier la vie des images de l'eau, il me faut donc rendre leur rôle dominant à la rivière et aux sources de mon pays. je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières, dans un coin de Champagne vallonnée, dans le Vallage, ainsi nommé à cause du grand nombre de ses vallons. La plus belle des demeures serait pour moi au creux d'un vallon, au bord d'une eau vive, dans l'ombre courte des saules et des osières." 

"Entre la nature contemplée et la nature contemplative les relations sont étroites et réciproques. La nature imaginaire réalise l’unité de la natura naturans et de la natura naturata. Quand un poète vit son rêve et ses réactions poétiques, il réalise cette unité naturelle. Il semble alors que la nature contemplée aide à la contemplation, qu’elle contienne déjà des moyens de contemplation. Le poète nous demande de « nous associer d’aussi près que nous le pouvons, ces eaux que nous avons déléguées à la contemplation de ce qui existe. » Mais est-ce le lac, est-ce l’œil qui contemple le mieux ? Le lac, l’étang, l’eau dormante nous arrête vers son bord. Il dit au vouloir : tu n’iras pas plus loin; tu es rendu au devoir de regarder les choses lointaines, des au-delà ! Tandis que tu courais, quelque chose ici, déjà, regardait. Le lac est un grand œil tranquille. Le lac prend toute la lumière et en fait un monde. Par lui, déjà, le monde est contemplé, le monde est représenté. Lui aussi peut dire : le monde est ma représentation. Près du lac, on comprend la vieille théorie physiologique de la vision active. Pour la vision active, il semble que l’œil projette de la lumière, qu’il éclaire lui-même ses images. On comprend alors que l’œil ait la volonté de voir ses visions, que la contemplation soit, elle aussi, volonté. Le cosmos est donc bien en quelque manière touché de narcissisme. Le monde veut se voir. La volonté, prise dans son aspect schopenhauerien, crée des yeux pour contempler, pour se repaître de beauté. L’œil, à lui seul, n’est-il pas une beauté lumineuse ? Ne porte-il pas la marque du pancalisme ? Il faut qu’il soit beau pour voir le beau." 


– POÊME "OZYMANDIAS", SHELLEY

J’ai rencontré un voyageur venu d’une terre antique
Qui m’a dit : « Deux jambes de pierre immenses et sans tronc
Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable, 
À demi enfoui, gît un visage brisé, dont les sourcils froncés

Et la lèvre plissée, et le rictus de froide autorité
Disent que le sculpteur sut bien lire ces passions
Qui survivent encore, empreintes sur ces objets sans vie,
À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.

Et sur le piédestal apparaissent ces mots : 
« Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois ;
Regardez mes œuvres, ô puissants, et désespérez ! » 

À côté, rien ne subsiste. Autour des ruines 
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables plats et solitaires s'étendent au loin. » 


– QUATRE LIVRES AU SUJET DES PEUPLES 'SAUVAGES' DU PACIFIQUE, OU LA SEMPITERNELLE MYTHOLOGIE DES "PARADIS PERDUS" 
 

–  1, "SUPPLÉMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE (1771)", PAR DENIS DIDEROT (1796)

–  2, "TAÏPI", PAR HERMANN MELVILLE (1846)

–  3, "LES IMMÉMORIAUX", PAR VICTOR SEGALEN (1907)

–  4, "ALINE & VALCOUR", PAR LE MARQUIS DE SADE (1793)


J'écris ce texte lors du solstice du 21 juin 2026, avec en arrière plan, dans une France en vigilance violette où, tous les records de chaleurs tombent les uns après les autres… et la vie et le travail à l'atelier deviennent de plus ne plus difficiles. Non seulement par le manque d'argent pour retravailler et acheter du nouveaux matériel : peinture et papier… Mais aussi avec ce réchauffement climatique mondiale ! Combien de temps, combien de temps encore ?

Parler de ce dont beaucoup avaient rêvé, mes prédécesseurs au cours des siècles derniers, depuis la 'découverte' des Amériques ; comme ses trois écrivains, les poètes aussi (St john Perse), les chanteurs (Brel), les artistes peintres (Gauguin) peut paraitre illusoire et bien vain. Cependant en lisant ces trois livres, il me vient à l'idée d'un developper quelques idées et concepts, comme ça, pour parler et témoigner, à l'aventure de l'écriture, qui se succédera, sans aprioris ni convenances, tout en me laissant glisser au fil de l'eau.

Comme je dispose donc d'un peu de temps libre et que je viens de finir ce livre de Diderot, que j'ai trouvé bien intéressant humainement mais bien évidemment très XVIII siècle, rationnel, et scientifique donc, puisse que Diderot y est très analytique et rationnel, bien qu'il veuille défendre les deux partie, la morale et la pacifique, bien qu'il soit fasciné par le bordel libertaire organisé des sociétés du pacifique… Et c'était aussi alors, l'époque de la Grande Encyclopédie, et on sent, à la foi, son dessin de décrire, rationnellement, autant que possible, une toute autre forme de vivre en société, une toute autre structure sociale, non patriarcale et non religieusement monothéiste, une tout autre moralité, presque une non moralité, un état quasi sauvage et sexuel inassouvi… surtout bien sûr en rapport avec la sexualité et tout ce qu'elle entraîne avec elle comme : interdits, accès libres aux plaisirs, accès à la jouissance, partage du plaisir, égalité homme-femme, qui dans ses sociétés géographiquement à l'opposé, aux antipodes des pays Européens était très étonnantes, disruptives, subversives, fascinantes, et même libératrices, en quelque sorte. il n'y a qu'à ce remémorer les dernières belles pages du roman du Marquis de Sade : Aline et Valcour, un de ses plus beau romans et qui m'a le plus marqué positivement ; pour souligner l'originalité, le sens évident insoumis de liberté totale et du partage de richesses dans la vie sociale dans une société plus libertaire que tout ce dont nos anarchistes européens, même les plus fous, auraient pu rêver ! Même ce très cher Léo Ferré semble y être dépassé, car cette immédiateté de l'ensemble des choses de la vie s'inscrivent parfaitement dans une spiritualité commune et non isolatrice, ni dominatrice. Dans une Nature luxuriante, intouchée, innocente et presque vierge… Comme immergé dans un immense bonheur paradisiaque édénique ! 

Voici donc, sans plus de commentaires, bien qu'ils seraient nécessaires parfois, quelques extraits inestimables, bouleversants d'innocence et "paradisiaques", de ces quatre très beaux livres, décrivant des bribes et des témoignages de première main et qui sont irrévocables, véridiques, inestimables et dignes de fois de jadis, en opposition aux sempiternels récits monothéistes et de leur stupides morales mâlissimes, monomaniaques, anérotiques, destructrices et stérilisantes…

« Veux-tu, que je te dise, gémir n'est pas de mise, aux Marquises. » Jacques Brel

 
Jean-Pierre Sergent, atelier de Besançon, le 11 juin 2026


– 1, "SUPPLÉMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE", PAR DENIS DIDEROT

 

PRÉFACE PAR MICHEL DELON 


Les lecteurs de son récit de voyage ont voulu trouver dans ces paysages lointains, de l'autre côté de la terre, une concrétisation de leurs rêveries sur l'innocence originelle et la sensualité naturelle. Ils 
sont passés rapidement sur les coins désolés du détroit de Magellan pour s’attarder sous le climat enchanté de la Nouvelle Cythère. P. 9

Dans les essais « Des cannibales » et « Des coches », Montaigne avait tiré des relations des premiers voyageurs en Amérique le principe d’un renversement paradoxal : les plus sauvages ne sont pas ceux que l’on croit, les catholiques et les réformés qui m’entredéchirent dans les guerres de religion méritent moins le nom de civilisés que les Indiens d'outre-Atlantique. […]
« Tu blâmes notre ^ manière de vivre, les Français en général nous prennent pour des bêtes, les Jésuites nous traitent d’impies, de fous, d’ignorants et de vagabonds : et nous vous regardons tout sur le même pied. Avec cette différence que nous nous contentons de vous plaindre, sans vous dire des injures. » 
Dialogues de M. le baron de La Hontan et d'un sauvage dans l'Amérique, 1703, P. 10, 11

Vous êtes dans l’erreur, mais votre erreur est raisonnée. Vos lois, dans l’état vous êtes, sont nécessaires », dit encore l'Iroquois de Maubert de Gouvest. Les différences entre Indiens et Européens ne seraient finalement que des nuance l’ordre divin : « Tout est bien dons la nature. » 
En 1770 même, Bricaire de La Dixmerie publiait "Le Sauvage de Tahiti aux Français, avec un envoi au philosophe ami des sauvages". Son Tahitien décrivait Paris comme l'Usbek et le Rica de Montesquieu et concluait : « Je vous quitte, je vais retrouver ma patrie que je n’eusse jamais dû quitter. » P. 12

L'Otaïtien touche à l’origine du monde et l’Européen touche à sa vieillesse » ; l'affirmation pourrait s'entendre, comme une évolution inévitable, de l’enfance à la vieillesse, ou comme une promesse de régénération après les inévitables violences d’une révolution qui, dans son sens étymologique, permettrait de retrouver la jeunesse. […]
« Au mêne moment, dans la première des "Rêveries du promeneur solitaire", Jean-Jacques Rousseau, se propose d'appliquer le baromètre à son âme et de pratiquer sur lui-même « les opérations que font les physiciens sur l’air pour en connaître l'étal journalier ». La métaphore est, si l’on ose dire, dans l'air, les mœurs d'un individu et d’une société oui leurs variations comme le soleil et la pluie, la température et la pression. La vie sexuelle a des rythmes physiologiques et des déterminismes psychologiques qui font que l'humeur change au gré de l'expulsion des humeurs. La circulation du sperme à laquelle la religion et la morale ont prétendu donner une signification essentielle est du même ordre que le cycle de l'eau dans l’atmosphère : une petite pluie dégage le ciel et apaise l’humeur. La société régule ces précipitations intimes selon ses propres besoins. P. 16, 17

 

SUPPLÉMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE 

Ou Dialogue entre A et B sur l’inconvénient d'attacher des idées à certaines actions physiques qui n’en comportent pas. 

 

I, JUGEMENT DU VOYAGE DE BOUGAINVILLE 

A. Ô Aotourou, que tu seras content de revoir ton père, ta mère, tes frères, tes sœurs, tes, compatriotes ! Que leur diras-tu de nous ?

B. Peu de choses et qu’ils ne croiront pas.

A. Pourquoi peu de choses ?

B. Parce qu'il en a peu conçues, et qu'il ne vera dans sa langue aucuns termes correspondants à celles dont il a quelques idées.

A. Et pourquoi ne le croiront-ils pas ?

B. Parce qu’en comparant leurs mœurs aux nôtres, ils aimeront mieux prendre Aotourou pour un menteur que de nous croire si fous.

A. En vérité ?

B. Je n'en doute pas. La vie sauvage est si simple, et nos sociétés sont des machines si compliquées ! L'Otaïtien touche à L'ORIGINE DU MONDE ET L'EUROPÉEN TOUCHE À SA VIEILLESSE. L’intervalle qui le sépare de nous est plus grand que la distance de l'enfant qui naît à l'homme décrépit. Il n'entend rien à nos usages, à nos lois, ou il n y voit que des entraves déguisées sous cent formes diverses, entraves qui ne peuvent qu'exciter l'indignation et le mépris d'un être en qui le sentiment de la liberté est le plus profond des sentiments. P. 37


II, LES ADIEUX DU VIEILLARD 

Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta :
« Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive. Nous sommes innocents, nous sommes heureux, et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature, et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous, et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes, tu as partagé ce privilège avec nous, et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras, tu es devenu féroce entre les leurs ; elles ont commencé à se hair ; vous vous êtes égorgés pour elles, et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres, et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre future esclavage. Tu n'es ni un dieu ni un démon, qui es-tu donc pour faire des esclaves ? […]

T'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? T'avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes. Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim. nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y manque-t-il à ton avis ? […]

Regarde ces hommes, vois comme ils sont droits, sains et robustes ; regarde ces femmes, comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c'est le mien, appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades, et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul ; je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je perce la forêt ; je parcours une lieue de la plaine en moins d'une heure ; tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre, et j'ai quatre-vingt-dix ans passés. P. 40 - 42

B. Il n'y a presque rien de commun entre la Vénus d'Athènes et celle d'Otaïti ; l’une est Vénus galante, l'autre est Vénus féconde. Une Otaïtienne disait un jour avec mépris à une autre femme du pays : Tu es belle, mais tu fais de laids enfants ; moi, je suis laide, mais je fais de beaux enfants, et c’est moi que les hommes préfèrent. P. 64

B. Nous avons à payer une redevance en hommes, à un voisin oppresseur, c’est toi et tes camarades qui nous défrayeront, et dans cinq à six ans nous lui enverrons vos fils, s'ils valent moins que les nôtres. Plus robustes, plus sains que vous, nous nous sommes aperçus au premier coup d'œil que vous nous surpassiez en intelligence, et sur-le-champ nous vous avons destiné quelques-unes de nos femmes et de nos filles plus belles à recueillir la semence d’une race meilleure que la nôtre. C'est un essai que nous avons tenté et qui pourra nous réussir. Nous avons tiré de toi et des tiens le seul parti que nous en pouvions tirer, et crois que tout sauvages que sommes, nous savons aussi calculer. Va où tu voudras, et tu trouveras presque toujours l'homme aussi fin que toi. Il ne te donnera jamais que ce qui ne lui est bon à rien et te demandera toujours ce qui lui est utile : s'il te présente un morceau d'or pour un morceau de fer, c'est qu’il ne fait aucun cas de l'or et qu'il prise le fer. P. 77

V, SUITE DU DIALOGUE ENTRE A ET B 

B. Lorsque je vois des arbres plantés autour de nos palais et un vêtement de cou qui cache et montre une partie de la gorge d'une femme, il me semble reconnaître un retour secret vas la forêt et un appel à la liberté première de notre ancienne demeure. L’Otaïtien nous dirait Pourquoi te caches-tu ? De quoi es-tu honteuse ? Fais-tu le mal quand tu cèdes à l'impulsion la plus auguste de la nature ? Homme, présente-toi franchement, si tu plais ; femme, si cet homme te convient, reçois-le avec la même franchise. P. 85, 86

B. Par les vues politiques des souverains qui ont tout rapporté à ieur intérêt et à leur sécurité. 
Par les institutions religieuses qui ont attaché les noms de vices et de vertus à des actions qui n'étaient susceptibles d'aucune moralité. P. 88

A. Ansi vous préféreriez l'état de nature brute et sauvage ?

B. Ma foi, je n'oserais prononcer ; mais je sais qu'on a vu plusieurs fois l'homme des villes se dépouiller et rentrer dans la forêt, et qu'on n'a jamais vu l’homme de la forêt se vêtir et s'établir dans la ville. P. 92


– 2, TAÏPI (ROMAN), PAR HERMANN MELVILLE (1846)

CHAPITRE II

Hélas ! pauvres sauvages, exposés à l'influence néfaste d’exemples aussi dissolvants! Leur naïveté confiante se laisse volontiers induire à tous les vices, et leur perdition que déplore l’humanité leur est alors infligée sans remords par les civilisateurs européens. Trois fois heureux sont-ils, ceux qui, habitant une île encore ignorée au milieu de l'océan, n'ont pas subi le contact démoralisant des blancs ! P. 33

CHAPITRE IV

Ces illustres guerriers inspirent aux autres insulaires un effroi indicible. Leur nom seul épouvante; car le mot Taïpi, en dialecte, marquesan signifie amateur de chair humaine. Il est assez singulier que ce titre leur ait été exclusivement réservé, les naturels de tout ce groupe, étant d'incorrigibles cannibales. Peut-être a-t-on voulu, par cette appellation, marquer la férocité particulière du clan, et lui infliger une flétrissure spéciale. P. 44

Combien souvent ce terme de « sauvages » est-il employé à faux ! Jusqu'à présent, aucun voyageur, le méritât véritablement Ils ont découvert des barbares qu'ils ont exaspérés par d'horribles cruautés au point d'en faire des sauvages. On peut affirmer sans crainte de contradiction que, dans tous les cas où des crimes ont été commis par des Polynésiens, ce sont les Européens qui à un moment ou à un autre ont été les agresseurs et que la nature cruelle et sanguinaire de certains insulaires doit être surtout attribuée à l'influence de tels exemples. P. 48

Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans l'apparence de ce magnifique insulaire était le tatouage compliqué qui s'étalait sur ses nobles membres. Toutes les lignes, courbes et figures imaginables étaient dessinées sur son corps entier; dans leur variété fantastique et leur infinie profusion, je ne 
pouvais mieux les comparer qu'aux entrelacs bizarres qu'on voit parfois dans certaines dentelles de prix. Le plus simple et le plus curieux de tous ces ornements décorait le visage du chef. Deux larges zones de tatouage, divergeant de son sinciput rasé, occupaient obliquement les deux yeux, — sans épargner les paupières, — jusque un peu au-dessus de chaque oreille, où elles rejoignaient une autre bande qui passait en droiture le long des lèvres et formait la base du triangle. Ce guerrier, par l’harmonie de ses proportions  physiques, pouvait à juste titre passer pour noble par droit de nature, et les lignes tracées sur son visage dénotaient probablement son haut rang. P. 116

CHAPITRE XII

Nous avions devant nous les bois tabous de la vallée, théâtre de maintes orgies prolongées, de maints rites affreux. Sous l'ombre épaisse des arbres à Pains sacrés régnait un crépuscule solennel, un demi-jour de cathédrale. L'effrayant génie de la religion païenne semblait.y méditer en silence et projeter son maléfice sur tout ce qui l'entourait. Çà et là, dans les profondeurs de cette redoutable pénombre, à demi cachés aux regards par des masses de feuillage surplombantes, s’élevaient les autels idolâtres des sauvages, construits d'énormes blocs de pierre noire et polie, superposés sans ciment jusqu'à la hauteur de douze à quinze pieds et surmontés d'un grossier temple découvert, enclos d’une enceinte basse de roseaux à l'intérieur de laquelle se voyaient, à divers degrés de putréfaction, des offrandes de fruits à pain et de noix de coco et les restes corrompus d'un sacrifice récent. 
Au milieu du bois se trouvait le 'houlah-houlah', — terrain consacré, réservé à la célébration des rites fantasques religieux de ce peuple. Il comprenait un vaste 'paepae' oblong, terminé à chaque bout par un autel en terrasse surélevée, gardé par des rangées de hideuses idoles de bois, et les deux autres côtés, flanquée par des rangées d'abris de bambou, s'ouvraient vers l’intérieur du parallélogramme. De arbres, dressés au milieu de cette enceinte, projetaient une ombre épaisse ; leurs troncs massifs 
étaient entourés de grêles échafauds à rampe de cannes élevés de quelques pieds au-dessus du sol et formaient autant de chaires rustiques d'où les prêtres haranguaient les fidèles. P. 134

CHAPITRE XIV
 
Dans l'après-midi, il me portait fréquemment à un endroit particulier de la rivière, où la beauté du paysage produisait sur mon âme un effet lénitif. En ce lieu les eaux coulaient entre des berges herbues, où  poussaient d’énormes arbres à pain, dont les branchages majestueux s'entrecroisaient en l'air, formant un dôme de feuillage. Auprès du torrent, il y avait plusieurs rochers noirs et polis : l'un d'eux, se projetant plusieurs pieds par-dessus la surface de l'eau, avait à son sommet une légère dépression qui faisait, remplie de feuilles fraîchement cueillies, un délicieux lit de repos. 
C'est là que souvent je testais couché des heures, sous un voile de 'tapa' mince comme une gaze, tandis que Faïaoahé, assise à mon côté, et tenant à la main un éventail de jeunes pousses de coco tressées, chassait les mouches qui venaient se poser mon visage ; sous nos yeux Kory-Koiy, dans l'espoir de dissiper ma mélancolie, se livrait à mille cabrioles dans l'eau. […]
Chaque soir les filles de la case se réunissaient autour de moi sur les nattes, et après avoir délogé Kory-Kory de  de sa place à mes côtés — il se retirait d'ailleurs qu'à une petite distance et observait tous leurs gestes avec l'attention la plus jalouse — oignaient tout mon corps d'une huile odorante, suc d'une racine jaunâtres broyée au préalable entre deux pierres, et que dans leur langage elles nommaient 'aka'. 
Et le suc de l’'aca' est d'autant plus lénitif et plaisant qu'il est étalé sur vos membres par les douces mains de nymphes exquises dont les yeux clairs vous regardent avec tendresse ; aussi ne manquais-je pas de saluer avec joie le retour quotidien de cette opération voluptueuse qui me faisait oublier tous mes maux et abolissait provisoirement en moi tout sentiment chagrin. P. 158, 159

CHAPITRE XVII 

Dans ia disposition d'esprit nouvelle dont je viens de parier, chaque objet que je rencontrais, dans la vallée m'apparaissait sous un jour inédit, et les occasions que j'eus alors d’observer les mœurs de ses habitants vinrent confirmer encore mes impressions favorables. Un détail qui motiva mon admiration était l’allégresse perpétuelle régnant dans toute l'étendue du pays. II semblait n'y avoir ni souci ni chagrin, ni maux ni ennuis, dans tout Taïpi. Les heures couraient d’un pas aussi joyeux que les couples rieurs d'une danse rustique. […]
Dans cet asile retiré de la félicité, il n'y avait pas de dames hargneuses, pas de farouches belles-mères, pas, de vieilles filles rancies, pas de vierges chlorotiques, pas de vieux garçons aigris, pas de maris volages, pas de jeunes hommes mélancoliques, pas de poètes pleurnicheurs, pas de marmots braillards. Tout était joie, liesse et parfaite bonne humeur. Les « papillons noirs », l'hypocondrie et les profonds soupirs allaient chercher un refuge parmi les creux et fissures des rochers. P. 179

CHAPITRE XXII 

On pourra dire ce que l'on voudra du goût que déploient nos élégantes dans leur habillement. Leurs bijoux, leurs plumes, leurs satins et leurs falbalas, cela n'aurait fiait que bien piètre figure à côté de l'exquise simplicité de la mise adoptée par les nymphes de la vallée à l'occasion de cette fête. J'aurais bien aimé voir un instant confronter une de ces beautés qui se pavanent en un jour de couronnement à l’Abbaye de Westminster avec troupes jeunes insulaires; la raideur, le formalisme et l'affectation des premières opposés à la vivacité et aux grâces naturelles sans voiles de ces vierges sauvages. Ce serait comme la Vénus de Médicis à côté d'une marotte de modiste. P. 226

CHAPITRE XXIV 

En ce qui me concerne, je n'ai aucune honte à avouer ma totale incapacité d'assouvir la curiosité que pourrait ressentir mon lecteur à l'égard de la théologie en vigueur dans la vallée. Je doute même que les habitants eux-mêmes le puissent : ils sont ou trop légers ou trop sensés pour se préoccuper des questions abstraites des croyances religieuses. Durant mon séjour au milieu d'eux, ils ne tintent jamais de conseils ou de synodes en vue de déterminer les principes de leur foi en les discutant. Une liberté de conscience sans limites semble régner. Il était permis à qui le voulait de placer une foi implicite en un dieu disgracié avec un large nez en pied de marmite et des gros bras informes croisés sur la poitrine ; tandis que d'autres adoraient une représentation qu'on pouvait à peine appeler idole, étant donné le peu de ressemblance quelle avait avec quoi que ce soit de terrestre ou de céleste. les insulaires ayant toujours gardé une réserve quant à mes propres vues sur la religion, je pensai qu'il serait fort malséant de ma part d’aller me mêler des leurs. P. 238, 239

CHAPITRE XXVI 

Qu'on civilise en bien, et non en mal. Qu'on supprime l'idolâtrie, mais non en supprimant les idolâtres. Les Anglo-Saxons ont extirpé le paganisme de presque tout le continent nord-américain ; mais avec lui, ils ont pareillement extirpé la plus grande partie de là race rouge. La civilisation élimine graduellement de la terne les derniers vestiges du paganisme, et en même-temps réduit à vue d’œil le nombre de ses malheureux sectateurs. P. 273

L’influence démoralisante exercée par une population étrangère dissolue et les fréquentes visites de navires  de toutes espèces n'ont pas peu contribué à développer les maux auxquels je fais allusion. En un mot, ici comme partout où la civilisation s'est un tant soit peu introduite parmi ceux que nous appelons sauvages, elle a essaimé ses vices et retenu ses bien-faits.
Un homme aussi sage que Shakespeare a dit qu'un porteur de mauvaises nouvelles ne peut jouer qu'une partie perdue d'avance ; en présentant aux confiants  amis de la mission hawaiienne ce que j'ai révélé à divers endroits de ce récit, je pense qu'il en sera de même pour moi. Je suis persuadé, néanmoins, que ces révélations attireront l'attention par leur nature même ; ainsi auront-elles un résultat qui n'ira pas sans bénéficier en fin de compte à la cause du christianisme aux Îles Sandwich. 
Je n'ai plus qu'une chose à ajouter sur ce sujet : les faits que j'ai rapportés resteront des faits, en dépit de tout ce que les bigots ou les incrédules pourront dire ou écrire à l'encontre. Il se peut cependant que mes propres réflexions soient entachées d’erreur. Auquel cas, la seule indulgence que je demande est celle qui doit être concédée à tout homme dont l'objectif est le bien. 

CHAPITRE XXVII 

Condition sociale et caractères généraux des Taïpis.

Selon toute apparence, il n'existait ni tribunal ni cour d'équité; il n'y avait pas de police municipale pour appréhender les vagabonds ou les turbulents. Bref, on ne connaissait aucune disposition légale pour la préservation du bien public et de la société, ce gui est le but éclairé de toute législation civilisée. Et pourtant tout se passait dans la vallée avec une harmonie et une douceur sans égales, j'ose l'affirmer, dans aucune communauté de mortels de la chrétienté, fût-elle la plus choisie, la plus raffinée et la plus pieuse à la fois. Comment expliquer cette énigme ? Ces insulaires n’étalent que des païens ! des sauvages ! des cannibales ! comment donc arrivaient-ils. sans le secours d'aucune loi établie, à faire preuve, à un degré si éminent, de cet ordre qui est le plus grand bienfait et la fierté d'un état social ? P. 277 - 279


– 3, "LES IMMÉMORIAUX", PAR VICTOR SEGALEN (1907)


Je n'ai pas été très impressionné par ce petit récit, bien qu'il témoigne de nombreux rituels essentiels et importants, totalement disparus de nos jours car je pense qu'il est un peu trop rationnel, narratif, didactique et démonstratif. Et Je n'y ai pas senti, je le regrette, l'"âme du poète" ! Bien que j'ai beaucoup de respect pour tout le travail de récollection des us, mythes, coutumes, légendes et les histoires des personnages particuliers, que Segalen a rencontré à Tahiti en 1903, époque du déclin plus ou moins final de ces cultures maories. N'oublions pas de mentionner ici le superbe beau livre, écrit par Witi Ihimaera, auteur maori contemporain néo-zélandais : La baleine tatouée (Riding the Whale)

Voici donc quelques extraits qui nous font, encore une fois, bien profondément regretter l'ensemble des modes de vie non occidentaux et tribaux, qui ont pour presque totalité complètement disparus, de nos jours et sur la totalité de notre planète ! 
Bienvenu aux Mac Donalds, à la société de consommation et son à emballement irréfrénable "civilisationnel" ! Quels désastres absolus, définitifs et apocalyptiques partout !

 

Aux Maori des temps oubliés 

« Voici la terre Tahiti. Mais où sont les hommes qui la peuplent ? Ceux-ci… Ceux-là… Des hommes Maori ? Je ne les connais plus : ils ont changé de peau. »

Préface par Jean-Luc Coatalem

Dans la leçon du Divers 


Son intention ? prendre le contre-pied de la littérature de l’époque, coloniale et touristique, donner la parole aux Maoris. Passer de l’autre côté du regard. Remonter en arrière, aux temps anciens, juste avant les Blancs, réentendre les anciens Dires qui cristallisent le réel, rejoignant ce qu’il suppose, lui, avoir été un monde indemne, soit sans démon, sans faute, sans punition, mais au contraire guerrier, cruel, jouisseur et animal. Vivant. Atteindre aussi, à l’occasion, par un bel effet de boomerang, « le bout de son moi ». Et, pour l’écriture, s’en tenir résolument du côté du « Salammbô » (1862) de Flaubert, qu’il vénère, plutôt que du « Mariage de Loti » (I878) du coruscant Pierre Loti, qu’il finira par moquer, ou des récits trop convenus de Claude Farrère auréolé du Concourt pour « Les Civilisés », en 1905.

Entre-temps, sa tournée sanitaire dans les Tuamotu (janvier-février), ravagées par un cyclone terrifiant, puis son pieux pèlerinage sur les traces de Gauguin (août), qui ne l’avait pas attendu pour mourir – ses pauvres choses d’art laissées sous la lumière crue –, allaient cimenter ses convictions. Devant les ruines des anciens cultes, les îles dépeuplées, assujetties, coupables depuis du péché originel (toutes ces robes-missionnaires empesant les corps d’ambre), le grignotage de la mémoire collective, la bêtise bureaucrate, le dressage de l’administré, il constatera que la colonisation avait tout aplati. Derrière sa fausse ingénuité, Loti avait constaté trente ans plus tôt la même agonie : « La civilisation y est trop venue, notre sotte civilisation coloniale, toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices… » Au bon père chrétien qui, sous l’ombrage de gros manguiers rose bronze, l'interrogera : « Vous cherchez toujours le païen ? » Segalen répondra, amer : « Oui et je regrette de ne pas pouvoir le ressusciter. » P. 13

Les Hommes au Nouveau-Parler

Des couples unis avaient trouvé refuge dans l’enceinte étrangère. Comme ils s’enlaçaient, leurs halètements de joie, frappant les sèches murailles, s’épanouirent dans l’ombre qui leur répondait. L’air immobile et sonore, enclos dans le grand faré vide, s'emplissait de murmures, de souffles, de sanglots et de râles qui sont les diverses petites voix de la volupté. Tout cela plaît à l’oreille des dieux, à l’égal des plus admirables discours. Car tout homme, quand surgit le désir de son corps, et quand il le nourrit, se hausse à la stature des dieux immenses ; et ses cris de plaisir autant que des cris de victimes : ce qu’ils imprègnent dévient impérissable. Ainsi, selon les rites, on consacrait la demeure des dieux survenus. P. 49

Oro

Un silence lourd comme le ciel nuageux tomba soudain sur la foule. Les clameurs des hommes fléchirent, et la triple sonorité sainte – voix du récif, voix du vent, voix des prêtres – s’épanouit seule dans la vallée. Le cortège se mit en route : les Maîtres-du-jouir, et devant eux Haamanihi, le menaient avec une grande majesté. Derrière marchaient les chefs, les promeneurs-de-nuit, les sonneurs de conque marine, les sacrificateurs et les gardiens-des-images. Bien plus haut sur la marée des épaules se balançaient les Plumes Rouges, simulacre du dieu – et si prestigieuses que Hiro jadis avait couru le monde à les poursuivre, que Hina pleura cinq nuits leur envolée, que l’on passait une de vieillard à guetter, sans le tuer, le surprenant oiseau qui leur prêtait naissance ! Tous ensemble, les prêtres et les Plumes, accédèrent à l’enceinte sacrée. Le peuple se rua sur les barrières, et le rite annuel déroula ses gestes immuables.

Pomaré le jeune, sauté à bas de son porteur, s’écartait des autres chefs ; et l’on remarqua vite que ses gens, nombreux, dissimulaient sous leurs nattes épaisses des armes aux manches frottés de résine : ils semblaient plus prêts aux batailles qu’à honorer les dieux. Perdu ceux-là, sans insignes, sans pouvoirs, le père de l’Arii n’était rien autre que le premier serviteur de son fils. […]

C’était l’aïeul de Pômaré, il s’arrêta sur les plus bas degrés et rendit hommage à son jeune descendant. –L’autre considérait sans répondre, avec indifférence, le vieillard débile. Car « l’enfant en naissant », disent les Récits, « devient le chef de son vrai père et le père de ses ancêtres ». – L’homme chevrotant vacilla sur ses jambes et disparut dans la foule.

Cependant, les sourdes voix des maîtres Arioï achevaient le chant originel où l’on proclame :
« Arioï »! je suis Arioï ! et ne dois plus, en ce monde, être père ? je suis Arioï ! mes douze femmes seront stériles ; ou bien j’étoufferai mon premier-nè, dans son premier souffle. » P. 60, 61

Les Maîtres-du-Jouir 

« Sois bon », murmurait en implorant la douce femme lunaire… 
« Je serai bon ! » avait concédé le Très-Puissant. Néanmoins meurent les hommes, et meurent les bêtes à quatre pieds, et meurent les oiseaux, et meurent toutes choses hormis les regards de Hina. Pour les ésprits : qu’ils aillent – esprits des Arioï, des chefs et des guerriers – tourbillonner parmi les nues dans le Rohutu Délicieux. Le sort des autres, qu’importe aux dieux de tous les firmaments ? – Voilà ce qu’ignorait doute l’étranger naïf, qui se risquait à de telles promesses. P. 100

Car tout est matière, sous le ciel Tahiti, à jouissances, à délices : les Arioï s’en vont ? – En fête pour les adieux. Ils reviennent pour la saison des pluies ? – En fête pour leur revenue. Oro s’éloigne ? – Merci au dieu fécondant, dispensateur des fruits nourriciers. Oro se rapproche ? – Maéva ! pour le Resplendissant qui reprend sa tâche. Une guerre se lève ? – Joie de se battre, d’épouvanter l’ennemi, de fuir avec adresse, d’échapper aux meurtrissures, de raconter de beaux exploits. Les combats finissent ? – Joie de se réconcilier. Tous ces plaisirs naissaient au hasard des saisons, des êtres ou des dieux, d’eux-mêmes ; s’épandaient sans effort ; s’étendaient sans mesure ; sève dans les muscles ; fraîcheur dans l’eau vive ; moelleux des chevelures luisantes ; paix du sommeil alangui de éva ; ivresse, enfin, des parlers admirables… Les étrangers – où donc se vautraient-ils – prétendaient se nourrir de leurs dieux ? Mais sous ce firmament, ici, les hommes maori, proclament ne manger que du bonheur. P. 114

« Ce sont les appels des vainqueurs, et les cris des mourants. 
Qui restera pour la cérémonie des morts ? » P. 116

Le Parler ancien 

I


Le prêtre n’a pas bougé. Le voyageur :
« Dois-je te quitter ?» Les lèvres lourdes de savoir s’entrouvrent :
« Reste là ! » Un silence de paroles passe entre eux, empli de la sonorité sainte : voix du vent dans les branches sifflantes ; voix du récif houlant au large ; voix du prêtre enfin, qui promet :
« Je dirai le chemin vers Havaï-i. » P. 127

VI

- Ma terre est nommée ; Nombril-du-monde. Et moi, Tumahéké. Ma terre nage au milieu de la très grande mer toute ronde et déserte – ainsi qu’un nombril, ornement d’un ventre large et poli. On l’appelle aussi Vaîhu (Île de Pâques). P. 147

L’Ignorant 

La vallée Tipaèrui s’ouvrait dans la montagne. Il marcha, près de la rivière en s’égayant à chaque foulée dans l’herbe douce, en goûtant la bonne saveur du sol odorant. Les faré vides n’atteignaient point très haut sur la colline. Il en trouva d’autres, mais ceux-là recouverts de feuilles tressées, avec des parois de bambous à claire-voie. Et Térii reconnut les dignes usages. Car des fétii, nus comme lui, libres et joyeux autour d’un bon repas, lui criaient le bon accueil :

« Viens, toi, manger avec nous ! » Sitôt, il oublia l'étrangeté de son retour. P. 165

Les Hérétiques 

Et il prit à sa ceinture une palette de bois brun, polie par la peau des doigts, et sur laquelle s’incrustaient des centaines de petites figures, si confuses, si pressées, qu’elles pétillaient toutes et dansaient devant les yeux.

« Chacune de ces figures, bien chantée, désigne un être différent : ce poisson-là, nageoires ouvertes, est un dieu-Requin. Ceci représente : Trois-chefs-savants. On voit en plus la Terre, la Pluie, le Lézard mort. Voici la Baleine, et toute la suite des dieux-fardés : le dieu peint-en-rouge, le dieu peint-en-jaune, le dieu à l’œil-contourné. D’autres signes – Paofaï les indiquait avec une hésitation – sont moins discernables : Eclat-du-Soleil – une Chose-étrange – les Yeux-de-la-terre –Homme excitant le vent – deux Projets en tête… Hiè ! » siffla-t-il enfin, « mais après ? après tout cela ? Comment fixer, avec ces mots et ces figures épars, une histoire que d’autres – qui ne la sauraient point d’avance, – réciteraient ensuite sans erreur ? » P. 210

L’obscurité, moins lourde, ne rassérénait pas encore. Dans une indécise vision s’agitaient des ombres, on eût dit sans forme. Surtout, l’oreille percevait, à travers le grand bruit de prières, des voix mieux affirmées : le bourdonnement des gosiers d’hommes ; les sifflements des filles, des souffles doux, de petits sanglots… – Mais non, le calme ne se pouvait tenir. Tout ces bruits, divers, multiples et profus, étaient-ils bien haleines de vivants ? – Le chrétien, pour se rassurer, remâchait les dires de ses nouveaux maîtres : les génies-rôdailleurs avaient fui devant le dieu piritané ; on n’avait plus à craindre leurs passades, leurs morsures, leurs maléfices. Néanmoins, Iakoba épiait les moindres frôlements autour de lui : en vérité, les errants sans visages n’auraient pas respiré d’une autre sorte… ils étaient là… à l'effleurer : au ras de terre comme lui, un souffle haletait, anxieux, répété, parfois mélangé à la grande voix de la foule, et parfois s’envolant tout seul. Puis un autre s’éleva dans un autre recoin de la nuit. Puis d’autres au hasard. Malgré son assurance, le chrétien désira qu’une grande lumière, en éclatant à l’improviste, dissipât ces exhalaisons mauvaises, ces voix du sombre sourdant de toutes parts. Son front se mouillait et s’affroidissait ; toute sa peau ridait sur ses membres sans vigueur. Bien que dressant les oreilles, il n’osait plus même écouter..

« Ha.» Ses entrailles se tordirent ; il se ramassa. bondit en arrière : une main froide, aux doigts on eût dit innombrables, avait touché ses cuisses et son ventre et montait sur sa figure. Une autre main surgit. Deux bras l’étreignirent. Il tomba, roula, renversé sous un corps entier agrippé à son corps : et deux seins durs pesaient sur sa poitrine. Il étouffait, sans espoir d’être vivant, sous l’emprise de cette Femme-des-ténèbres qui s’acharne aux tané vigoureux, les enlace, les épuise. Des jambes le saisirent. Des mains le fouillèrent, avides, violentes. Alors, couru d’un grand sursaut, il tressaillit malgré la crainte, et, tendant les reins par habitude, s’arc-bouta, surmontant l’être équivoque - et brusquement éclata de rire : il tenait un corps de femelle vivante, aux chairs grasses et tiède, aux flancs onduleux et hâtifs sous les caresses arrachées, sans plus rien du fantôme imaginaire ! Sitôt, la peau sèche encore de peur, il frissonna de plaisir ; il desserra sa gorge anxieuse : pris d’un grand désir haineux il secoua, de tous ses membres, la femme étendue, stupide maintenant, et abandonnée.

Au même instant, tous les bruits chargés d’inquiétude s’éclaircirent pour son oreille avertie. Ces râles et ces gémissements, c’étaient les milliers de voix de la volupté ! Ha ! L'on pouvait respirer à son aise : rien que des vivants, bien vivants, empressés de joie : la joie le gagnait lui-même : dans son dos, dans tous ses membres coulait, avec un délice, l’apaisante certitude d'être sauf, et de jouir encore. Il serra plus durement, dans un dernier sursaut, cette épouse de hasard et d’effroi qui gémissait elle-même doucement ; et la laissa tomber. Puis il s'étaya sur ses poings, dominant la nuit, comme s’il avait, en écrasant les hanches de la femme,  dompté sur son corps tout l’obscur et toutes les épouvantes.

La voix de l’inspiré ne s’entendait plus. On sait que les filles se disputent tous les mâles qu’un dieu, il n’importe lequel, anime et rend puissants. Téao, sans doute, ne pouvait à la fois parler et les réjouir. Mais, en sa place, d’autres voix répétaient la calme prière, et d’une lèvre à l’autre lèvre passaient d’ineffables hommages vers la femme qui n’avait jamais subi le poids d’un époux. Pour elle, et vers elle, montait dans l'air aveugle l’envol de ces plaisirs, de ces cris, de ces ressauts de voluptés d’autant précieux à son rite qu’elle avait dû les ignorer. L’on ne taisait son nom, et la louange de son nom, que pour s’enlacer encore jusqu’à l’épuisée détresse. Et ceux-là qui gisaient, vides de désirs et sans forces pour de nouveaux ruts se redressaient dans un autre élan pour dire, avec une joie fervente : 
« Je te salue, Maria Paréténia. » P. 224 - 226

La Loi nouvelle 

« Quand les hommes changent leurs dieux, c'est qu’ils sont plus bêtes que les boucs, plus stupides que les thons sans odorat ! l’ai vu des oiseaux habillés d’écailles ! J’ai vu des poissons vêtus de plumes : je les vois : les voici : les voilà qui s’agitent : ceux-ci que vous appelez "disciples de Jésu". Ha ! ni poules ! ni thons ! ni bêtes d’aucune sorte ! P. 240


– 4, "ALINE ET VALCOUR", PAR LE MARQUIS DE SADE (1793)

 

J'ai toujours beucoup aimé lire les livres du Marquis de Sade et, parmi ceux-ci, Aline et Valcour, qui est celui que j'ai trouvé le plus passionnant, aventureux et émouvant car en bref, le vrai héros, l'aventurier, le héros Sainville, qui devait se marier avec sa fiancé Lénore à Venise, où celle-ci est alors enlevée par des pirates, pour la vendre comme esclave. Il suit ceux-ci, un peu tout autour de monde, pour essayer de la retrouver. Ceci est bien évidement un peu une excuse, un comte philosophique, démonstratif et interrogateur, pour savoir, quel serait, dans le monde connu d'alors, le ou les système politiques dans lesquels, les homme vivraient le plus libre et heureux collectivement, non seulement socialement mais aussi économiquement, moralement, et en particulier eut égards aux mœurs sexuels et à l'égalité entre les hommes et les femmes, versus plaisirs et orgasmes compris. 
Et alors, mine de rien, en digression de Tahiti, il se trouve qu'après avoir rencontré des tribus et des royaumes en Afrique noire, puis d'innombrables autres systèmes politiques dans lesquels sa fiancé, avait été vendue et emprisonnée comme esclave sexuelle, il pût enfin retrouver sa trâce, après moult péripéties, son amour Léonore dans les îles Tahitiennes, dans lesquelles, les manières de vivre semblent les plus douces et les plus appropriées à vivre. 
Voici donc quelques extraits, dont une aventure érotique, bien entendu, c'est Sade ! où le héros est 'gouteur' de femme, ayant les yeux bandés et qui devait rendre compte au roi de la tribu Ben Mâacoro, en Afrique, de la qualité corporelle et de la sensualité des femmes esclaves de son harem. Anecdote palpitante, que, je trouve même être l'une des scènes les plus érotique, salace, juste suggérée et poétique aussi, écrite par Sade ! Et puis, il y a ensuite le passage à Tahiti, directement inspiré du Voyage de Bougainville ! Bonne lecture !

 

– INTRODUCTION / RESUMÉ


Univers de la perversion et du crime avec les intrigues du débauché Blamont, qui, pour abuser de sa propre fille, Aline, veut la marier au financier Dolbourg, son compagnon d'orgie ; infortunes de la vertu à travers les amours d'Aline et de Valcour, auxquelles font écho celles de sa soeur Lénore avec Sainville ; romanesque endiablé avec poisons, substitution d'enfants, enlèvements, pirates, voyages lointains ; utopie rousseauiste, dans le royaume imaginaire de Tarnoé où le paradoxal marquis se plaît à dessiner les contours d'une société du bonheur et de l'altruisme...


– EN AFRIQUE

Lettre XXXV

Déterville à Valcour


Quant au luxe et aux arts de ces peuples, tu vois jusqu’où ils s’étendent : quelques poteries qu'ils vernissent assez bien avec le jus d’une plante indigène de ces climats ; quelques claies, quelques paniers, et des nattes délicatement travaillées, mais qui ne sont l’ouvrage que des femmes. 
Le roi, qui connaît l'espèce des femmes blanches, et qui en eu quelques-unes échouées sur les côtes des Jagas, tient d'elles une petite quantité d’ouvrages plus précieux, que tu pourras voir dans son palais. Le peu qu'il a connu de ces femmes l’en a rendu très friand, et il payerait d’une partie de son royaume celles qu’on pourrait lui procurer. P. 262

Je m'affermis si bien, d'après cela, dans l’impossibilité de mes craintes, que je ne m'occupai plus des femmes blanches qui allaient arriver, que je ne l’avais fait jusqu’alors des noires, et la ferme résolution de fuir, aussitôt que j'en trouverais le moyen, ne remplit que plus fortement mon esprit. Dès qu'il devenait impossible que Lénore parvînt jamais dans le royaume, je devais mettre tout en usage pour aller la chercher ailleurs. […]

Rien de moins effrayant pour moi que cette formalité ; si j’eusse eu le moindre soupçon que ma chère Léonore dût être au nombre de ces femmes, mille morts, ne m'eussent pas empêché de la saisir et de l'emporter au bout du monde. Mais je m’étais tellement affermi dans l'idée que cela ne pouvait  être, que j’examinai ces femmes-ci avec la même indifférence que les autres ; deux me parurent de vingt-cinq à trente ans, l'une desquelles me sembla mal faite, très brune de peau, et très éloignée d’être comme il les fallait au monarque ; l’autre était joliment tournée, mais plus de prémices (elle n'étais plus vierge !). La troisième fixa plus longtemps mes regards ; je dus la soupçonner beaucoup plus jeune que les deux premières. Sa peau était éblouissante, et toutes les parties de son corps, formées, comme par la main même des Grâces. Elle répugnait beaucoup à l’examen, et quand il fallut constater sa vertu, elle se défendit horriblement. La manière dont ces femmes étaient voilées, quand on les présentait, ajoutait beaucoup à la terreur que cette cérémonie jetait dans l'âme de celles qui n’étaient pas du pays. Non seulement il n'était pas possible de les voir ; mais elles-mêmes, les yeux bandés sous leurs  voiles, ne pouvaient discerner, ni avec qui elles étaient, ni ce qu’on allait leur faire.
Les défenses multipliées de celle-ci m’embarrassèrent beaucoup, la force ou la contrainte ne s'arrangeant pas à ma délicatesse , cependant je devais rendre un compte exact ; je me trouvai donc obligé de faire demander au roi ce qu'il prétendait que je fisse. Il m’envoya deux femmes de sa garde, munies de l'ordre de contenir la jeune fille, et de l'empêcher de se soustraire aux opérations de mon devoir. Elle fut saisie, et je poursuivis mes recherches ; elles devinrent très embarrassantes. Pas assez bon anatomiste, pour décider en dernier ressort sur une chose qui me parut douteuse, je me contentai d’établir sur celle-là, dans mon rapport, que je lui supposais absolument tout ce qu'il fallait pour plaire à son maître, et que si les choses n’étaient pas tout à fait dans l''entier' qu'il leur désirait, il s'en fallait de si peu, que l’illusion lui serai encore permise. Quant à la quatrième, c’était une vieille femme, et je la réformai, ainsi que la première ; mais le roi ne s'empara pas moins de toutes les quatre ; il était si enthousiasmé des femmes blanches, qu'il n'en voulut soustraire aucune. Mon opération faite, les femmes entrèrent au sérail, et je me retirai. 

À peine fus-je seul, que les résistances de cette jeune personne, ses charmes, la cruauté que j’avais eu d’appeler du secours, tout cela, dis-je, vint agiter mon cœur en mille sens divers : je voulus chercher un peu de repos, et cette charmante créature venait s'offrir sans cesse à mon imagination.
« Ô toi que j’idolâtre, m’écriai-je, serais-je donc coupable envers toi ? non, non, épouse adorée, nuls attraits ne balanceront les tiens, dans l’âme où s’érige ton temple !… Mais si tu m'enflammas, ô Léonore, si tu es belle, hélas ! Tu ne peux l’être qu’ainsi… » Et je l’avoue, mes sens tranquilles jusqu'alors, s'irritèrent avec impétuosité. Je ne fus plus maître de les contenir ; il me semblait que l’amour même, entrouvrant les gazes qui voilaient cette malheureuse captive, m’offrait les traits chéris de mon cœur : séduit par cette douce et cruelle illusion, j’osai, pour la première fois de ma vie,
être un instant heureux sans Léonore (voluptés solitaires). Je m’endormis, et ces chimères s’évanouirent avec les ombres de la nuit.  P. 271 - 275


– À TAHITI

HISTOIRE DE ZAMÉ

« Vos recherches sont pénibles et infructueuses, me dit-il, on a pu vous tromper dans les renseignements que l'on vous a donnés ; il est même vraisemblable qu'on l'a fait ; mais ces renseignements fussent-ils vrais, quelle apparence de trouver une seule personne parmi cent millions d’êtres ou vous projetez de la chercher ? Vous y perdrez votre fortune… votre santé, et vous ne réussirez point. Léonore, moins légère que vous, aura fait un calcul plus simple ; elle aura senti que le point de réunion le plus naturel devait être dans votre patrie : soyez certain qu’elle y sera retournée, et que ce n’est qu’en France où vous devez espérer de la revoir un jour. » 
Je me soumis… Je me jetai aux pieds de cet homme divin, et lui jurai de suivre ses conseils. 
« Viens, me dit-il en me serrant entre ses bras et me relevant avec tendresse, viens, mon fils : avant de nous
quitter, je veux te procurer un dernier amusement ; suis-moi. » 
C'était le spectacle d’un combat naval que Zamé voulait me donner, la bette Zilia, magnifiquement vêtue, était assise sur une espèce de trône placé sur la crête d'un rocher au milieu de la mer ; elle était entourée de plusieurs femmes qui lui formaient un cortège ; cent pirogues, chacune équipée de quatre rameurs, la défendaient, et cent autres de même force étaient disposés vis-à-vis pour l’enlever. Oraï commandait l’attaque, et son frère la défense. Toutes les barques fendent les flots au même signal, elles se mêlent, elles s'attaquent, elles se repoussent avec autant de grâce que de courage et de légèreté ; plusieurs rameurs sont culbutés, quelques pirogues sont renversées : les défenseurs cèdent enfin. Oraï triomphe, il s’élance sur la pointe du rocher avec la rapidité de l’éclair, saisit sa charmante épouse, l’enlève, se précipite avec elle dans une pirogue, et revient au port, escorté de tous les combattants, au bruit de leurs éloges et de leurs cris de joie. 
« Il y a dix jours qu’il n’a vu sa femme, ne dit le bon Zamé ; j’aiguillonne les plaisirs de la réunion par cette petite fête ». Demain, je suis grand-père… […]

Et  voilà comme ce philosophe, dans sa nation, comme dans sa famille, ne travaillant jamais que sur l’âme, parvenait à épurer ses concitoyens, à faire tourner leurs défauts mêmes au profit de la société et à leur inspirer, malgré eux, le goût de choses honnêtes, quelles que pussent être leurs disposition… ou plutôt, voilà comme il faisait naître le bien du sein même du mal, et comment, peu à peu, et sans user de punitions, il faisait triompher la vertu, en n'employant jamais les ressorts de la gloire, et de la sensibilité. 
« Il faut nous séparer, mon ami, me dit le lendemain Zamé, en m’accompagnant vers mon vaisseau… Je te le dis, pour que tu ne me ne l'apprennes pas. 
– Ô vénérable vieillard, quel instant affreux !… Après les sentiments que vous faites naître, il est bien difficile d’en soutenir l’idée. 
– Tu te souviendras de moi, me dit cet honnête homme en me pressant sur son sein… tu te rappelleras quelquefois que tu possèdes un ami au bout de la terre… tu te diras : J’ai vu un peuple doux, sensible, vertueux sans lois, pieux sans religion : il est dirigé par un homme qui m’aime et j'y trouverai un asile dans tous les temps de ma vie…» 
J’embrassai ce respectable ami ; il me devenait impossible de m’arracher de ses bras… 
« Écoute, me dit Zamé avec l’émotion de l’enthousiasme, tu es sans doute le dernier Français que je verrai de ma vie… Sainville, je voudrais tenir encore à cette nation qui m'a donné le jour… Ô mon ami ! écoute un secret que je n’ai voulu te dévoiler qu'à l'époque de notre séparation : l'étude profonde que j'ai faite de tous les gouvernements de la terre, et particulièrement de celui sous lequel tu vis, m'a presque donné l’art de la prophétie. En examinant bien un peuple, en suivant avec soin son histoire, depuis qu’il joue un rôle sur la surface du globe, on peut facilement prévoir ce qu'il deviendra. Ô Sainville ! une grande révolution se prépare dans ta patrie ; les crimes de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie ont lassé la France ; elle est excédée du despotisme, elle est à la veille d’en briser les fers. Redevenue libre, cette fière partie de l’Europe honorera de son alliance tous les peuples qui se gouverneront comme elle… Mon ami, l'histoire de la dynastie des rois de Tamoé ne sera pas longue… Mon fils ne me succédera jamais ; il ne faut point de rois à cette nation-ci : les perpétuer dans son sein serait lui préparer des chaînes ; elle a eu besoin d’un législateur, mes devoirs sont remplis. À ma mort, les habitants de cette île heureuse jouiront des douceurs d’un gouvernement libre et républicain. Je les y prépare ; ce que leur destinaient les vertus d’un père que j’ai tâché d’imiter, les crimes, les atrocités de vos souverains le destinent de même à la France. Rendus égaux, et rendus tous deux libres, quoique par des moyens différents, les peuples de ta patrie et ceux de la mienne se ressembleront ; je te demande alors, mon ami, ta médiation près des Français pour l'alliance que je désire… Me promets-tu d'accomplir mes vœux ?… 
– Ô respectable ami, je vous le jure, répondis-je en larmes ; ces deux nations sont dignes l'une de l’autre, d’éternels liens doivent les unir… P 371, 372

LETTRE XXXVIII 

Déterville à Valcour

SUITE DE L’HISTOIRE DE SAINVILLE ET DE LÉONORE

LÉNORE ENFIN RETROUVÉE À BORDEAUX

Ciel ! étais-je en état de répondre ?… Mes membres frémissent… une angoisse cruelle enchaîne à l’instant tous mes sens, et revenant comme un trait de cette situation, je vole aux genoux de cette fille chérie…
« Ô Lénore ! » m’écriai-je… et je tombe à ses pieds sans connaissance ! […]

« Partons maintenant, dis-je à Lénore, allons nous livrer en paix au doux charme de nous être réunis. Ô ma chère âme ! allons célébrer le plus heureux jour de notre vie ! 
– Un moment ; je ne le puis sans témoigner ma reconnaissant aux deux personnes que vous voyez, dit cette fille agréable, en me montrant un homme et une femme de la troupe, dont nous avions également reçu des soins dans cette circonstance ; leurs bontés me les rendent aussi chers que mes propres parents, ils m'en ont tenu lieu…
Elle fut les embrasser, elle en reçut les plus tendres caresses ; je me joignis à elle pour donner à ces deux honnêtes personnes de l'effusion de mon coeur, et tous nos adieux faits, nous quittâmes Bordeaux dès le même soir, pour aller à Livourne, où nous nous établîmes pour quelques jours.  


– LIVRE : "RAGA APPROCHE DU CONTINENT INVISIBLE",  J.M.G. LE CLÉZIO 


Et pour continuer au sujet des Îles du Pacifique, voici le témoignage contempotrain du très bienveillant et généreux Le Clézio...

Le « voyage sans retour » 

La pirogue court sans efforts sur les montagnes mouvantes, et le ciel étoilé gire lentement au-dessus de son mât et de la proue à tête d’oiseau, comme un nonde parfait, accompli. C’est comme si les dieux tenaient ces  hommes et ces femmes dans leurs mains. […]
L’étoile qui palpite au plus près de l’horizon, c'est le Premier Précurseur, comme on l'appelle, qui est suivi après minuit par le Précurseur Médian. C’est elle que Matantaré a vue, au moment où elle a expulsé Matankabis (sa fille) de son ventre, et c’est elle qui a donné l’âme de sa fille, et c'est pourquoi elle lui a donné le nom de cet instant de paix. P. 21, 22


Melissi


À mesure que je gravis la pente et que se développe le corps allongé de l’île, vêtu de sa fourrure verte, c’est le sentiment inverse qui s’installe : à un certain point (avant l’indépendance sans doute, à l’époque de la grande rivalité entre Anglais et Fiançais, protestants et catholiques), les habitants de ces lieux se sont détournés du progrès et de la vie moderne, ils se sont retournés vers ce qui les avait toujours soutenus, la connaissance des plantes, les traditions, les contes, les rêves, l’imaginaire - ce que les anthropologues ont schématisé sous le nom de 'kastom', la tradition. P. 32


Les hommes qui allaient travailler loin de Raga, à Éfaté, ou en Nouvelle-Calédonie, se sont bien adaptés au changement. Pour les femmes, c'était plus difficile. Jusque-là, leur seule richesse, c’étaient les nattes quelles tressaient à leurs moments perdus, quelles échangeaient lors des rencontres, avec lesquelles elles constituaient les dots de leurs filles. Que vaut une natte dans la société industrielle moderne ? P. 39

Les nattes ainsi tressées sont d’un blanc éclatant. Suit l'opération de la teinture. Elle n'est pas moins complexe. 
Les dessins sont empruntés à un répertoire qui exprime l’origine même de la culture de Raga. Certains dessins sont simples, chevrons, losanges, rayures. D'autres sont plus compliqués, et forment de véritables tableaux symboliques. 'Ungan rava', la fleur d’hibiscus, 'kain inu', la forêt de bambous, 'butsu metakul', la face du soleil, 'karauro', l’insigne du rang, 'marin bo', les côtes du cochon, 'ilin bwaga', le plumage du râle. 
Pour certains de ces dessins, d’essence ésotérique, la tisserande fait appel à un voyant, un homme ou une femme qui a été initié grâce à une plante (probablement le datura). C’est le voyant qui est chargé alors de préparer le «stencil » qui servira à imprimer le dessin. Dans une feuille souple prélevée sur le tronc du bananier il découpe à la lame de bambou le tracé du dessin. La teinture rouge provient dune liane appelée 'laba' (il en sera question plus loin, dans une légende) que les femmes vont chercher dans  la forêt, près du bord de mer. La liane est écrasée jusqu’à former une pâte. Pendant ce temps, on fait bouillir de l’eau dans une sorte de long cylindre fabriqué autrefois avec l'écorce d’un arbre très dur appelé 'kamptzi'. P. 41, 42


« Blackbirds » 


Et lorsqu'on lit les récits de voyage des ethnographes de la première moitié du XXe siècle, c’est cela qui frappe : l’enfermement des survivants, leur continuelle défiance à l’égard de la société occidentale, l’hostilité vis-à-vis des tentatives de colonisation et de l'introduction des techniques nouvelles ; culture du cacao ou du café, usines à coprah, ou simplement routes et plans cadastraux. Parfois le retour aux valeurs ancestrales, qui a inspiré les révoltes successives, jusqu’à l’indépendance. Non par la conviction des Mélanésiens que leur ancienne culture était supérieure, mais par la certitude du mensonge et de la fourberie qui accompagnaient tout commerce avec les étrangers. P. 54

 

Taros, ignames, kava 


À l'aube, les hommes sont partis à la recherche de leurs champs. Sur les pentes abruptes, il y a quelques méplats, des balcons formés par les éboulements. La rivière chante non loin. Avant de défricher, Tabitan doit prié les esprits des ancêtres, afin qu'ils accordent aux vivants le droit de s’installer, de creuser la terre, de planter les semences. Les esprits sont partout dans la montagne. Ils habitent au fond des grottes, mais ils sont aussi dans les troncs des grands arbres, dans les feuilles des plantes, dans l’eau de la rivière. Ils vivent aussi dans la mer, ils ont le corps des anguilles ou des strombes. […]

Sur un plateau d'où on voit la mer, ils ont construit leurs maisons. Ce sont des huttes de branches, avec des toits de feuilles. La maison des hommes est grande et belle, avec sa longue salle où l’ombre est fraîche le jour et douce la nuit. Les pieds nus des femmes ont battu la terre sur l’aire de danse. Sur les poutres maîtresses du kamal, les hommes ont accroché les mandibules de cochon qu’ils ont emportées dans leur voyage, enroulées dans une natte. Les dents en spirale sont l’image du temps, des lignées qui ne s’éteindront pas. P, 64, 65


- Commenter sur le temps profond des peuples premiers et de leurs longues lignées ancestrales. Nous, nous sommes essentiellement tout seuls, sortis, individualiés, hors sol, sans plus aucuns ancêtres lointains à contacter !

Comme si les mains qui les ont semés avaient suivi le parcours de forces souterraines, de courants spirituels, lieux de naissance, sources, poches minérales, tombes, dont le secret ne peut exister que dans la mémoire des hommes et des femmes de ce lieu. […]

Voilà pour l’agriculture à Raga. Cela a-t-il quelque chose à voir avec le fait de planter des cocotiers en lignes régulières et d’échanger leurs fruits contre de l'argent ? J’imagine la stupeur des habitants de ces îles quand ils ont constaté l’impudence méthodique de ceux qui venaient s’approprier leurs terres. 
Pour les Mélanésiens, les plantes sont des êtres vivants. Elles ont été pareilles aux humains à un moment de leur existence. Elles n’existent pas seulement pour nourrir les hommes et les soigner, elles  forment une partie de l’ensemble vivant. C’est pourquoi elles poussent en liberté, mêlées aux herbes et aux broussailles. […]

Sous la terre, le corps allongé de l’igname, teinté de rouge est un pénis décalotté. L’igname est symbolisé par de longues pierres calcaires, que les hommes transportent avec eux lors de leurs voyages de migration. Ils ressemblent aux pierres phalliques qu’on trouve dans toutes les cultures depuis le paléolithique, dressées vers le ciel, ou enfouies dans l’étui de la terre. P 70, 71


Cette, ces identifications, ces transfers de corps à corps, ces échanges permettent, ou permettaient alors, aux Peuples Indigènes, d'être complètement assimilés, inscrits en appartenance et identifiés, non pas à une Culture, toujours partielle, fragmentaire, diminuante et rationnellement intellectuellement structurée, donc immanquablement partielle; mais de facto, d'appartenir à l'ensemble, à l'entièreté du monde et du cosmos, animaux, arbres eau air etc., etc… 
Quel occidental d'aujourd'hui, homme ou femme, oublions peut-être ici les enfants, pourrait identifier son sexe à l'igname, ou sa vulve, pour une femme, à la fleur d'un lotus. Tous ses processus d'admirations et d'appartenances mimétiques, de synchronisations homme-nature-dieux ont entièrement disparus et nous ne pouvons, aujourd'hui, nous identifiés uniquement qu'à nos névroses et à nos psychoses déprimantes et débilitantes ; à notre inconscient, en quelque sorte ! Mais qui, celui-ci, n'aura, au grand jamais, la puissance, la force et l'énergie vitale du vrai phallus et de l'igname, ni de la vrai vulve et de la fleur de lotus. Présences indéniable de la beauté et des forces vitales universellement sacrées sur la Terre ! 

Dieu, dieux, ombres

À Raga, on est pénétré à chaque instant par le sentiment diffus, inexplicable, de la divinité. 
Il y a d’autres endroits dans le monde où ce sentiment peut surgir. Dans la lande, en Bretagne, ou dans les ravins au cœur de la forêt vosgienne. En Islande, où l'on est si près des bouches à feu de la terre, ou encore dans le désert minéral balayé par le vent. J'imagine que la banquise de l’Antarctique peut donne ce sentiment. 
À Raga, cela vient de la conjonction d’une nature 
violente et de la douceur des hommes qui l’habitent. Il y a quelque chose de dénudé dans la pierre noire, la brutalité de la falaise, et en même temps la force des plantes, l’eau en suspens dans l’atmosphère. En résumé, c’est volcanique. […]

L'esprit divin imprègne ces îles. L’esprit, et non pas la religion. Sans doute faudrait-il dire ce que Vincent  Boulékone dit de la culture en général, et des musées en particulier. Qu’à Raga, c’est l’île tout entière qui est un musée. Et l’île tout entière qui est un temple. P. 77, 78

Charlotte retourne devant l’unique monument de l'aube du christianisme à Raga. Je ne sais pourquoi, cet arbre renversé sur la plage de galets m’émeut plus que n’importe quelle église. C’est comme si l’océan avait déposé sur la plage, après un long voyage sur les vagues, cette chose, ce signe, cette épave, qui semble un pont joignant les temps et les croyances. 

Plus tard, Charlotte me montre encore quelques secrets : dans une grotte au bord de la mer, cachée par les broussailles, une peinture ancienne gravée sur la paroi. Un simple dessin linéaire, blanc et jaune, qui ressemble aux 'ruerue' que les gens d’Ambrym et de Raga tracent avec un bâton dans le sable, sans lever la main. Peinture de ses ancêtres ? Trace divine ? Charlotte n’est pas très sûre. À Vanuatu, les grottes sont les lieux d'émergence et de mort. Ici tout se superpose, l’émerveillement et le naturel. […]

Au Vanuatu, les mythes affleurent. Ils ne sont pas séparés du réel. À chaque instant, à chaque endroit. la parole peut les faire jaillir, comme si la force du commencement vibrait encore, dans les pierres, les arbres, dans l’eau des torrents.[…]

À Raga, l’on est toujours près du moment de la création. 
Il y a, malgré le drame de la nature et l'histoire troublée de l’époque coloniale, quelque chose de la joie originelle qui fait penser à Nietzsche, ou à Tagore. 
Du cocasse, du drolatique dans la genèse. 
La chute, le péché originel, on sent bien que ce n’est pas vraiment l'affaire des Mélanésiens. Ils sont à la fois plus fantaisistes et plus réalistes. C’est sans cloute pourquoi les contes sont restés si présents, malgré la pression des Églises et l’arrivée de l'ère des médias universels. P. 80 - 83

Ce qui émane, à Raga, c’est l’impression du mystère à chaque pas. Dans les ravins, dans les grottes au flanc des montagnes, dans l’amas de feuilles, de branches et de lianes qui ferment les chemins. Dans les multipliants au bond de la mer, leurs troncs creusés et leurs branches qui deviennent des racines.
Peur-être quelque chose de la peur ancestrale, qui inspire toutes les légendes de la terre. Cette peur était aussi le fondement d’une ancienne sagesse. 
La violence des envahisseurs venus d’Europe, d’Amérique ou d'Australie a obligé ce peuple très doux à entrer d’un seul bond dans l'ère industrielle et touristique. 
Aujourd’hui encore il est des voyageurs qui sont attirés par le Vanuatu - par la Papouasie, Bornéo ou l’Amazonie - à l’idée de voir des gens nus, ou sauvages. 
Qui imaginent ces mondes tels que les ont décrits Malinowski ou Jean Guiart, un enfer vert qu’ils parcouraient bottés et chapeautés, armés de carabines et précédés de leurs cohortes de porteurs. P. 90, 91

On pourrait s’interroger sans fin. Ce qui est certain, c est qu’à Raga, comme dans la plupart des îles du Pacifique, I'on est bien loin aujourd’hui du paradis quelque peu imaginaire inventé par Malinowski, où les Trobriandais vivaient une sorte d’idylle des sens en toute liberté - ce fantasme qui lui permettait sans doute de compenser ses propres échecs dans la vie quand il décrivait dans son journal « le pays de 'kaytalugi', une île au bout des mers, où les femmes sont belles et font l’amour ». 
« Nous ne sommes pas un siècle à paradis », répond Henri Michaux (Misérable Miracle) 
À présent, le moindre arpent de terre jusqu’au cœur de la selve amazonienne, jusqu’aux canyons gelés de l’Antarctique, a été examiné, photographié. analysé par l’œil froid du satellite. S’il reste un secret, c'est à l’intérieur de l’âme qu’il se trouve, dans la longue suite de désirs, de légendes, de masques et de chants qui se mêle au temps et resurgit et court sur la peau des peuples à la manière des épars en été. P. 94


L'art de la résistance


Au XVe siècle de notre ère, au temps du roi Mata, un violent séisme a englouti complètement dans l’océan l’île de Kuwae. La légende raconte que le cataclysme fut causé par un inceste (ce fut aussi la cause du Déluge). La conscience que l’on a d’un pays, d'une terre natale, ne peut être qu'étrange quand on est conscient qu'il en manque une partie. C’est comme le rêve d’un amputé. Il y a quelque chose d’impossible, d’inachevé. La pirogue glisse sur l'océan. Éfaté et Épi, elle passe au-dessus d’un monde englouti. 
Alors tout le reste doit être nécessairement dérisoire, frappé d’irréalité. 

Il faut apprendre à résister quand on est né au bord de ce gouffre. 
C'est cette résistance qui frappe le voyageur étranger, d’où qu'il vienne, d’Amérique ou d’Europe. 
Ces statues debout sur le rivage, qui attendent.
Des statues, des hommes, des femmes ?
Des dieux. 
Sculptés dans le bois noir de la racine de fougère arborescente, debout sur le rivage, ou assemblés en demi-cercle dans une clairière, non loin des villages. 
Des loas, des esprits.
L'effigie des défunts, emportés dans leurs grottes, à l’est de i’île, ou sous la mer. Pour revenir un jour, peut-être, qui sait ? 
Des êtres surnaturels, entre l’homme et l’animal, hauts de plus de deux mètres, leurs yeux pareils à des nautiles, profils aigus, nez droits aux narines ouvertes sur les côté, portant aux commissures des lèvres les spires des dents de cochon, visages creusés dans la veine du bois, ceints d’un liseré qui fait saillir leurs faces, coiffés d’une crête de saurien. 
Leurs corps sont fendus du haut en bas, par une longue blessure qui montre l’intérieur rouge du tronc, pour laisser échapper leur voix. 
'Slit gongs'.
Coups durs et sourds qui ont résonné pendant des siècles, d’une île à l'autre, accompagnés par le bruit mou des pieds nus sur la terre. 
Voix sorties de la forêt, de la profondeur de la
profondeur de la terre. Tambours souterrains, voix des défunts, voix des anciens, qui reliaient les îles.
Ambae, Ambrym, Épi, Éfàté, Raga, Tanna, Tongoa. Anatom. 
Voix qui recousaient la déchirure du temps, et reliaient ces îles aux terres lointaines, à l’Australie, aux Célèbes, aux Moluques, à la Malaisie, à Madagascar, à Andaman, à Taïwan, à Amami Oshima. 
Coups sombres qui tissaient la toile du ciel nocturne, qui écartaient les vagues et traçaient des routes sur le fond rouillé de l’océan. 
Pendant des siècles, ces êtres ont dansé, ont appelé. Maintenant silencieux. 
En exil dans les musées, quai Branly à Paris, au British Museum à Londres, au musée Léopold-II à Bruxelles, à Rome, à Madrid, à Berlin, à Washington, dans tous les bouts du monde. 
Ils ne parleront plus. P. 96 - 98

Lorsque l’Occident a refermé ses mâchoires sur les archipels de l’océan, il était déjà trop tard. Les tambours d’Ambrym, d'Éaté, les conques de Tahiti, n'avaient pas suffi pour maintenir au large ces envahissons venus sur leurs navires d'acier, ni la foule disparate qui les a suivis, colons, touristes, pédophiles - Les vahinés de quatorze ans mariées à Gauguin ou à Fletcher -, missionnaires venus extirper les démons et vêtir la nudité des habitants. P. 105

Ces archipels lointains n'étaient-ils pas depuis leur conquête 'mare nullius' ? N'avait-on pas tous les droits pour en disposer, ainsi que de leurs habitants, sans aucune vergogne ? Divisé, morcelé, réparti entre les grandes puissances coloniales, le continent pacifique devenait invisible. Un non-lieu, peuplé de sauvages, naguère cannibales. Ou, ce qui revient au même, un Éden où tout était en abondance, les fleurs, les fruits, les femmes. P. 107

Îles

Îles,
Corps enfouis 
Enfouis
En bois noir, bois de natte, palmes, multipliants 
Fruits offerts 
Mais soudain refermés 
Dans leur étenelle souffrance 

Que me donne l’île quand je m’en vais ? 
Que suis-je venu y chercher ? 
N’est-il pas ironique que les plus beaux textes écrits sur ces îles 
Tanna, Ambrym, Hiva Oa, Nuku Hiva, 
aient eu pour auteurs les deux hommes qui se sont les plus mal conduits à l'égard de leurs habitants, l’un, Robert James Fletcher, qui vécut à Tanna, mangea de ses fruits et but de son eau et viola le corps d’une fillette à peine pubère à qui il fit deux enfants avant de la donner en cadeau à l’un de ses serviteurs, et d’écnre. 'Isles of Illusions'. 
L'autre, Paul Gauguin, dans 'Noa Noa', journal d’un homme pervers qui profita de la conquête pour assouvir ses désirs et laisser à jamais l’image d’une femme polynésienne réduite a un simple objet très lisse, très doux et très docile ? 

L'île se ferme 
Sa fourrure sombre se resserre sur les lèvres de sa plaie 
Sur les traces des viols 
Sur les meurtrissures 
Le vol des âmes et des masques 
Les rêves d'or et de domination
 
Ceux qui étaient venus sont repartis 
Sans laisser d’adresse 
"Or la terre pleurait, sachant quelle est L'éternité". Édouard Glissant, "Les Indes, La conquête" P. 117, 118

Le pire, c’est tout ce qui s’est ensuivi, la profusion de reportages, récits d'aventures, films documentaires à sensation - l’épisode du « culte du Cargo » filmé à Tanna par les cinéastes Jacopetti et Cavara pour leur « documentaire-choc » 'Mondo Cane' projeté à Cannes en 1962 -, toute cette scorie qui a contribué à donner aux Européens l’image d’un monde perdu, habité par des anthropophages survivants de l’âge de pierre, obsédés par la magie et ignorants de la civilisation. 
Le pire, ce sont aussi ces écrits patriotiques de l'ère coloniale, quand les grandes puissances s’affrontent pour la possession des îles et de leurs habitants, tel l''Erromango' de Pierre Benoit, paru dans l’entre-deux-guerres, où il affirme la « destinée française des Nouvelles-Hébrides » - un journaliste n'a-t-il pas décrit à sa suite, dans les années soixante, la Nouvelle-Calédonie comme le plus grand porte-avions de la marine nationale ? P. 121

C'est un amour violent, charnel, parce que le sexe et la révolte ont un lien, un commun terrain, puisque la maîtrise des propriétaires terriens sur leurs esclaves est aussi une maîtrise sur leur sexualité, une négation des sentiments amoureux. […]
Mais il ne faut pas s y tromper. Ici aussi s'est instaurée une communication fondée sur la violence. Les voyageurs qui arrivent sur ces rivages au XIXe siècle peuvent parfois parler de douceur, de langueur, évoquer avec émotion ces femmes-fleurs qui leur offrent leur beauté. La réalité est dans le viol des corps et des consciences, et dans les révoltes qui s’ensuivent : à Tahiti, au Vanuatu, en Nouvelle-Guinée, en Nouvelle-Calédonie. Magie, grigris, empoisonnements. Parfois règlements de comptes sanglants. Et toujours cette violence dans la musique, dans la danse. 
Si la douceur des parlers créoles a pu faire illusion, laisser croire aux conquérants que les peuples qu'ils avaient soumis étaient de grands enfants, parfois un peu turbulents et qu’il fallait mater, la violence les trouble aussi. Ils ne manquent pas de signaler dans leurs récits la laideur des langues autochtones, particulièrement en Mélanésie. Les cris gutturaux, les danses qui semblent des simulacres de combat, ou au contraire qui contrefont l'acte amoureux de façon bestiale, la hideur des peintures sur les visages et sur les corps, l’extravagance des costumes et des coiffures qui ont pour pendant - à la même époque exactement - ceux des « sauvages » de l’Amérique du Nord ou du Brésil. 

Pour avoir connu, dans un espace de temps aussi bref, l'extrême violence de l'ère coloniale, les peuples créoles - aussi bien ceux asservis au système de la plantation que ceux des îles à prendre du Pacifique - sont devenus les peuples les plus révolutionnaires de toute l’Histoire. 
Tout chez eux, dans les arts, la musique, l’incantation, et jusqu'a l'invention de leurs langues, montre la volonté de résister, le goût d’apprendre. Tout chez eux, dans leur manière d’être comme dans leur manière de comprendre le monde, montre la capacité de se changer, de se survivre et de se réinventer. 
Les sociétés des grands socles continentaux, malgré leurs religions « révélées » et le caractère soi-disant universel leurs démocraties, ont failli à leur tâche et nié les principes mêmes sur lesquels elles s’étaient établies. L’esclavage, la conquête, la colonisation et les guerres à l’échelle mondiale ont mis en évidence cette faillite. Ces événements ont révélé des plaques tectoniques dont les mouvements ont crée les séismes actuels, et qui servent encore aux théoriciens et aux faux prophètes des «chocs de civilisations» pour justifier les guerres de domination. L’échec de ces grandes sociétés est sans doute la menace la plus grande que connaît le monde aujourd'hui. 

Révolutionnaires, les peuples des îles n'ont pour eux que le pouvoir de l’exemple, leur beauté, leur rêve qui a pris naissance dans la souffrance et l’oubli. Dans l’expérience de la violence, ces peuples ont trouvé le remède de la sagesse, du doute et de l’humour. Leur scepticisme n’est pas feint, il n'a rien à voir avec le cynisme de la modernité. Sur leurs rivages lointains sont venues mourir les vagues de toutes les tempêtes qui ont balayé les continents. Leur innocence n'est pas une inconscience. P. 126 - 129


Le métissage mental, à propos de quoi le poète Édouard Glissant dit que les gens des îles ont cent ans d’avance sur tous les autres peuples de la terre. Ce « frottement », cette aventure naturelle du mélange qui a fait de la Caraïbe - et encore une fois, cela doit être vrai de tous les archipels - « un des lieux du monde où la relation le plus visiblement se donne, une des zones d’éclat où elle paraît se renforcer ».  

« Aventure est le nom qu'il faut garder.
Un mot qui a été détourné de son sens. 
Un mot aujourd’hui estropié, d’avoir servi de fourre-tout, de va-tout, d’exutoire aux incapacités.
Un mot qu’il faut maintenant retourner : l’arracher comme un vêtement dans lequel se sont drapés les sinistres apôtres de la conquête et les profiteurs confits d'exotisme.
Un mot qui doit être la bannière des peuples des îles, des peuples de la mer, les seuls à avoir surmonté leur tragique destinée pour devenir autres. 
Édouard Glissant, Poétique de la relation. » P. 130

 

– LE SYNDROME DE 'TSUNDOKU' : ACHETER BEAUCOUP TROP DE LIVRES, EST-CE NORMAL DOCTEUR ?

« Le syndrome appelé en argot japonais « tsundoku » (積ん読) désigne l'habitude d'acheter des livres, de les empiler pour les lire plus tard (et peut-être ne jamais les lire). »

Je crains vraiment d'être atteint de ce syndrome car il est vrai que j'achète beaucoup plus de livres que je n'en lit ! Est-ce grave docteur ?

– POUR UN PEU ME JUSTIFIER & ME RASSURER À CE SUJET LÀ : "UMBERTO ECO, QUI POSSÉDAIT 50 000 LIVRES, DISAIT CECI À PROPOS DE SES BIBLIOTHÈQUES PERSONNELLES" 

« Il est absurde de penser qu’il faut lire tous les livres que l’on achète, tout comme il est absurde de critiquer ceux qui achètent plus de livres qu’ils ne pourront jamais en lire. Ce serait comme dire qu’il faut utiliser tous les couverts, verres, tournevis ou forets que l’on a achetés avant d’en acheter de nouveaux.

« Il y a des choses dans la vie dont il faut toujours avoir une grande réserve, même si on n’en utilise qu’une petite partie.

« Si, par exemple, on considère les livres comme des médicaments, on comprend qu’il vaut mieux en avoir beaucoup chez soi plutôt que peu : quand on veut se sentir mieux, on va dans l’« armoire à pharmacie » et on choisit un livre. Pas n’importe lequel, mais le livre qui convient à ce moment-là ! C’est pourquoi il faut toujours avoir le choix en matière de lecture !

« Ceux qui n’achètent qu’un seul livre ne lisent que celui-là, puis s’en débarrassent. Ils appliquent simplement la mentalité de consommateur aux livres, c’est-à-dire qu’ils les considèrent comme un produit de consommation, une marchandise. Ceux qui aiment les livres savent qu’un livre est tout sauf une marchandise. »


– ET POUR EN RAJOUTER UNE COUCHE À CE PROPOS DU TROP DE LIVRES ACHETÉS, VOICI UNE PETITE CITATION TRÈS TOUCHANTE DE DAVID BOWIE :

Je suis vraiment du genre autodidacte. Je lis avec voracité. Tous les livres que j’ai achetés, je les ai gardés. Je ne peux pas m’en débarrasser. C’est physiquement impossible de les lâcher ! Certains sont entreposés dans des entrepôts. J’ai une bibliothèque où je conserve ceux que j’aime vraiment beaucoup. Certains soirs, je jette un œil à ma bibliothèque et je m’inflige des tourments : je compte les livres, je réfléchis au temps qu’il me reste à vivre et je me dis : « Merde, je ne pourrai pas lire les deux tiers de ces livres ! » Et ça me plonge dans une immense tristesse." David Bowie

 

– LIVRE : "FRAGILE ABSOLU, POURQUOI L'HÉRITAGE CHRÉTIEN VAUT-IL D'ÊTRE DÉFENDU ?" SLAVOJ ZIZEK

J'aime beaucoup ce petit livre, car l'auteur Zizek y parle de manière nouvelle, inusuelle et pertinente, de nombreux sujets qui me préoccupent beaucoup comme l'Art contemporain, la décristianisation violente et les problèmes induits directement par le capitalisme de nos sociétés, etc. !

J'y ai appris et récolté, en quelque sorte, beaucoup d'informations, et j'y ai également trouvé aussi quelques pistes pour réfléchir un peu différemment à nos immenses problèmes sociétaux et à les aborder autremment.

 

2, LE SPECTRE DU CAPITAL 

Les touristes qui visitent la Bourse de Londres se voient remettre un prospectus leur expliquant que le marché boursier n’est pas une affaire de fluctuations mystérieuses mais de personnes réelles qui échangent des produits réels : voilà la forme pure de l’idéologie. P. 29

3, DU COCA-COLA ENVISAGÉ COMME OBJET PETIT A (L’"objet petit a", désigne l'objet cause du désir, par Jacques Lacan)


Il y a donc toujours un écart entre l’objet du désir (comme l'art) et sa cause, un trait ou un élément médiateur qui rend cet objet désirable. Dans la mélancolie, par exemple, il a bien un objet du désir mais pas de cause. Pour le mélancolique, l’objet est bien là, mais manque le trait intermédiaire spécifique qui le rend désirable. C'est pour cette raison qu’il y a toujours au moins un peu de mélancolie dans tout amour véritable. Dans l’amour, ce n’est pas à proprement parler l’objet qui est privé de sa cause, mais plutôt la distance même entre l’objet et sa cause qui s'effondre. Et c’est d’ailieurs précisément ce qui distingue de l'objet ; amour du désir : dans le désir, comme.nous venons de le voir, la cause est distincte de l’objet ; dans l’amour, au contraire, les deux coïncident inexplicablement. Si j'aime magiquement l'aimé(e) pour lui ou elle-même, c’est que je trouve en lui ou en elle le point même à partir duquel je le ou la trouve aimable. P. 35, 36

Ce qui apparaît central ici, dans une perspective analytique, c’est le lien entre les dynamiques capitalistes de la plus-value et les dynamiques libidinales du plus-de-jouir. Prenons l’exemple du Coca-Cola, qui peut être vu, à maints égards, comme la marchandise capitaliste ultime et, en tant que telle, comme une incarnation du plus-de-jouir. P. 37

Dans les termes de la fonction paternelle, l’opposition entre la Loi symbolique pacificatrice et l’injonction surmoïque excessive est évidemment celle entre le Nom-du-Père (l’autorité du père symbolique) et le « père primordial » (celui qui s’est arrogé le droit de jouir de toutes les femmes). Il est en effet crucial ici de rappeler que ce « père primordial » violeur est un fantasme masculin (obsessionnel) et non féminin (hystérique) : ce sont les hommes qui ne sont capables d’accéder à l’intégration dans l’ordre svmbolique qu'à la condition que cette intégration soit soutenue par le fantasme d’une jouissance excessive et débridée s’incarnant dans l’injonction surmoïque inconditionnelle (« Jouis »), et, à l’extrême, prescrivant la transgression et le forçage constant des limites. Bref, c’est chez les hommes que l’intégration à l'ordre symbolique se soutient d’une exception surmoïque. 
Ce paradoxe du surnoi nous permet également de projeter une lumière nouvelle sur le fonctionnement de la scène artistique contemporaine. Elle ne se résume en effet pas seulement à la marchandisation de la culture sur laquelle tout le monde se lamente d’hui. C’est le mouvement opposé, exponentiel et moins remarqué, qui est encore plus central : l’« acculturation » de l’économie de marché elle-même. Le passage à une économie dominée par le secteur tertiaire (l'économie des services et des biens culturels) a transfonné la 
culture en une sphère non marchande de moins en moins spécifique. La culture, toutefois, n’est pas devenue une sphère du marché parmi d’autres : elle en est plutôt devenue la composante centrale (de l’industrie du logiciel de divertissement à la production médiatique en général). La liquidation de la vieille logique moderne de la provocation de l'establishment, chère à l’avant-garde, est la conséquence d’un tel court-circuit entre le marché et la culture. Aujourd’hui, et de plus en plus, l’appareil économico-culturel lui-même, afin de pouvoir  se reproduire dans les conditions de la compétition de marché, ne se contente pas de tolérer des effets et des produits de plus en plus choquants : il les génère directement. Il suffit de penser aux récentes tendances dans les arts visuels : il y a bien longtemps qu’on ne produit plus de statues ou de peintures sous cadres – ce sont aujourd’hui les cadres sans les peintures qui sont exposés, des cadavres de vaches, des excréments, des vidéos montrant l’intérieur du corps (gastroscopie et colonoscopie) incluant des 
effets olfactifs (cette tendance provoque souvent des confusions comiques par lesquelles une œuvre d’art est prise pour un objet quotidien et vice versa.), etc. Il faut bien en convenir, ici comme dans le champ de la sexualité, la perversion n’est plus ce qu elle était : de tels excès transgressifs font partie du système lui-même ; le système se nourrit de cette trasgression à des fins de reproduction. C’est peut-être d’ailleurs une des définitions possibles de la postmdernité en tant qu’elle s’oppose au projet moderne. Dans la postmodemité, l’excès transgressif perd sa 
valeur de saisissement : il est pleinement intégré au marché établi de l’art et devient un de ses composants. 
Une autre manière d’aller dans ce même sens serait de souligner combien, dans l’art contemporain, le fossé qui sépare l’espace sacré de la beauté sublime de l’espace excrémentiel du déchet (du reste) est progressivement comblé, jusqu’à arriver à une identité paradoxale des contraires : les objets de l’art moderne ne sont-ils pas
de plus en plus des objets excrémentiels, des déchets  (souvent au sens littéral du terme : fèces, cadavres en décomposition.,.) censés occuper et remplir la place sacrée de la Chose ? N’importe quel élément prétendant occuper la place sacrée de la Chose n'est-il pas, par définition, un objet excrémentiel, une part de déchet qui ne peut jamais être « à la hauteur » ? Cette identité de déterminations contraires (l’insaisissable objet sublime et/ou le déchet excrémentiel) – accompagné de la menace toujours présente que l’un se transforme en l’autre, que le Graal sublime ne soit finalement rien d’autre qu’une sorte de merde – est inscrite dans le noyau même de l'objet "petit a" lacanien.  

[…]

Ce qui est menacé en fait, c’est l’écart même qui sépare le lieu vide et l'élément positif qui y prend place. Si donc le problème de l'art traditionnel (prémoderne) était d’occuper le Vide sublime de la Chose (le pur Lieu) par le bel objet adéquat – comment réussir à élever un objet ordinaire à la dignité d’une Chose –, le problème de l’art contemporain est d’une certaine manière opposé (et bien plus désespéré) : on ne peut plus compter aujourd’hui sur le Vide du Lieu (Sacré) offert aux artefacts humains. La tâche à réaliser alors à soutenir le Lieu en tant que Lieu, à s’assurer que le Lieu lui-même  « ait lieu » : pour le dire autrement, le problème est moins celui de l''horror vacui', remplir le Vide, que celui de le créer. C’est en ce sens la codépendance d'un lieu vide et inoccupé et d'un objet insaisissable, nomade, d'un habitant sans lieu, est centrale. P. 41-45 

La raison pour laquelle les excréments sont élevés au rang d’œuvres d’art, employés à occuper le Vide de la Chose, ne tient donc pas simplement à la volonté de démontrer que « tout est possible », que l’objet est en dernier ressort sans importance, puisque n’importe quel objet peut être élevé et exposé au Lieu de la Chose. Ce recoure à l’excrément témoigne plutôt d’une stratégie désespérée visant à s’assurer que le Lieu Sacré est toujours là. P. 51


Cette pratique - élève une figure commune, ou vulgaire, au statut d’idéal de la Beauté, réduire la beauté à une idée purement fonctionnelle - ne correspond-elle pas à l’élévation moderne de l’objet excrémentiel, quotidien et « horrible » au rang d’œuvre d’art* ?

* C'est sur ces bases qu’il faut apprécier ia première période (soviétique) de l’œuvre de Komar et Melamid telle que leur "Staline et les Muses", 1982, en donne un aperçu : ils combinent dans une seule et même peinture deux idées incompatibles de la beauté : la beauté « réelle » — l’idée classique de la beauté grecque antique comme idéal perdu de l’innocence organique (les Muses) — et la beauté purement « fonctionnelle » du Chef communiste. Son effet ironique et subversif ne réside pas seulement dans le contraste grotesque et l'incongruité des deux niveaux, mais sans doute bien plus dans le soupçon que la beauté grecque classique elle-même n’était peut-être pas si « naturelle » que ça, conditionée quelle était par son cadre fonctionnel.

Une des manières les plus éclairantes de situer cette rupture entre l'art traditionnel et l'art moderne consiste à convoquer une peinture qui occupe ia place de « médiateur évanouissant » entre les deux : L’Origine du monde de Gustave Courbet. Le tableau représente un corps féminin, nu et offert, honteusement exposé, acéphale. Son sexe en est le centre. Cette peinture, qui a littéralement disparu pendant presque un siècle, a été finalement retrouvée, il fallait s’y attendre, parmi les biens de Lacan après sa mort. L’Origine exprime l'impasse, le cul-de-sac, de la peinture réaliste traditionelle dont l’objet n’est jamais totalement montré sans pour autant cesser d’en constituer une visée, une présence comparable à un point de référence sous-jacent, au moins depuis la 'Verweisung' d’Albrecht Dürer. L'objet  dernier de la peinture réaliste traditionnelle n'aura, en somme, jamais été autre chose que le corps nu et sexualisé de la femme en tant qu’objet ultime du désir et du regard masculin. Le nu féminin traditionnel, en ce sens, fonctionne exactement à la manière des allusions sexuelles des films hollywoodiens classiques. […]

Le corps féminin devient ainsi l'objet impossible qui. précisément parce qu’il est irreprésentable, fonctionne comme l’horizon dernier de la représentation dont la révélation est sans cesse différée ; bref, comme la Chose incestueuse lacanienne. Son absence, le Vide de la Chose, est alors occupée par les images « sublimées » du beau, non des corps de femmes totalement exhibés, mais des corps qui maintiennent toujours une distance minimale face à Ça*. Cependant, le point
central (ou plutôt l'illusion sous-jacente) de la peinture taditionnelie tient au fait que le « vrai » corps, nu et 
incestueux, ne renonce pas à être découvert. Pour le dire vite, l’illusion du réalisme traditionnel ne réside pas dans le rendu fidèle des objets représentés, mais dans la croyance que derrière la représentation directe des 
objets se découvre la Chose absolue. Seuls les obstacles ou les interdits en empêcheraient l’accès. 
C’est un geste de 'désublimation' radicale qu’accomplit là Courbet. Prenant le risque d’aller tout simplement au bout de cette logique, il a représenté directement ce que l’art réaliste antérieur n’avait fait que suggérer comme point de référence implicite. Le résultat de cette opération, si nous reprenons les termes de Julia Kristeva, fut bien sûr l’inversion de l’objet sublime en un objet abject, en une substance visqueuse, excrémentielle, nauséeuse et répugnante. (Courbet, plus précisément, a magistralement poursuivi l'exploration de la délicate frontière qui sépare le sublime de l’excrémentiel : le corps de la femme, dans L'Origine du monde, conserve entièrement son caraetère érotique et il ne devient pas repoussant, précisément, qu'en raison de cette séduction excessive.) Le geste de Courbet représente donc une impasse, l’impasse de la peinture réaliste traditionnelle, et c’est en tant que tel qu'il fonctionne comme un « médiateur » nécessaire entre l'art traditionnel et l’art moderne. Il représente le geste qui devait être accompli pour qu’advienne l’art moderne et « abstrait ». P. 56 - 59

 

Il existe aussi, évidemment, dans mon travail, très érotique également, toute cette dialectique du sublime et de l'abject, autour du corps de la femme. Qui est toujours dépeint en pleine extase, en pleine jouissance, pénétré de toutes parts par d'innombrables et surdimensionnés péniss… Corps en pleine déconstruction, en plein orgasme, en plein anéantissement physique et mental, et de leurs egos. Au travers desquelles images, se posent bien sûr les questions évidentes du sublime d'un ailleurs extatique et cosmique et montrable, donc ; et inversement, contradixtoirement, la question de l'abjecte d'une réalité juste organique, corporelle, obscène, puante, dégueulasse et donc inmontrable….

 

La raison pour laquelle les excréments sont élevés au rang d’œuvres d’art, employés à occuper le Vide de la Chose, ne tient donc pas simplement à la volonté de démontrer que « tout est possible », que l’objet est en dernier ressort sans importance, puisque n’importe quel objet peut être élevé et exposé au Lieu de la Chose. Ce recoure à l’excrément témoigne plutôt d’une stratégie désespérée visant à s’assurer que le Lieu Sacré est toujours là. P. 51

Cette pratique - élève une figure commune, ou vulgaire, au statut d’idéal de la Beauté, réduire la beauté à une idée purement fonctionnelle - ne correspond-elle pas à l’élévation moderne de l’objet excrémentiel, quotidien et «horrible » au rang d’œuvre d’art ? P. 56

On ne s’étonnera donc plus de ce que l’objet quotidien,  le ready-made occupant le Lieu sublime de l’œuvre d’art, ne soit rien d’autre chez Andy Warhol qu'une rangée de bouteilles de Coca-Cola. P. 62


4, DU TRAGIQUE AU RICANEMENT 

Les conséquences intersubjectives de ce processus n’en sont pas moins décisives. Parce qu’il est basé sur l'excès qu’est l'objet 'petit a', le capitalisme n’est plus le lieu du discours du Maître. C’est en cela que Lacan reprend à son compte et paraphrase, dans son langage, le vieux thème marxiste hérité du Manifeste : le capitalisme dissout tous les liens traditionnels ; sous ses assauts, « tout ce qui était stable est ébranlé ». Marx lui-même avait clairement expliqué que ce « tout ce qui est solide » ne concernait pas uniquement et au premier chef les produits matériels, mais également la stabilité de l’ordre symbolique permettant aux sujets une identification définitive. P. 63

6, LE RÉEL FANTASMATIQUE

Peut-on pour autant identifier cette spectralité fantasmatique — en tant qu’elle s’oppose à la réalité sociale — au réel tel que le définit Lacan ? L’analyse de la figure freudienne de Moïse par Eric L. Santner fournit une excellente description de la manière dont opère la spectralité dans l’idéologie : ce qui fait trauma dans cette figure — dans cette rupture juive avec la cosmo-religion de la Nature Une, païenne et prémonothéiste, dans laquelle une multitude de dieux peuvent coexister —, ce n’est pas seulement le refoulement monothéiste de la jouissance païenne (les orgies sacrées, les images,..), mais bien la nature excessivement violente du geste même de refouler l’univers païen dans le but d’imposer l’universel de l’Un de la Loi. Autrement dit, le « refoulé » du monothéisme juif n’est pas la richesse \ des orgies sacrées et des divinités païennes, mais la nature excessive et déniée de son propre geste inaugural : c'est-à-dire, classiquement, le crime qui fonde le rôle de la Loi elle-même, le geste violent qui met en place le régime qui rend rétroactivement ce geste lui-même illégal et criminel. Santner s’appuie ici sur le paradoxe bien connu : « Il n’y a aucun cannibale dans notre tribu, nous avons mangé le dernier hier. » P. 93, 94

DES PIERRES, DES LÉZARDS ET DES HOMMES 

N'obtenons-nous pas alors le caractère ultimement monstrueux de la vérité, le scénario preomtologique, obscène et absolument singulier, qui ne saurait cesser d’être opératoire sans que la dimension même de la vérité se désintègre ? Le paradoxe est donc celui-ci : loin de simplement déranger ou distordre l’« équilibre des choses », le fantasme fonde dans le même temps toute idée d’Univers équilibré possible ; le fantasme n’est pas un excès idiosyncrasique qui dérangerait l’ordre cosmique, mais l’excès violent et singulier qui soutient et assure la consistance de toute idée d’ordre. P. 126

Il faut aussi affirmer que nous, les agents historiques « reels » du présent, devons nous concevoir comme la matérialisation même des fantômes des générations passées, comme la scène même sur laquelle ces rations passées, comme la scène même sur laquelle ces générations résolvent rétroactivement les impasses qu’elles ont rencontrées. P. 132

9, STRUCTURE ET ÉVÈNEMENT

L'idée de l'acte compris comme réel veut dire que tout acte authentique est dans un entre-deux, entre le Temps et l'Éternité. […] Bref un acte véritable est un paradoxe : celui d'un geste « hors temps » et éternel de dépassement de l'éternité qui simultanément ouvre la dimension la temporalité et de l'historicité. P. 137 


Comme l'acte de peindre, bien évidement !

 

Mais est-ce vraiment cette idée que défend saint Paul ? La position qu’on lui attribue ne serait-elle pas celle de l’invention d’un amour aux confins de la Loi, c’est-à-dire d’un amour conçu comme un combat visant à liquider l’excès maudit engendré par la Loi ? La véritable agapè ne serait-elle pas plus proche-d’une bonté spontanée et dispensée modestement* ? 

* L’histoire du Christianisme a connu au XII* siècle deux subversions  parallèles de cette opposition entre éros et agapè : le catharisme et l’amour courtois. Bien qu’opposés, ces deux phénonenes font partie du même mouvement historique, ils impliquent tous une sorte de court-circuit qui, du point de vue strictement paulinien, sont illégitimes. L’opération fondamentale de l’amour courtois vise à retraduire l’agapè en éros, c’est-à-dire à transformer l’amour sexuel en un devoir éthique infini qui élève l'éros au rang de la sublime agapé. À l'inverse, les cathares ont rejeté l'eros en tant que tel. Pour eux, l’opposition entre éros et agapè revenait a une polarité cosmique, gnostique et dualiste : il n’existe pas de sexualité «modérée », tout acte sexuel, même légitime, est, en dernière instance, incestueux en ce qu'il perpétue et reproduit la vie terrestre qui est l’œuvre du Mal. Pour les cathares, le Dieu qui dit, au début de la Bible, « Que la lumière soit ! » n’est personne d’autre que Satan. P. 146

L'« antihumanisme théorique » de saint Paul est ici assez ferme : 

« Aussi, désonnais, ne connaissons-nous plus personne à la manière humaine. Si nous avons connu le Christ à la manière humaine, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. Aussi, si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Le monde ancien est passé, voici qu’une réalité nouvelle est là. » "Deuxième épître aux Corinthiens" 

Le terme « nouvelle créature» est ici révélateur. Il signale un geste de sublimation qui efface les traces du passé (« le monde ancien est passé ») et recommence de zéro. Ce « découplage » d’une violence terrible est celui de la pulsion de mort. La « table rase » est la condition d’un Nouveau Commencement. […] 

Le vrai croyant croit en l’apparence, en la dimension magique qui « transparaît » des apparences : il voit le Bien en l’autre quand même l’autre n’en saurait rien, l’apparence et la réalité ne sont ici plus opposées :
c’est en faisant confiance aux apparences que l’amant voit l’autre tel qu’il est et qu’il l’aime pour ses manies mêmes et non malgré elles. L’idée orientale d’Absolu, le « Vide-Substance-Fondement », tapie sous les apparences trompeuses constitutives de notre réalité, doit donc être opposée à l’idée d’une réalité ordinaire dure, inerte et sans raison. L’Absolu, lui, est fragile et fugace. Et qu’est-ce que l’Absolu ? Quelque chose qui ne nous apparaît que dans des expériences fugaces — dans le sourire d’une belle femme, dans le sourire chaleureux et tendre d’une personne qui sinon passerait pour laide et vulgaire, etc. : c’est dans ces moments miraculeux mais extrêmement fragiles qu’une autre  dimension de notre réalité transparaît. En soi, l’Absolu est hautement corruptible ; il nous glisse entre les doigts, et doit être manipulé aussi précautionneusement qu’un papillon. P. 185, 186

 

ARTS AZTÈQUE ET MAYA = UN BESOIN URGENT, IMPÉRIEUX ET VISCÉRAL DE RÉGÉNÉRER LA VIE ! TOUT COMME DANS MON TRAVAIL LUI MÊME !

Les français sont des gens simplets, repus, flasques et imbus d'eux-même... Inondés, comme les Babas au Rhum, le sont, de rhum et de sucre… de culture épouvantablement bourgeoise, bien pensante, esthétique (ou non) et insipide ! Mais pour vraiment aimer l'Art et qu'il devienne vraiment une nourriture essentielle, un alter-ego, il faut être enragé, curieux, affamé, éffrayé, révolté et incivilisé très pertinemment !

 

– LIVRE : "LES SAISONS BLEUES", WANG WEI (poète & peintre chinois 701-761)

 

LE RECUEIL DU PRINTEMPS 

 

Scènes d’une haute cellule, par un jour de printemps

J’aime lire la 'Vie des moines éminents' 
En suivant un régime sans céréales - 
Je sculpterai ma canne en tourterelle, 
une carapace de tortue ferai mon lit.

Les monts au printemps renvoient la couleur des saules,
L'oiseau du soir se cache dans la lumière des fleurs.
Fenêtre du Nord, sous les pêches et les prunes, 
L’oisif assis ne fait qu’allumer de l’encens. 

(légèreté encore de ce vieil homme du Midi qui avait dormi vingt ans sur le dos d'une tortue géante où il avait posé sa couche. Lorsqu’il mourut, on enleva sa paillasse et la tortue, plus vivante que jamais, se réveilla - comme quoi les tortues sont expertes en l'art de diriger les énergies dans leur corps. Légères tortues.) P. 32, 33

 

(« S’affiner soi-même méticuleusement et s’en tenir inébranlablement à son authenticité originelle. » Le très confucéen Yen Houei en convient, qui s’approche avec sa gourde, son unique richesse. Disciple de Confucius, comme Tseu-lou et Tseu-kong, il a choisi de montrer qu’un homme « bon et juste » pouvait être à, la fois content et dépourvu de tout. Le précède Tao Ts’ien, l'ex-préfet toujours ivre, qui avait planté cinq saules dans la de sa fermette et qui, saules, chrysanthèmes et pêchers, ne voulait absolument plus, à quarante ans, tremper dans le malentendu administratif - confucianiste dégoûté. 
Tout ici est vraiment vide et même, une salade de plantains, disons « heliotropes », et une goutte d'huile font des soleils de rosée : un instant d’authenticité suffit pour retrouver l’éternité.) P. 42 

('La vie des lettrés éminents' (Kao-che-tchouan) rapporte l’Histoire de Chan-k’iuan, sage de la haute antiquité qui, « ayant atteint le Tao », fut sollicité par le souverain mythique Yao, lequel en fit son maître spirituel. Comme à sa suite l'empereur Chouen roulait faire de Chan-k’iuan un ministre cette fois, celui-ci chanta : « Je me tiens au centre de l'univers. L'hiver, me vêts de poils et de peaux ; l'été, de toile grossière. Au printemps, je laboure et je sème, et mon corps aime du repos I Quand se lève le soleil, je me lève ; quand se couche le soleil, je me couche. Qu'ai-je à faire d’autre sous le Ciel ? Dommage que Vos Seigneuries ne m'aient point  compris ! » Alors, il s’enfonça dans la montagne et nul, ne sut comment il finit.)

 

Adieux dans la montagne 

Après nos adieux dans la montagne,
J’ai refermé ma porte sur le couchant. 
L’herbe du printemps l’an prochain sera verte -
Et toi, noble cœur, reviendras-tu? P. 68, 69


LE RECUEIL DE L’AUTOMNE 

En pleurant le chef de bureau Tch’ou 

L’âme s’épuise aux illusions de la conscience – 
Flotte la vie, entremetteuse de la mort.
Qui prétend que le view Long-ki
Dut subir les malheurs de Po-nieou ? 
On cherchait autrefois la drogue d’immortalité. 
On fuit encore aujourd’hui les coupes ordinaires. 
Mont et rivière pleurent les arbres de l’automne, Fenêtres et portes - gémit la source de la nuit
Je vois partir la mule noire
Quand le cheval blanc va-t-il venir? 
En révisant les 'Annales Historiques', 
Le ministre Han n’oublia pas l’étudiant Tch’ou. P. 89

(Du goût des Chinois pour les éternels recommencements…)

 

Le repas des moines 

Les trois sages admirent les sept saints,
Les yeux noirs envient les lotus bleus : 
Ils mendient leur pitance aux Abondants Parfums, 
Ils taillent leur habit selon les rizières en eau. 
Les vénérables volent sur leurs bourdons,
Le transcendant donateur distribue ses pièces d’or.
Assis en tailleur, soleil à l’auvent, 
L'encens fume sous les bambous.
Froide et vide terre du Nuage de la Réalité –
Couleur de l’automne aux Pures Demeures du Ciel. Le corps obéit à la causalité, 
L’esprit saute les degrés de l’éveil.
Que le couchant ne nous attriste –
Une lampe en nous est toujours allumée. P. 98

 

Assis seul dans la nuit d'automne 

Je pleure, seul assis, les mèches de mes tempes – 
A la salle vide bientôt la deuxième veille. 
Les fruits de la montagne tombent à la pluie, 
L’insecte ami de l’herbe chante sous la lampe. 

Les cheveux blancs s’avèrent immuables ;
Le métal jaune ne se peut fabriquer… 
Pour éliminer la vieillesse et la maladie, 
Il n’est que d’imiter le sans-naissance. P. 103

 

Nuit d’automne, face à la pluie 

Le chant du grillon devient pressant, 
Les habits légers s’alourdissent 
Sous la lampe froide, à la haute auberge assis - 
Par la pluie d’automne, coups de cloche épars. 

Les actes blancs domptent l’éléphant fou. 
Du Vieux Dragon émanent les propos obscurs. 
Qui rougirait de voir dans ces broussailles 
Les traces de K’ieou et de Yang. P. 107

 

(Le crépuscule est celui de notre vie, car s’il est un « rustre » en moi, une nature simple, preuve sociale est faite que le rustre en vous est vigoureux. N*oubliez pas, alors, d’être extraordinaire ! Voici mon plan, qui est le vôtre : dans le sacerdoce des montagnes solitaires j’ai élu ma prison de « quiétude gardée », comme jadis Yang Sin qui, condamné à dix ans de ténèbres, parvint à la « vie silencieuse * en cultivant le calme intérieur.) […]

 

Chez Li Yi

A la porte paresseuse, couleur d'herbe d automne – Tout le jour sans cheval ni char. 
Le voyageur s’enfonce dans la ruelle. 
Les chiens aboient au froid bosquet. 
Cheveux défaits, épingles négligées. 
Livres de Voie qu'il lit même en marchant.
Mon semblable en esprit  – 
Joie dans la Voie, paix dans la pauvreté. 
Finissons le vin de Vi-tch'eng 
Et regagnons le temple de Lo-yang ! P. 112, 113




DIDACTICA 


L’idée est de disciple de Tseu-lou que le saint « s’enterre dans le peuple » et « se cache dans les champs surélevés ». « Verrouillant » ainsi sa renommée, Il jouit des inépuisables richesses de son esprit et si • sa bouche parle », son cœur « garde le silence ». Si le saint semble prendre le courant à l’envers, il n'est en rien inférieur aux autres Hommes - celui qui « se noie dans la  terre » peut être à la fois mandarin actif et reclus, Lin Si-yi glose ainsi l’expression : « Plonger non dans l'eau mais dans lo. terre désigne la retraite au cœur même de la place publique ». P. 130

 

Trois poèmes offerts par jeu à mon petit frère Yin, cinquiième fils Tchang 

I

Aux montagnes d’Orient, petit frère, 
Votre coeur est monté si loin – 
Le soleil déjà haut, vous donnez encore, 
cloche sonne, vous pouvez manger. 

Cheveux impeignés sur la nuque, 
Écrits déroulés au bout du lit. 
L’inspiration du ruisseau clair s’évanouit 
Au bois vide, face à votre arrogance. 

La mousse bleue se purifie sur la roche, 
L’herbe fluette fléchit sous les pins. 
A la fenêtre s’apaise tout gazouillis.
Devant les marches, le cœur du tigre s’assagit 

Vaine foison du multiple – 
Paisible immensité du vide.
L'universelle égalité une fois reconnue, 
L’intérêt qu’on se porte face à l’autre diminue… P. 142


 

LA SAISON DU CENTRE 

Tout cela, amis, parents, familiers et femmes, tout cela, pour tromper aussi vos chères poursuites. 
Pour oublier quel coin de l’horizon carré vous recèle, 
Et, perçant la porte en cercle parfait, débouchant ailleurs, - (au beau milieu du lac en forme de cercle parfait : cet abri fermé, circulaire au beau milieu du lac, au beau milieu de tout) 
Tout confondre, de l’Orient à l’Ouest et du Midi au Nord pour atteindre l'autre, le CINQUIÈME, 
Centre et beau milieu, 
Qui est moi. 

Victor Segalen, "Lettre à Henry Manceron", 18 novembre 1910, P. 167

 

(Yuan Sien, racontent les 'Annales historiques', disparut dans les marais de la steppe. Tseu-Jtong, son secret protecteur, le retrouva si maigre et vieilli qu'il lui demanda s'il n'était pas malade. « Bien entendu, fit Yuan Sien, on appelle pauvres ceux qui n'ont pas d'argent et malades les adeptes qui ne peuvent pratiquer. 
« Toute perception naît de la réunion des circonstances, 
tout élément de la causalité n’est qu’erreur engendrant l'erreur.» Et ailleurs : « Le Réel est fondamentalement vide et paisible. Il ne s’approprie rien et n’a pas d'opinions. L'essence vide du Réel est le Bouddha : c’est inconcevable ! » 
Ko Hong, dans ses vies d'Immortels, raconte comment l'Empereur Jaune rendit visite à maître Kouang-tch’eng et lui demanda l’essentiel de l'art de « se diriger soi-même ». Ainsi transcrivit-il l'enseignement du maître au « Grand Accomplissement » « L’essence du sublime Tao n’est que ténèbres et mystère. N'aie donc ni vue ni ouïe l Embrasse ton esprit à sa paix ! D’elle-même se rectifiera ta forme corporelle. paix et pureté : ne fatigue pas ton corps, n’agite pas ton essence et tu vivras longtemps. Surveille le dedans en bloquant le dehors. Trop de science mène à perte. Je garde l'Un pour habiter l'harmonie. Cela fait mille deux cents ans que je n'ai pas vieilli : qui trouve mon Tao devient dieu dans les cieux, qui le perd tombe à terre. Franchis désormais le seuil infranchissable, voyage en la sausage infinité, brille avec le soleil et la lune. Tu seras éternel comme le ciel et la terre. Tout homme est mortel - moi seul ai survécu. ») P. 160

 

De la montagne à mes frères et sœurs 

De compagnons chercheurs les montagnes débordent Qui d'eux-mêmes affluent pour l'éveil et le chant Regardez-nous depuis vos lointaines cités :
Vous ne verrez que des nuages blancs ! […]

Par l'ermitage
du maître d’éveil Tch’eng-jou
et du lettré Siao,
au mont Song

Sans-attachement et Proche-des-Dieux, 
le cadet et l’aîné
Ont au mont Song leur aranya - 
la trouée d’un seul pic.
Ils mangent au chant de la pierre 
sous un nid de corneilles. 
Ils marchent par le bois vide 
au son des feuilles mortes. 
La source jaillissante imbibe
le porte-encens ;
Il pleut des fleurs haut 
comme un lit de pierre.
Grottes profondes, vieux pins,
où cachez-vous
Les reflets de l'Antique Seigneur 
des Célestes Bambous ? P. 177, 178

 

En me promenant par les monts :
noté chez, Li, sur le mur 
de sa maison 

Tout en ce monde est comme un rêve – 
D’aucuns perdent raison à le chanter.
Votre âge – l'âge des pins ; 
Votre terre – la forêt de bambous… 

Belles drogues dignes de Han K’ang, 
Seuil spacieux que passe maître Siang…
Plus de honte à n'avoir sur sa natte
Que des nuages blancs ! P. 188

 

Petits champs en damier sur le rocher de Fou –
Kiosque dans les nuées et les brumes.
Le haut rempart observe le soleil couchant,
L’extrême rivage reflète les monts verdoyants. 

Au feu de la rive dort la barque solitaire, 
Au foyer du pêcheur revient l’oiseau du soir. L’immensité passe le ciel et la terre –
 Mon coeur paresse avec les vastes fleuves. 

(Le rocher de Fou est l'endroit où la chamane Fou Yue avait construit sa cabane. L'endroit où elle aimait se cacher s'appelle Caverne de la Sainte, à sept lis au nord de la sous-préfecture de Ho-pei, sur la frontière des anciens états de Yu et Kouo. 
« Ce sont de vastes fleuves, d’immenses lacs, des montagnes boisées, des vallées encaissées – aucune terre arable. » "Annales historiques".) P. 198

 

Le pin 
de la nouvelle commanderie 
de Ts’in, 

Pin des monts bleutés, 
Tu avais disparu, 
te revoici! 
Je ne te voyais plus, 
tu habitais mon esprit :
Cet esprit fait pour toi, 
reconnais-le,
Toi dont le visage 
noble et tranquille 
Flotte là-haut
dans les lointains nuages ! P. 204

 

Le jardin des Magnolias 

Sur les monts d’automne au jour qui se replie
Une ligne d’oiseaux se déploie.
Éclair d’un vert vif 
Où les brumes du soir ne peuvent s'abriter. 

A l'heure pâle du couchant 
Les oiseaux délirent ou long du torrent. 
La route du ravin plonge en tournoyant –
Quand cessera cet attrait du mystère ? 

 

Le ruisseau des Cornouillers 

Fruits rouges et verts 
D’une nouvelle floraison
Au voyageur attardé dans la montagne. 
Cette coupe de vin de cornouilles… 

Odorantes volutes mêlées de poivre et de cannelle,
Feuillage étirant la perfection des bambous… 
Le soleil qui brille dons les lointains nuages 
Semble frissonner ici, au cœur de i’inextricable. P. 208

 

Neuvième jour de la neuvième lune

En terre étrangère, étranger solitaire,
Les fêtes m’évoquent violemment les miens – 
Je vous vois gravissant le promontoire 
Couronnés de cornouilles, en l’absence d’un seul… 

(Wang Wei n’avait que dix-sept ans quand il composa cette petite pièce. « Le peuple honore le neuvième jour de la neuvième lune du nom de Neuf Supérieur. A cette époque, les cornouiller sont rouges et éclatent de vie. On en cueille une grappe qu’on se pique dans les cheveux. Cela, dit-on, a la vertu de chasser les énergies malignes et permet d’affronter mieux l'hiver » (Coutumes et pays). 

Secrètement montré à P'ei Ti, 
au monastère de la Bodhi 

Comment rejeter la poussière du monde, 
M’épousseter de sa rumeur ? 
Vagabond à bâton de chénopode, comment retourner 
A la Source des Pêchers en fleur ? P. 214

 

Cheveux blancs 

Mon visage fleuri d’autrefois 
visage fleuri d'autrefois 
est un sourire déclinant. 
Mes cheveux blancs en un instant 
sont devenus flottant duvet. 
Tant d'ennuis en une vie 
vous entament le cceur –
Que verrouiller, sinon 
des portes vides ? P. 224

 

LE CHEVALIER DE L’EMPEREUR… 

 

En pleurant Tseu-siu, le sixième Tsou 

Une effraie entama le poème aux Longs Sables: ; 
La licorne a conclu l’essai du Tertre Tors.
Derrière les remparts a grandi votre voie. 
A l’intérieur des mers mon émotion s'épand. […]

En vous raccompagnant pour l'ultime départ –
Voyage de la boue qui retourne à la terre, 
Je vous dédie des vers qui sont un chant funèbre
Et vous offre un festin au titre de l’adieu. 

Je me souviens que nous allions main dans la main,
Et votre image en moi un instant ne s'entame. 
Dans les monts du Midi vivent force reclus ; 
L'orient de la Lo est peuplé d’immortels. 

privé de votre visage et de votre voix, 
Laisserai-je le samsâra vous emporter ? 
A la saison des fleurs nous buvions au Val d’Or – 
Nuits de lune honorant la Forêt des Bambous. […] P. 236, 237

 

Dame Si 

Que les faveurs du présent ne chassent point 
De la mémoire les bontés du passé !
La vue de la fleur emplit ses yeux de larmes – 
Jamais ne dit un mot au roi de Tch'ou ! P. 247 

 

POÈMES DE COUR 

A l’adepte K'iao 

Sur la mer en voyage aux Trois Iles,
Sous la Houai à la joie des Huit Héros – 
Assis, votre esprit embrasse mille lieues, 
Puis vous sautez dans une jarre ! 
Aux tours de Perle allé en fronçant la terre, 
Envoyez vos gamins de jade par le ciel. 
Offrez à boire en disloquant la coupe, 
Raccompagnez votre hôte en divisant le vent. 
Vieux-comme-le-Ciel promène ses énergies – 
Mon maître ne se sustente pas de vide. 
Pardonnez, Monseigneur, ces trépignements : 
Je ne sais que demander à l’immense Chaos ! P. 288

 

Audience matinale 

Blanche, pure, lumineuse étoile là-haut 
Dans l’immensité du ciel de l’aube –
Les sophoras brumeux ne lâchent pas la nuit, 
Les corbeaux du rempart s’envolent en criant.
Les premiers bruits tombent de la haute tour, 
Le pavillon du vestiaire est encore indistinct. 
Les bougies d’argent s’alignent –
Les cochers solennels passent la porte d'Or.


(« Au palais de la lune le vent tourbtllonne,
Aux terrasses égarées l’air est froid », 
Siao Tseu-liang scripsit. 
« L’écchelle dans les nues » rappelle Sie Ling-yun regrettant de n’avoir aucun ami pour partager sa secrète folie, avec qui il pourrait « grimper à l'échelle bleue des nues » pour accéder au vide. tout en s’aidant de « l’escabeau des monts ». 
« Les danseuses et les musiciennes divines apparurent tout à coup, chante le Lotus, dans le ciel vide, par centaines, par milliers et dizaines de milliers… » Et encore : « Prenez toutes les espèces de mondes qui forment un trichiliocosme et réduisez-les en poudre à encre. Ensuite, tournez-vous vers l’Orient et franchissez mille royaumes. Faites alors au pinceau un point d’encre, une tache aussi petite qu’un atome. Reprenez votre route dans la même direction et dépassez a nouveau mille contrées, puis posez votre deuxième petite tache. Quand vous aurez recouvert de petites taches noires le sol entier de l'univers, dites-moi, selon vous, à supposer bien sûr que vous en connaissiez toutes les frontières, combien vous aurez traversé de grands et de petits royaumes ! – Nous ne pouvons
le dire, vénérable seigneur… - Ô moines, tous ces pays que avez traversés, avec et sans pinceau, réduizez les en poussière, et pensez que chaque particule de poussière est une période cosmique. Il vous faudrait compter encore chacune de ces poussières pour connaître le nombre exact de milliards de milliards de siècles qui se sont écoulés depuis que l’être éveillé dont je vous parlais s'est libéré. Moi-même, qui ai tous les pouvoirs d’un "compreneur de réalité", je vois cette immensité, et elle ne m’impressionne guère plus qu'une simple journée…») P. 302, 304 


(Les Trois Cieux sont le « ciel pur et subtil », dimension jadine à l’énergie de pureté primordiale ; le « ciel laissé par Yu », dimension exaltée dont l’énergie jaillit du « jaune » primordial ; et le « grand ciel rouge », la dimension suprême, dont l'énergie est la blancheur primordiale… C*est ce qu'affirment les très ésotériques Sept tablettes dans un coffret de nuages… 
« J'ai souffert au Bonheur Lumineux et à l'auberge des Mûriers », écrit la farorite Pan dans son « Chagrin ». Le glossaieur Fou K'ien explique que c’étaient là deux hôtelleries où la favorite accoucha de fils qu’elle perdit par la suite. L'histoire du prince Li des Han dit que « le souverain aimait l'innocence du petit prince disparu ; il fit bâtir un temple pour penser à son fils, et dresser au bord du lac une terrasse pour, le regard songeur, attendre son retour…».)



Scrutant â l’ouest l’immense bassin du Chaos, 
L’œil se pose à l’est sur la cité des Poiriers. 
La montagne regarde l’hôtel du Joyeux Éclat, 
Les arbres sinuent au rempart des Phénix. 

Cinq lieutenants à la couleur des drapeaux, 
Mille portes pour la voix des tamiours –
Si l’histoire de l’anneau d’or se vérifiait, 
Vous pourriez renaître dans votre chambre peinte. P. 324


LE SECRET DE LA PEINTURE 

 

(Peinture centrée elle aussi sur le Vide et sur le jeu de l' Absence-Présence, où la Réalité suprême (sommets perdus dans les nuages blancs) est inaperçue et s’impose d’autant mieux… Ces sommets qui jouent à cache-cache avec le regard confèrent aux arbres et aux rochers une matière qui se rît des prétendues lois de la nature. La technique picturale de maître Wang et son intention créatrice, du fait même de leur liberté, participent là encore aux inventions et aux métamorphoscs universelles. Qu’on ne s’étonne donc pas de retrouver, par-delà la « recette » du maître, le sentier familier de « l’entrée dans la montagne ». Poésie et peinture ici sont tout un.
Quant à regretter la disparition des tableaux du poète… consolons-nous en songeant (et le malicieux Wang ne manque de nous suggérer) que cette peinture, n’ayant jamais cherché qu’à se dissoudre dans la brume de la Toute-Présence, trouve paradoxalement dans cette absence même un accomplissement rêvé…) P. 358

 

Le secret de la peinture 


Sur la Voie de la peinture, suprême est le lavis à l'encre,  car il commence par la nature en son essence et se poursuit à l’accomplissement de ses qualités à travers les créations-transformations. D'aucuns, en un minuscule dessin, parviennent à inscrire la vision de mille Iis : l’est, l’ouest, le sud et le nord semblent devant les yeux ; le printemps, l'été, l'automne, l’hiver naissent au bout du pinceau. […]
Cardez la pierres-à-encre dans votre main et, de temps à autre, laissez-vous aller au « recueillement ludique ». Au long de longs mois et de longues années, vous entrerez doucement dans une dimension subtile et mystérieuse. L'éveil merveilleux se passe de longs discours : que le bon  étudiant s’en réfère toujours aux règles de la méthode ! P. 359, 360

 

– LIVRE : QUELQUES PETITS EXTRAITS DE TEXTES DE C.G. JUNG DONT : "L'HOMME ET SES SYMBOLES"

La triste vérité est que la vie réelle de l'homme est constituée d'un ensemble complexe d'opposés inexorables : le jour et la nuit, la naissance et la mort, le bonheur et la misère, le bien et le mal. Nous ne sommes même pas certains que l'un l'emportera sur l'autre, que le bien triomphera du mal ou que la joie vaincra la souffrance. La vie est un champ de bataille. Elle l'a toujours été et le sera toujours ; s'il en était autrement, l'existence prendrait fin.

C'est précisément ce conflit intérieur qui a conduit les premiers chrétiens à espérer une fin prochaine du monde, ou les bouddhistes à rejeter tous les désirs et toutes les aspirations terrestres. Ces réponses fondamentales seraient franchement suicidaires si elles n'étaient pas liées à des idées et à des pratiques mentales et morales particulières qui constituent l'essentiel de ces deux religions et qui, dans une certaine mesure, atténuent leur rejet radical du monde.

J'insiste sur ce point parce qu'à notre époque, des millions de personnes ont perdu toute foi dans une quelconque religion. Ces personnes ne comprennent plus leur religion. Tant que la vie se déroule sans heurts, cette perte passe presque inaperçue. Mais lorsque la souffrance survient, la situation change. C'est alors que les gens commencent à chercher une issue et à réfléchir au sens de la vie ainsi qu'à ses expériences déroutantes et douloureuses.

Il est significatif que, d'après mon expérience, le psychologue soit davantage consulté par les juifs et les protestants que par les catholiques. On peut s'y attendre, car l'Église catholique se sent encore responsable de la 'cura animarum' (le soin du salut de l'âme). Mais à notre époque scientifique, le psychiatre se voit souvent poser les questions qui relevaient autrefois du domaine du théologien. Les gens sentent que leur vie serait, ou pourrait être, profondément différente s'ils avaient une foi vivante en un mode de vie porteur de sens, ou en Dieu et en l'immortalité. Le spectre de la mort qui approche constitue souvent un puissant moteur de telles réflexions. Depuis des temps immémoriaux, les hommes ont nourri des idées sur un Être suprême (unique ou multiple) et sur le monde de l'au-delà. Ce n'est qu'aujourd'hui qu'ils pensent pouvoir se passer de telles idées. » 

Les gens ne se rendent pas compte à quel point ils se mettent en danger lorsqu'ils n'acceptent pas ce que la vie leur présente, les questions qu'elle leur pose et les tâches qu'elle leur confie. Lorsqu'ils décident de s'épargner la douleur et la souffrance, ils cèdent à leur nature. Ce faisant, ils refusent de payer le prix de la vie et, pour cette raison même, la vie les égare souvent. Si nous n'acceptons pas notre propre destinée, une autre forme de souffrance prend sa place : une névrose se développe. Et je crois que la vie que nous avons à vivre est bien moins pénible qu'une névrose. Si je dois souffrir, alors que ce soit à cause de ma réalité. Une névrose est un mal bien plus grand. En général, la névrose est le substitut d'une fuite, d'un désir inconscient de tromper la vie, d'éviter quelque chose. On ne peut rien faire de plus que vivre ce que l'on est réellement. 

 

– LIVRE : "PSAUMES DU PÈLERIN", TOUKÂRÂM (POÈTE MYSTIQUE INDIEN - 1598 - 1650)

 

INTRODUCTION

Celui que les Yogis s’efforcent en vain d’atteindre. 
je l’ai vu, non Dieu plein de bonté.

Mon espoir a beau le contempler sans cesse,
jamais il n’est comblé.
 
A voir le Prince des Dieux, 
le doute me quitte, l’ambiguïté m’abandonne. 

Je l’ai vu sous ses formes infinies, 
revêtu d'immortalité. 

Quel sceau, dit Jnândév, 
as-tu pressé sur mon cœur indélébile ? 

En abandonnant le langage sur Dieu, Jnândév, à son tour. se lançait dans la grande aventure mystique qui tôt ou tard entraîne vers ses abîmes tout penseur hindou. Qu'est le savoir auprès de la vision ? Le Yogi s’efforce, le Bhakta appelle et désire. P. 21

 

I

Je compose des poèmes, dira-t-on ! 
Leurs mots ne sont pas les miens, mais ceux d’un autre.

Ce n’est pas mon art qui les revêt de beauté ;
Le Nourricier cosmique me fait parler. 

Je ne sms qu’un rustre, moi! 

Comment pourrais-je connaître les mots subtils ? 

Je parie, c’est Govind qui parle. 

Mon unique fonction, mesurer le chant :
son auteur, ce n’est pas moi, mais le Maître. 

Je.suis un simple secrétaire, dit Toukâ :
j'appose sur mes cahiers le sceau de son Nom. P. 37

 

XIV

D’un enfant gracile et nu
mon Dieu sombre prît le visage. 

Parmi ses vaches et leurs gardiennes  
il a visité Poundalik. 

 Ah, nudité radieuse ! 

Les mains posées sur les hanches, 
naïf et silencieux, debout 
il attend notre amour. 

Il ignore toute feinte
debout sur sa brique les pieds joints,
les mains aux hanches, tout simple. 

Pour nourriture, du riz, du caillé.
Sur son épaule un filet pour sa flûte et son pipeau :
dans sa main, le gourdin du berger. 

La rivière « Croissant de lune », charmante 
pour les jeux d’amour de Pândourang.

Son regard immobile contemple
le flot qui s’écoule au midi. 

Il donna à Ponndalik
de passer sur sa barque les ignorants. 

Habitant en Paradis, dit Toukâ,
il demeure aussi parmi les siens. P. 59


XXVIII



Au toucher du feu 
tout devient feu et le demeure. 

Nom, substance, nature, 
quand reste-t-il après ? 

Au toucher de la pierre magique
le fer devient parure au monde. 

Fleuves, rivières, ruisseaux 
au toucher du Gange, deviennent Gange. 

Au toucher du santal parfumé 
tout bois devient santal. 

Du toucher de leurs pieds 
les saints ont bénit Toukâ : 
où trouver dissemblance encore ? P. 76


XXXII

Plante-ton une porte étroite
entre deux espaces sans mur ? 

Pourquoi la clôture du silence
si la pensée vagabonde aux quatre coins du ciel ? 

On parade en habit dehors, 
chez soi, on couvre à peine sa nudité ! 

Les sens font notre âme chaotique, 
Que sert de mettre sa vitrine en ordre ? 

On plâtre son seuil de bouse purifiante
mais tout le sol de sa maison est un cloaque ! 

En fin de compte, dit Toukâ,
on se retrouve les mains vides. P. 82

XLII

Comment cueillir le pur sans l’impur ? 
Entre la chair et la peau, rien.

Nulle valeur ne rend 
petit ou grand devant Dieu. 

Puits, ruisseau, rivière, fleuve ; 
l’eau en est-elle différente ? 

Entre ses rayons de soleil choisit-il ?
Leur lumière toujours assèche l’humide. 

Le lait n’a pas des blancheurs différentes :
toutes les vaches donnent le même. 

Pas de glaise de composition différente : 
la forme seule des vases leur donne d’autres noms. 

Une seule façon de brûler pour le feu :
pour lui, pas de bois purs ou impurs. 

Une bonne cruche reste une bonne cruche, dit Toukâ, qu’on y mette du sucre, de l’ambroisie ou du poison. P. 93

 

Très belle leçon de vie mais aussi de travail, car, comme le dit le poète : « Comment cueillir le pur sans l’impur ? » Il y a, dans la globalité et l'interaction des choses du monde, cette similarité, cette appartenance entre tous les éléments de celui-ci, où il n'y a, de fait, aucune morale, aucun classement de valeur, ni aucune différence esthétique imposable.
Et dans mon art, je m'attelle à faire de même en travaillant avec une grande diversité d'images de provenances diverses, y compris des images au contenu très érotique et obscène car comment distinguer "le pur de l'impur" et qui en aurait le droit d'en décider ?

Cela me rappelle cette petite anecdote, car un ami français, qui, ayant lu mon dernier article : « Voiler et dévoiler l'érotisme & le sacré » (août 2026), m'a dit que c'était vraiment un très beau et intèrressant texte mais qu'il y avait cependant des passages avec lesquels il n'était pas du tout d'accord avec moi ! Car j'y avais dit, entre autres, que je n'aimais pas trop les très fameux esthétisants kouros grecs : comment donc ne peut-on pas aimer les kouros, qui sont au fondement même de l'esthétique occidentale. Mais, de facto, on ne peut nullement aimer l'ultime pureté ou beauté sans savoir que l'on va chier et pisser tous les jours… Et pour moi, les kouros ont vraiment l'air constipés et de plus, ont des toutes petites bites ! Reprénte-t-il alors l'éloge évident de l'impuissante force créatrice masculine ? 

Et dans ce monde-ci, tout peut exister et cohabiter ensemble et le Grand Cosmos n'a absolument rien a foutre de l'Art, ni des choix ou préférences esthétiques de telle, ou de telle autre ethnie, classe sociale ou culture, historique, classique ou pas… Car, au final, il n'y a que la Vie, la Mort ! Et la Sexualité entre les deux… et puis c'est tout ! Et tout ce qui ne parle pas de cette évidence-ci, m'ennuie énormément ! Soumettons-nous donc aux forces vitales inarrêtables et éternelles !

 

XLV

Un ver dans une figue, 
la figue est tout son univers. 

Combien-de figues sur un arbre?
Combien d’arbres sur les neuf continents? 

Ces continents, pour nous l’univers ; 
d’univers semblables, des infinités. 

Ainsi sur le corps du géant primordial,
il est une infinité de poils impossibles à nombrer. 

Des millions de géants semblables
sont entassés dans le ventre de mon Dieu. 

Et Iui, la joie infinie, 
s’est fait le petit enfant silencieux de Joie. 

Jeu mystérieux du Seigneur! 
Il s’est rendu accessible à Toukâ 
sous sa parure de joie totale. P. 97

LXIV

A la fraîcheur de l’ombre qu’elle me donne, 
ma mère Vithaï laisse monter son lait d’amour. 

J’irai dans son giron placer mes lèvres 
sur son sein et boire tout mon soûl.

Mon corps s’est nourri du lait de grâce
qu’elle fit couler pour moi :
cette ambroisie m’a redonné la vie. 

La joie dans mon cœur comble tout l’espace 
et se gonfle comme une mer. 

On s’égare, on tombe : elle souffre. 
Devant, derrière, elle m’entoure et me protège. 

J'ignore l’inquiétude, dit Toukâ,
Je suis le petit enfant chéri de Vithaï. P. 116

LXXV

Le cochon savoure l’ordure ;
quel goût présente pour lui une friandise ? 

Qui n’aime pas Dieu, chérit le mensonge : 
que lui importe la douceur de la vérité ? 

Donne à ton chien des nourritures ambrosiaques :
il ne pense qu'à ses os! 

Donne du babeurre au serpent, dit Toukâ, 
il te recrache un poison mortel. P. 129

XCIV

Aux saints qui vont à Pandhari, 
je confie ce message :

Ne me laisse pas sortir de ta mémoire, 
c’est moi Toukâ, ton serviteur, qui t’en prie. 

Le balai au porche de ton temple. 
c’est moi, toujours. 

Les sandales, les savates à tes pieds, 
mon corps, mon âme. 

Le crachoir où jeter ta chique de bétel, 
c’est moi, la bouche béante. 

La fosse où tombent tes excréments, 
c'est ma carcasse. 

La terre que foulent tes socques,
c’est moi, en dessous. 

O mon Seigneur de Pandhari, dit Toukâ, 
ne m’exile jamais loin de ton toucher. P. 150

CI

Toi, tu prends forme, 
Moi, je renais sans cesse :
tous deux à la poursuite de l'union.  

Ma joie, ton corps,
tes délices, ma présence. 

Je te donne visage 
tu me rends infini.

Nous deux, un seul corps.
Un nouvel être est né. 
Le Toi-moi, le moi-Toi. 

Entre nous plus de différence, 
moi Toi, Toi Toukâ. P. 160


COMMENTAIRES 

VII

La mort n’est pas un terme : elle n’atteint que le corps. Tous les bûchers qui brûlent aux rives des fleuves de l’Inde et reçoivent les cadavres comme une ultime « offrande » ne touchent pas les âmes vivantes : les fièvres non plus, dont la cause peut être physique, psychique ou démoniaque. Aucune œuvre, même la plus méritoire ne peut consumer les liens de l’homme avec le cycle, puisqu’elle est encore acte. Toukâ joue sur les deux sens du mot 'tâpa' qui signifie et la brûlure du feu et la mortification de l’ascèse. […]

Ces trois voies ont toujours eu et continuent d'avoir des tenants à l'intérieur de l'indouisme. Pour Toukâ ce sont de fausses voies, car tout effort humain est condamné à rester humain, c'est à dire à échouer dans sa tentative de dépasser l'humain. Deux moyens complémentaires peuvent seuls opérer ce dépassement : le nom du Seigneur, la grâce des saints qui sont les deux bâtons du pèlerin sur la voie de l'amour.

VIII

Pour échapper au néant, Toukâ a choisi I'amour. Mais  I'amour est d’abord lucidité sur son néant. Et cela nous découvre le paradoxe fondamental de la voie de l’amour qui n'est pas quiétisme. Au premier abord, on pourrait penser qu'elle se situe sur le plan de l’affectivité, donc sur celui d'une experience du cœur, une extase. Et si l'on ne lisait que les derniers psaumes de ce recueil, on serait tenté de tomber dans cette interprétation erronée. La voie de l’amour est de l’ordre de la foi : c’est par et dans la 'bhakti' que le concept de foi est entré dans la synthèse indouiste. P. 168, 169


XVI

Cela explique la prodigieuse luxuriance et l'audace des images que les mystiques indous utilisent pour décrire leur expérience intérieure. P. 175

 

C'est exactement se qu'il se passe aussi dans mon travail ! De l'audace ! toujours de l'audace ! Chaque expérience intérieure et spirituelle est un combat à mort pour la Vie ! Destruction - luxuriance myriadique du vivant - construction !

XLI

Ainsi, même le monde intérieur fait partie de l'illusion cosmique. Toukârâm n'est pas le premier indou à avoir 
signalé l'irréalité de ce monde-ci : c’est le thème central de la pensée védantique. Mais alors que pour un Sankara le cosmos n'était qu’illusion, le seul salut possible étant la suppression radicale de cette magie par la connaissance, pour un Toukârâm, le monde est une parole qui n’est comprise que quand elle se tait. P. 190

XLIII

Toute chose dans le monde signifie autre chose que ce qu’elle manifeste ; Dieu, pour Toukârâm, est en toutes choses. mais en tant qu'il leur est absent. P. 191

LVII

Mais n’oublions pas qu’en dehors du cercle restreint des pandits, l’Inde ignore le 'Véda' dont elle ne connaît plus guère que l'hymne au Pouroucha cosmique qui commence ainsi :

« Le Pouroucha à mille têtes, mille yeux, mille pieds
après avoir couvert la terre de toute part
à débordé de dix doigts. »

Le 'Véda' nous donne connaissance de l’infinité éternelle de Dieu, mais sous cette forme il est incommensurable à l'expérience humaine. Ainsi, en nous révélant cet aspect du divin, il nous rend impossible la vision même de Dieu, car nous n’avons que « des yeux de moustique » : « Tu ne peux me voir, dit Krichna à Arjoun, si tu n'as que tes yeux naturels. » P. 196

LXX

Le Nom est comme ces lianes aux fleurs écarlates qui s’enroulent autour des piliers extérieurs des temples dans la campagne, ou comme un navire (cf. thème du passeur) ou comme un arc et des flèches pour transpercer l’âge de fer (Kali-youga), etc. 

LXXI

Le nom de Dieu possède en effet une vertu propre, dont on bénéficie quand on le répète indéfiniment, non seulement en vertu des résonances psychologues de la répétition (japa) d'une même syllabe, que toutes les religions connaissent bien et utilisent, mais surtout et d’abord parce que dire le nom de quelqu’un c’est l’appeler, et dans le cas de Dieu, le rendre présent. Dieu habite dans son nom ; en le répétant, nous le faisons habiter en nous. P. 202


– LIVRE : "LES ÉTOILES DE COMPOSTELLE", HENRI VINCENOT


« À preuve Compagnon : j’ai mis mon signe sur la colonne que vous voyez là-bas. Allez-y voir !
 On y allait, et on voyait effectivement un signe gravé dans le fût de la colonne, à hauteur d’homme. Un signe qui ressemblait un peu à une amande, avec deux lignes courbes rejoignant les deux sommets.
- Et qu’est-ce qu’il signifie, ton signe, prophète ?

- Tu le vois, il représente une fente par où tu es passé pour sortir de ta mère et venir vagir en ce monde, Compagnon! C’est la 'Vulve du Monde'. J’ai choisi ce signe parce qu’il est l’origine de toute humanité, couillon ! 
Où allait-il chercher tout ça ? »

 

 

– TEXTE À PROPOS DES ḌĀKINĪS 

(Une dakini[a] est un type de déesse présente dans l'hindouisme et le bouddhisme. Dans les textes hindous anciens et dans le bouddhisme ésotérique d'Asie de l'Est, ce terme désigne une race de démones qui se nourrissaient de la chair et de l'essence vitale des humains.) WIKI


Pour obtenir rapidement les effets de l’utilisation de l’énergie sexuelle afin d’atteindre la grande félicité sans tomber en enfer, la protection et la grâce des ḍākinīs sont essentielles.
Lorsque l’on reçoit la grâce des ḍākinīs, d’innombrables ḍākinīs viennent directement vous accueillir au bardo, brandissant des crochets rouges ou des nœuds coulants.
Elles arrachent la conscience (lumière claire) du pratiquant sur le point d’être emporté par les vents karmiques et l’élèvent vers le paradis des ḍākinīs comme un coup de foudre.
Il s’agit moins d’une douce consolation que d’une « opération de sauvetage » typiquement brutale et dynamique des ḍākinīs.
Dans le paradis des ḍākinīs — le royaume de la grande félicité bouillonnante (mahasukha) —, on vous accorde un grandiose orgasme cosmique.

Utiliser l’énergie sexuelle, qui est le mécanisme même de l’univers, pour se libérer des souffrances — c’est-à-dire pour réaliser la nature de Bouddha — est bien plus efficace que les koans ou le vipassana, même si cela comporte également de grands risques. Dans l’histoire du tantrisme, on dit qu’une mauvaise utilisation de l’énergie sexuelle conduit inévitablement à tomber en enfer.

Cependant, ce n’est pas comme s’il n’existait aucun moyen d’y remédier. Ainsi, le simple fait de suivre le flux naturel en soi permet d’atteindre la libération.


PAYSAGES ÉROTIQUES / OÙ COMMENCE ET OÙ S'ARRÊTE L'EXOTISME ?

 

– AU SUJET DU CHAMANISME SIBÉRIEN, DE SES RITUELS ET DU VOYAGE DE L'ÂME DES MORTS (Wikimedia Commons⁠)

 

Lire cet article et tous les livres et témoignages sur le chamanisme et toutes les pratiques spiritulles véritales et sincères (difficle cependant à définir) me plonge dans un êtat de sidération et d'effroi ; car en effet, avec la disparition de tout accopagnement religieux lors du décés de nos proches et, puis plus tard de nous-même, on a l'impression, qu'il ne nous reste absolument plus rien, même plus de réminiscence des innombrables rituels qui accompagnérent notre humanité depuis qu'elle s'était révélé et développée à elle même ? 

Pourquoi alors avoir abandonné tous ses rituels et croyances ? En sommes-nous plus libres ? C'est une question qui reste, aujourd'hui, absolument sans aucune réponse mais cependant, je sens, bien profondément, qu'il nous manque à tous, quelque chose d'essentiel et de vital, même dans la mort !


Pour certaines traditions autochtones de Sibérie, la mort ne signifiait pas la destruction d’une personne. Il s’agissait d’un changement de lieu au sein d’un ordre d’existence plus vaste.
Cette distinction est importante. Si l’on croyait que les morts restaient liés aux vivants et aux ancêtres, les funérailles ne consistaient pas simplement à se débarrasser d’un corps. Elles marquaient un changement dans la relation. Le défunt ne faisait plus partie du foyer de la même manière, mais le lien ne disparaissait pas nécessairement.
La conviction profonde était qu’une personne existait à travers ses relations avec sa famille, ses ancêtres, les animaux, la terre et les forces spirituelles. La mort modifiait ces relations plutôt que de simplement y mettre fin. Les défunts pouvaient passer du statut de membres de la communauté des vivants à celui de membres du monde ancestral.
C’est pourquoi la séparation revêtait une grande importance. Dans certaines traditions, la période suivant la mort était considérée comme une transition au cours de laquelle le défunt devait être dûment séparé des vivants. Les rituels pouvaient protéger le foyer, établir des limites et aider à placer les défunts dans le monde des ancêtres.
Là où existaient des traditions chamaniques, un chaman pouvait jouer le rôle de spécialiste des rituels et d’intermédiaire entre différents mondes. Dans certaines cultures, on recourait aux tambours, aux chants et aux voyages rituels pour communiquer avec les esprits ou guider les défunts. Le chaman n’était pas simplement un magicien. Son rôle était lié au maintien des relations entre les humains, les ancêtres et l’ordre spirituel au sens large. Les animaux, le feu et les offrandes funéraires revêtaient également des significations spécifiques selon les cultures. Les animaux pouvaient être sacrifiés ou associés au statut social, à la protection et au voyage des défunts. Le feu pouvait avoir des fonctions protectrices ou purificatrices. Les objets placés auprès des morts pouvaient refléter le statut social, l’identité ou les croyances concernant ce dont on avait besoin après la mort.
La leçon sous-jacente portait sur le maintien de l’équilibre. Il fallait accorder aux défunts la place qui leur revenait, les vivants devaient poursuivre leur vie, et le lien avec les ancêtres devait rester intact. La mort ne signifiait donc pas nécessairement qu’une personne cessait d’exister. Elle signifiait que cette personne entrait dans une relation différente avec sa famille, sa communauté et le monde qui l’entourait. Les funérailles constituaient le processus qui rendait cette transformation possible. 

 

– ARTICLE :  "MONSIEUR EINSTEIN... CROYEZ-VOUS EN DIEU ?"

 

Quand Albert Einstein donnait une conférence dans les nombreuses universités des États-Unis, la question récurrente que lui faisaient les étudiants était :

Vous, Monsieur Einstein... Croyez-vous en Dieu ?

Ce à quoi il répondait toujours :
- Je crois au Dieu de Spinoza.
Seuls ceux qui avait lu Spinoza comprenaient ...

Spinoza avait passé sa vie a étudier les livres saints et la philosophie, un jour il écrivit : 

Je ne sais pas si Dieu a réellement parlé mais s'il le faisait, voici ce que je crois qu'il dirait au croyant :

Arrête de prier et de te frapper à la poitrine !
Ce que je veux que tu fasses, c'est que tu sortes dans le monde pour profiter de ta vie.
Je veux que tu t'amuses, que tu chantes, que tu t'instruises... que tu profites de tout ce que j'ai fait pour toi.

Arrête d'aller dans ces temples sombres et froids que tu as construit toi-même et dont tu dis que c'est ma maison !
Ma maison est dans les montagnes, dans les bois, les rivières, les lacs. 
C'est là où je vis avec toi et que j'exprime mon amour pour toi.

Arrête de m'accuser de ta vie misérable,
Je ne t'ai jamais dit qu'il y avait quelque chose de mal en toi, que tu étais un pécheur, que ta sexualité ou ta joie étaient une mauvaise chose ! 

Alors ne me blâme pas pour tout ce qu'ils t'ont dit de croire.
Arrête de ressasser des lectures sacrées qui n'ont rien à voir avec moi. 
Si tu ne peux pas me lire à l'aube, dans un paysage, dans le regard de ton ami, de ta femme, de ton homme, dans les yeux de ton fils...Tu ne me trouveras pas dans un livre !

Arrête de te faire peur. 
Je ne te juge pas, je ne te critique pas, je ne rentre pas en colère et je ne punis pas. 
Je suis pur amour... je t'ai rempli de passions, de limitations, de plaisirs, de sentiments, de besoins, d'incohérences...et je t'ai donné le libre arbitre... 

Comment puis-je te blâmer si tu réponds à quelque chose que j'ai mis en toi ? 
Comment puis-je te punir d'être ce que tu es, si je suis celui qui t'ai fait ? 
Tu penses réellement que je pourrais créer un endroit pour brûler tous mes enfants qui se comportent mal, pour le reste de l'éternité ?
Quel genre de Dieu peut faire ça ? 
Si j'étais ainsi, je ne mériterais pas d'être respecté. 
Si je voulais juste être vénéré, je n'aurais peuplé la terre que de chiens. ..
Respecte tes semblables et ne fais pas ce que tu ne veux pas pour toi.
Tout ce que je te demande, c'est que tu fasses attention à ta vie, que ton libre arbitre soit ton guide. 

Toi et la nature vous constituez une seule entité... alors ne crois pas que tu as un pouvoir sur elle. 
Tu fais partie d'elle. 
Prends-soin d’elle et elle prendra soin de toi. J'y ai mis et rendu accessible tout ce qu'il y a de bien pour toi et j'ai rendu difficile d'accès ce qui ne l'est pas. 
Ne mets pas ton génie à y chercher ce qui est mauvais pour cet équilibre. 
A toi de garder intact cet équilibre. 
La nature elle, sait très bien le garder, juste ne la trouble pas !
Je t'ai rendu absolument libre.
Tu es absolument libre de créer dans ta vie un paradis ou un enfer.
Je ne peux pas te dire s'il y a quelque chose après cette vie, mais je peux te donner un conseil,
Arrête de croire en moi de cette façon,
Croire, c'est supposer, deviner, imaginer. 
Je ne veux pas que tu crois en moi, je veux que tu me sentes en toi. 
Que tu me sentes en toi quand tu t'occupes de tes moutons, quand tu abordes ta petite fille, quand tu caresses ton chien, quand tu te baignes dans la rivière.... 
Exprime ta joie et habitue-toi à prendre juste ce dont tu as besoin ! 

La seule chose sûre, c'est que tu es là, que tu es vivant, que ce monde est plein de merveilles...et que dans toutes ces merveilles tu es capable de savoir exactement ce dont tu as vraiment besoin.

Ne me cherche pas en dehors, 
Tu ne me trouveras pas.... 
Je suis là... La nature, 
Le cosmos... C'est moi. 
(Extrait de Baruch Spinozza) 

 

— TEXTE : AU SUJET DE LA MORT, LE BARDO THODOL : "L’ESSENCE DU « YOGA TANTRIQUE TIBÉTAIN SANS ÉGAL » RÉSIDE DANS LE FAIT QU’IL PERMET UN « ÉVEIL PHYSIOLOGIQUE (SOMATIQUE) » RESTÉ CACHÉ PENDANT DES CENTAINES D’ANNÉES."
[Il y a plus de 1 000 ans, un texte a été rédigé qui n’expliquait pas comment mourir. Il abordait une question bien plus étrange encore : que se passe-t-il lorsque tout ce qui nous permet de nous définir disparaît ? Le "Bardo Thodol", connu sous le nom de « Livre des morts tibétain », s’articulait autour de ce mystère.]

 

J'ai lu ce livre il y a déjà bien longtemps et je suis retombé sur cet extrait récemment. Je comptais juste le citer comme ça, un peu innocemment, sans commentaires aucun et sans y prendre trop garde. Mais force est de constater que c'est un texte très profond, très juste et qui contient des "INFORMATIONS" très pratiques. C'est une nomenclature, une liste exhaustive des choses véridiqes qui nous arrivent à tous, lors du pocessus de la mort. Occidentaux, Orientaux, pauvres, riches, enfants ou veillards, hommes ou femmes ou même animaux, ce proscessus de la mort du corps physique est notre lot commun inévitable à tous. La grande sagesse et connaissance que les moines et chamanes tibétains ont encore aujourd'hui, ou du moins, avaient, de ces processus d'évaporation corporelle, de démantèlement et d'annihilation du corps physique et de l'ego sont totalement exactes et parfaites. 
Et je ne pense pas, personnellement que ce soit ou puisse être une autre illusion culturelle ou mystique ; puisque j'ai pu moi-même rencontrer ses différentes lumières "extatiques", même la "Lumière Claire" lors de transes chamaniques. Par contre, je n'ai jamais rencontré la "Lumière Noire", mais je laisse cette lumière-là à ceux qui ont l'habitude… petite blague d'artiste français, peu connu, au sujet d'un autre artiste français, très connu celui-ci (Pierre Soulages), pour ses lumières noires, voire ultra-noires !… Mais que voulez-vous, l'humour et les petites moqueries font aussi partie intégrante de la Vie !

Revenons à notre sujet, ce qui est passionnant, dans toutes ses sagesse orientales, c'est la somme d'informations pratiques, pour y revenir et le répéter, qu'ils nous ont laisées et transmises et dont persone ne se soucie vraiment plus ici actuellement, en Occident ; où, les cultes des morts ont pratiquement tous disparu et où même en Suisse, pays où on ne peut plus être traditionaliste, d'innombrables Églises ont déjà fermé leurs portes… Et où l'Art et la spriritualité, ou les spiritualités, ne s'occupent partiquement plus aucunement de ces sujets là. Ou alors chez ceux que l'on appelle les artistes qui pratiquent l'Art Brut, de l'Art non conventionnel et non codifié. Sinon, alors, tout le monde est vraiment fasciné par un Art Contemporain 'obscénique', simpliste et débile, essentiellement a-spirituel ! Et les gens qui en ont les moyens, achètent uniquement de l'Art pour gonfler leurs egos déjà bien outrageusement surdimentionnés… 
Mais qui parle encore aujourd'hui vraiment de ce qui nous arrive collectivement ? Dans cette espèce de société "post-âmique", post-spirituelle, et pré-apocalytique. Je rappelerai ici, une nouvelle fois, ces deux belles citations de Maurice Maeterlinck déjà citées de nombreuses fois mais qui introduisent très bien ce beau texte du Bardo tibétain :

"Il y a vraiment des siècles où l’âme se rendort et où personne s’en inquiète plus." 
"A une époque très reculée de l’histoire de l’Inde, l’âme doit s’être approchée de la surface de la vie jusqu’à un point qu’elle n’atteignit jamais plus. […] Rappelez-vous la Perse, par exemple, Alexandrie et les deux siècles mystiques du Moyen Age." Le trésor des humbles, Le réveil de l’âme, Maurice Maeterlinck  

 

La grandeur du Vajrayana — Son nom sanskrit signifie « véhicule » (yâna) du diamant ou adamantin (vajra) est décrite par ses pratiquants comme l'indestructible et brillant comme l'ultime réalité, ou de « foudre », destructrice de l’ignorance, et voie d'une rapidité fulgurante.— ne consiste pas à imaginer un paradis mystique, mais à observer avec précision le processus physique naturel par lequel le système nerveux humain se démantèle, puis à le « pirater » pour en faire un outil d’éveil. Lorsqu’un être humain est confronté à la mort, les énergies de la Terre (地), de l’Eau (水), du Feu (火) et du Vent (風), qui soutiennent le corps s’effondrent les unes après les autres, pour finalement être aspirées dans le canal central (nadi central) situé au cœur de la colonne vertébrale. À ce moment-là, chacun traverse la lumière blanche, la lumière rouge et l’obscurité totale (les quatre Vides) pour révéler la lumière transparente ultime (la lumière claire). 
Mais les gens ordinaires perdent conscience (s'évanouissent) au milieu d’une terreur extrême et du tourbillon du karma, ne parvenant pas à reconnaître cette lumière et étant précipités dans la vie suivante (une autre renaissance) dans un état inconscient. Étonnamment, nous subissons exactement ce « processus de mort en quatre étapes » au sein de notre système nerveux chaque nuit lorsque nous nous endormons. À l’instant où la conscience éveillée (l’ego) passe à un sommeil profond et sans rêves (l’état de lumière claire), nous ne pouvons supporter l’abîme de cette lumière noire, et le voile de la conscience se rompt. Chaque nuit, nous entrons dans l’état du Bouddha (le Vide) sans toutefois le reconnaître. Ainsi, la pratique du Vajrayana s’appuie sur cet effondrement du canal central (concentration d’énergie dans le canal central). L'essence du tantra du yoga suprême tibétain réside dans le fait qu'il permet de capter un phénomène qui se produit lors de la mort ou du sommeil, et de le cultiver au niveau du bindu indestructible du chakra du cœur, dans un état de conscience claire et vivante, où la lumière qui émerge est vécue à travers les quatre étapes suivantes… 
En d’autres termes, les quatre étapes de la lumière que le système nerveux et la conscience traversent juste avant que la « lumière claire indestructible » n’explose, sont appelées les « Quatre Vides » dans le Vajrayana. 

— 1. Apparence (顯) : Le déversement de la lumière blanche de la lune (lumière blanche). Tension visuelle : une vision surgit, comme si une lumière blanche, transparente et froide, remplissait un ciel d’automne clair et sans un seul nuage. Mécanisme somatique : le bindu blanc (goutte blanche de conscience) situé au sommet du crâne fond et descend vers le cœur le long du canal central. La sensation de fraîcheur du lasso de vajra s’active, accompagnée de la puissante force inhibitrice du nerf vague, créant une étape où l’on perçoit le courant froid descendant le long de la colonne vertébrale. À ce stade, les 33 discriminations grossières qui constituent la conscience cessent. 

— 2. Augmentation (增) : La montée en puissance de la lumière solaire rouge (lumière rouge). Tension visuelle : Le clair de lune blanc s’estompe, laissant place à une vision où la lumière solaire rouge teinte violemment le ciel. C’est comme contempler un coucher de soleil. Mécanisme somatique : Cette fois, le bindu rouge (goutte rouge de conscience, ceinture) en sommeil dans le bas-ventre jaillit vers le cœur, au rythme de violentes respirations venant de la colonne vertébrale. L'accélération et la chaleur extrêmes du système nerveux sympathique explosent à mesure qu'elles remontent le long des vertèbres thoraciques 5 et 6, anéantissant même les 40 consciences subtiles liées au désir. Le royaume rouge périt dans la chaleur torride, activant ainsi le royaume de la colère. 

— 3. Réalisation (得) : L’obscurité totale de l’abîme (lumière noire). La lumière rouge s’estompe, et une obscurité absolue (black-out) descend telle un ciel nocturne d’un noir de jais, sans lune ni étoiles. C’est la lumière noire de Rembrandt. Mécanisme somatique : dans l’état de vide résultant d’une expiration complète suivie d’une rétention (bahya kumbhaka), le bindu blanc descendant d’en haut entre en collision frontale avec le bindu rouge jaillissant d’en bas, exactement au centre de la poitrine (espace post-diaphragmatique), et les deux, s'emboîtant l’un dans l’autre. À l’instant où la tension atteint son paroxysme, alors que l’accélérateur et le frein s’enclenchent à 100 %, même le « moi » subtil qui subsiste se dissout, et le pratiquant fait l’expérience d’un évanouissement momentané ou d’un arrêt complet de l’ego. La peur surgit à ce stade, empêchant le passage à l’étape suivante. 

— 4. Lumière claire (正光明) : L’éclat de l’aube transparente. Tension visuelle : L’obscurité totale se déchire, et la lumière la plus pure, vide et transparente — sans aucune couleur ni tache, juste avant l’aube — explose. Mécanisme somatique : en une fraction de seconde, lorsque le minuscule bindu indestructible, de la taille d’une graine de moutarde, situé au centre du cœur, finit par se fendre, incapable de résister à la pression extrême de la lumière noire. Dans ce palais vide de la force vitale des dakinis*, où toutes les dualités (accélérateur et frein, mâle et femelle, feu rouge et feu blanc) : le fusible, l'intuition cosmique (mahamudra), s'empare pleinement de la colonne vertébrale physique.

* Parfois acolytes d'une grande divinité comme Kâlî ou Chandi (Dourgâ), parèdres féroces de Shiva, les dākinīs dans l'hindouisme ont un aspect terrible, parfois plusieurs visages : les dâkinîs sont « des démons-femelles, mangeuses de chair crue. (...). Comme les déesses qu’elles servent, elles mettent leur agressivité au service des dieux ou de ceux qui leur rendent un culte. Messagères et psychopompes, elles hantent les champs de bataille et les cimetières.


Jean-Pierre Sergent, atelier de Besançon, le 13 septembre 2026


AUTRES LIVRES LUS OU EN LECTURE EN 2026, ET À EN RETRANSCRIRE CERTAINS EXTRAITS :

– "SMARA, CARNETS DE ROUTE D'UN FOU DU DÉSERT", MICHEL VIEUCHANGE

– "ESSAI SUR SCHELLING, LE RESTE QUI N'ÉCLÔT JAMAIS", SLAVOJ ZIZEK

– "LE GAI SAVOIR", NIETZSCHE

– "INITIATION À LA SYMBOLIQUE ROMANE", MARIE-MADELEINE DAVY