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Jean-Pierre Sergent

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NOTES DE BESANÇON [2026], EXTRAITS, FLORILÈGES & MORCEAUX CHOISIS [PARTIE 2]

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NOTES DE BESANÇON 2026 [PARTIE # 2]

 

– AU SUJET DES NOTES 2026 DEUXIÈME PARTIE, 25 MAI 


« Tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'ou la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement. » André Breton, Les manifestes du surréalisme (1930), in Georges Bataille, La littérature et le mal, Notes, P. 160

Mon travail à l'écriture de ses Notes, depuis des années déjà, se présente comme un ensemble, une globalité, une sorte de journal quotidien, comme le travail d'un de ses moine copiste du Moyen Âge. Un peu comme dans le film "Le Nom de la rose" de Jean-Jacques Annaud (1986), inspiré du roman éponyme d'Humberto Eco, ou dans le film de Pasolini, "Le Décaméron" (1971), ou le livre de Boccace ; ou également aussi dans "Le Roman de la Rose" (XIIe siècle de Guillaume de lorris et Jean de Meung), où dans lequel le temps s'étire inexorablement, interminablement, ce temps infini du désir de l'homme envers et pour le sexe fascinant, la "Rose-Vulve" quasi impénétrable de la femme etc. etc. 

Dans tous ses livres et films, l'on voit souvent ses moines copistes travaillant inlassablement, studieusement, silencieusement, minutieusement et spirituellement, à copier des livres essentiels sur des pages de parchemin, images et textes (avec parfois quelques petites notes, ironiques et personnelles cette fois, en mages de ces magnifiques parchemins) et n'oublions bien sur pas, les beaucoup trop rares et précieux codex mayas et aztèques, tous les autres ayant été brûlés par les conquistadors espagnols…
Tout ceci s'étant produit bien avant que l'imprimerie ne soit inventée par Johannes Gutenberg car avant cela, il fallait alors trois ans pour reproduire une bible ! Et alors, entre 1452 et 1455, la Bible à quarante-deux lignes a été imprimée à environ cent quatre-vingts exemplaires… Afin que l'on puisse depuis, la reproduire mécaniquement et la diffuser enfin ? Question posée ? 

Or, mon travail intériorisé de copiste, puisque je scanne ainsi manuellement tous les textes et les recopie, par la suite dans les pages de mon site internet qui leur sont consacrées ; me permets, en quelque sorte d'accéder, à nouveau, dans un monde contemporain qui va beaucoup trop vite ; à une certaine intériorité, comme en récitant une prière ou un mantra tibétain. 

Ce pur geste de gratuité, me permets, peut-être, même au-delà des messages que les auteurs cités ne le permettre, de me raccrocher ainsi à l'ensemble du monde, dans un au-dehors et dans un au-delà du temps, où peuvent-être retrouver les myriades de morts ou quelques vivants privilégiés et de rentrer ainsi, dans une communauté humaine de la pensée, de l'interrogation, des réponses et des questions, que tous les hommes "historiques" ont eu depuis que, durant ces quelques millénaires de l'écriture créée, en bref, les livres existent. Voici pour le texte et certaines images mais, pour l'image seule enfin, l'invention préhistorique est beaucoup plus ancienne car il y a bien sûr toutes les grottes ornées et l'art rupestre et pariétal datant de plus ou moins trente mille ans qui en témoigne…

Citons comme récits et livres des plus anciens, qui souvent étaient racontés par des conteurs et des poètes comme les épopées d'Homère... il y a bien sur et ce depuis l'invention de l'écriture cunéiforme sumérienne, la magnifique épopée de Gilgamesh et Agga, du troisième millénaire av. J. C. et le Livre des morts des Anciens Égyptiens*, moins 3150 av. J.-C, que j'ai eu la grande chance de découvrir dans la première pyramide de Djéser**, lors d'u voyage en Egypte avec mon grand-père Maurice et ma sœur Marie-Paule, et à l'intérieur de laquelle, est gravé au burin, dans d'immenses bloc de pierre de granites monolithiques, l'intégralité de ce Livre des morts. Redondances alors donc ou culture originelle précautionneuse, créer dans cet endroit, le tombeau du pharaon Djéser. Son sarcophage et son corps embaumé était placés, au cœur même de cette pyramide, enveloppé, momifié d'onguents de parfums de myrrhe et de goudron, entourés de symboles, d'enchantements magiques et le tout, installé dans une salle secrète inviolable, dont tous les murs sont couverts partout de hiéroglyphes contant les conditions de l'être, de son voyage initiatique, pendant, après et au-delà de la mort ! N'en rajoutons plus, avec toutes ses précautions, les égyptiens ne pouvait pas perde, comme nous autres pauvres mortels, leur vie éternelle, respect et amour !
Et puis bien sûr, n'oublions pas aussi les 108 Upanishads (livre hindou datant de moins 800 à 500 av. J.-C.), qui est mon livre favori et que je relis souvent… 

Ainsi, toutes ces lectures et copiages, me place et me ramènent à une certaine humilité devant la Grande Histoire Humaine, devant la et les cultures du monde, sans oublié bien sûr tous les peuples premiers, qui n'avaient pas d'écriture, bien sûr… Ce travail laborieux me plonge dans un ravissement devant l'invention et l'ingénuité humaine, bien inférieure, bien sûr au rapport global à la Création, non pas biblique mais de l'ensemble des choses, des organismes, des animaux, des humains, des plantes, des étoiles et du cosmos existant dans leurs intégralités. Cette humilité nécessaire, cet espoir et cet émerveillement devant l'ensemble des bagages culturels crées, par nous autres êtres humains, artistes écrivains, peintres, musiciens et poètes, me semble importante, essentielle et même toujours accueillante à l'autre, quel qu'il soit, artiste ou pékin moyen ! Alors bonne lecture…

« L'interminable nombre de mes jours ici
Ne me parait rien de plus que l'instant d'un clin d'œil ; 
Et quand viendra mon heure, au moment de Partir, 
Mes tout derniers regards, encor diront merci. »

Novalis, Henri d'Ofterdingen


* Le "Livre des morts des anciens Égyptiens" a pour véritable titre, à l'époque de l'Égypte antique, "Livre pour sortir au jour". Le « jour » en question est celui des vivants, mais aussi de tout principe lumineux s'opposant aux ténèbres, à l'oubli, à l'anéantissement et à la mort. Dans cette perspective, le défunt égyptien cherche à voyager dans la barque du dieu soleil Rê et à traverser le royaume d'Osiris (version nocturne du Soleil diurne en cours de régénération). 

** Située à Saqqarah, en Égypte, la pyramide à degrés de Djéser est un monument emblématique de l’Ancien Empire et l’une des grandes innovations architecturales de l’histoire. Conçue sous le règne du pharaon Djéser (vers 2 630 av. J.-C.) par l’illustre architecte Imhotep, elle marque un tournant majeur dans l’évolution des constructions funéraires. WIKI

 

Jean-Pierre Sergent, atelier de Besançon, dimanche 25 mai 2026 | NB : CE TEXTE EST EN COURS D'ÉCRITURE & N'EST NI RELU NI CORRIGÉ !


– QUESTION-RÉPONSE : AU SUJET DE L'UTILISATION SYSTÉMATIQUE DES IMAGES PORNOGRAPHIQUES DANS MON TRAVAIL ? | 
22 MAI 2026

« Quelque chose est en nous de passionné, de généreux et de sacré qui excède les représentations de l'intelligence : c'est par cet excès que nous sommes humain. Nous ne pourrions que vraiment parler de justice et de vérité dans un monde d'automates intelligents. » P. 107, Georges Bataille, La littérature et le mal, Proust

Utiliser, dans mon travail, les images mainstream pornographiques de manière "ethnographique" (Étude descriptive des activités d'un groupe humain déterminé : techniques matérielles, organisation sociale, croyances religieuses, mode de transmission des instruments de travail, d'exploitation du sol, structures de la parenté)… Car, qu'on le veuille ou non, la pornographie représente une énorme part des activités de notre société humaine contemporaine et cela, à un niveau jamais atteint jusqu'alors et dans aucune autre société, où qu'elle se trouve et à n'importe quelque période historique que ce soit. 
Il est donc normal et très sain, que se sujet-là m'intéresse au plus haut degré car, se phénomème-ci, plus ou moins vulgaire, immoral, irréversible ; on peut se l'avouer, est concomitant et simultané à celui du déclin spirituel et religieux globale, tout autour du Monde. En serait-ce l'implacable et vrai contre-partie, le mate à mort, le prix à payer, le contre-balancier, le contre-poids ethnico-social nécessaire, irrémédiable et définitif ? Est-ce le symptôme d'une étape brutale et définitive d'acculturation, d'un nihilisme totalement absurde, grégaire et extrême de notre société marchande, nous entrainant dans un état presque apocalyptique ? 

Finalement, au bout du compte et après mure réflexion, quel est ce besoin essentiellement si fascinant et masturbatoire de telles images ? Et peut-on alors en extraire, grâce à l'Art et l'intelligence artistique, une substantifique moelle ? un jus divin ?  une sublimation ? une essence ? un élixir ? une effluve subtile ? ou un extrait alchimique significatif et même quintessenciel ? ... De ces petites traces de vies et d'énergies incarnées dans ces corps objectivés, sur-sexualisés, en transes orgasmiques et extatiquement érotisés et obscènes ? JOUISSANCES PARTOUT !

 

– QUELQUES EXTRAITS D'INTERVIEWS AVEC PHILIPPE DESCOLA, ANTHROPOLOGUE | PARTIE #1 : "EN OCCIDENT : LE CAPITALISME A TOUT TRANSFORMÉ EN MARCHANDISE (...) ÇA M'A SAUTÉ AU VISAGE AVEC UNE BRUTALITÉ FÉROCE", PAR SONIA DEVILLERS  | "LE GRAND PORTRAIT" | FRANCE-INTER | 21 MAI 2026 


J'ai bien sûr lu son livre très intéressant, à New york, il y a bien longtemps déjà : Les lances du crépuscule : Relations Jivaros, Haute-Amazonie et J'ai utilisé une citation de son texte : « Pour activer au mieux leur fréquence, l'Uwishin (chaman Jivaro) doit aussi pouvoir fixer longuement son esprit sur des images de vrombissement, des colibris ou des libellules en vol stationnaire, par exemple, tous les sens se combinant dans l'expérience de la transe pour faire du corps une grande vibration immobile. »  

En introduction d'un texte sur la série des "MAYAN DIARY OU LES CARNETS DE VOYAGE DE JEAN-PIERRE SERGENT"
Et il me faudra aussi lire son gros pavé qui dort, plus ou moins enseveli, sous une immense pile/montagne de livres importants à lire bientôt : Par-delà nature et culture. Voici donc quelques extraits de son bel interview de ce matin à la radio et puis aussi, en deuxième partie, des extraits d'une interview qu'il avait donné pour Télérama avec le journaliste Olivier Pascal-Moussellard, qui nous avait interviewés, à New york, avec mes amis artistes peintres français de New York : Thierry Alet et Jean-Marie Haessle en 1996… pour son article : "Le pari New York", dans Télérama n°2438, du 2 octobre 1996. > Télécharger l'article complet

- Philippe Descola : Je suis alors passé par…
- Sonia Devillers : Une sensation de mutilation ? 
- PD : Oui, presque trois ans dans une société où il n'y avait pas de production marchande, pas de salariat, pas d'inégalité de statut ou de richesse. Et tout d'un coup, je revenais chez moi, étant déjà conscient, avant de partir, que c'était une société inégalitaire, que le capitalisme avait tout transformé en marchandise. Mais c'était pour moi des analyses un peu abstraites, parce que j'avais lu les classiques du marxisme et lorsque je suis revenu, ça m'a sauté au visage avec une brutalité féroce de voir les inégalités, les iniquités et surtout ce fait que, comme le dit très bien le chaman Yanomami Davi Kopenawa : "Le monde des Blancs, c'est le monde de la marchandise !", c'est à dire, que tout est médiatisé par la marchandise, par à la fois ce désir d'accumulation, cette cupidité, qui tranchait tellement avec mon expérience chez les Achuars, que je m'en suis toujours pas remis ! […]


- PD : Donc, ce contraste entre Nature et Culture ou Nature et Société allait pour moi, de soi, elle était universelle. Et  en plus, j'étais l'élève de Claude Lévi-Strauss qui a beaucoup utilisé ce contraste d'une façon analytique et et méthodologique, et pas du tout d'une façon métaphysique, disons. Mais débarquant chez les Achuars, je m'aperçois que pour eux, les autres qu'humains, les plantes, les animaux, les esprits, sont des partenaires sociaux, des personnes comme les autres et Ils emploient d'ailleurs le terme Achuars "aents" qui désigne une personne. C'est la seule façon dont on peut le traduire, c'est à dire un être avec qui on peut communiquer.

[ Philippe Descola (1986) montre comment la nature, pour les Achuar, s'émancipe du seul ordre taxinomique, en se voyant attribuer des caractéristiques humaines : « Les hommes et la plupart des plantes, des animaux et des météores sont des personnes "aents" dotées d'une âme (wakan) et d'une vie autonome » ]

- SD : Alors, la plante est une personne ? 
- PD : La plante est une personne. l'Animal est une personne avec un corps différent de celui d'autres personnes. Et on peut communiquer avec eux…
- SD : Vous vous rendez compte qu'en France, toutes les années qu'il a fallu attendre, pour qu'une psychanalyste dise que l'enfant est une personne ! Vous vous rendez compte ?

 

– INTERVIEW, PARTIE #2 | PHILIPPE DESCOLA : "LES ACHUAR TRAITENT LES PLANTES ET LES ANIMAUX COMME DES PERSONNES" PAR OLIVIER PASCAL-MOUSSELLARD, TÉLÉRAMA, 18 JANVIER 2015 

 

« Les Achuars sont un des derniers groupes de Jivaros encore relativement in-affectés par les contacts extérieurs. Le nom Achuar signifie peuple du palmier aguaje. Les Achuar sont l’une des treize nationalités indigènes reconnues de l’Équateur. » PEUPLES AMERINDIENS, indiens des Amériques

 

Les Indiens Achuars montrent qu’une autre relation à la nature est possible. Pour l’anthropologue Philippe Descola, il est temps de penser un monde qui n’exclut pas l’eau, l’air, les animaux, les plantes…

Il faut parfois partir, quitter son monde, pour mieux en cerner les contours. Il y a quarante ans, l'anthropologue Philippe Descola, aujourd'hui professeur au Collège de France, a laissé derrière lui Paris, la France et l'Europe pour une immersion de trois ans chez les Indiens Achuar, en Amazonie.

L'aventure intellectuelle du jeune philosophe gauchiste faisait soudainement un « pas de côté » : elle allait conduire Descola dans les méandres d'une réflexion fascinante sur la façon dont les sociétés humaines conçoivent les relations entre humains et non-humains et « composent » ainsi leurs mondes. Car il n'existe pas, malgré les apparences, un monde donné qui serait le même pour tous, mais des mondes, dont chaque être (humain ou non humain), ou chaque collectivité, a une vision et un usage particuliers, liés à son histoire et à ses aptitudes physiques.

Ces mondes se recoupent, se superposent ou se différencient. Etudier les principes de leur « composition », c'est tout l'art de l'anthropologue ! Neuf ans après son chef-d'œuvre – Par-delà nature et culture –, Descola revient, dans un livre d'entretiens – La Composition des mondes –, sur le grand arc parcouru. Et jamais le « pas de côté » initial n'a semblé aussi pertinent pour affronter les grands problèmes contemporains.

- Olivier Pascal-Moussellard : Quand vous étiez jeune, aviez-vous déjà l’idée de cette diversité des mondes ?

- Philippe Descola : Non, elle m'est venue progressivement. Avant de partir sur le terrain, j'étais, comme beaucoup de jeunes de ma génération, un militant d'extrême gauche pour qui le problème immédiat était la révolution, pas la diversité des façons de vivre. Les questions écologiques étaient secondaires, voire « réactionnaires », car elles détournaient du combat véritable : la fin de la domination capitaliste.

Pourtant, j'avais conscience qu'il existait des mondes différents du mien. C'est d'ailleurs ce qui m'a fait quitter la philosophie universitaire, qui, à mes yeux, se posait trop de questions sur elle-même et reprenait inlassablement les mêmes problèmes depuis l'Antiquité grecque. Il m'a tout d'un coup semblé préférable d'examiner comment certains peuples répondaient, dans leurs modes de vie, plutôt que dans un discours théorique, aux questions que nous nous posons tous.

“Depuis des millénaires, les Amérindiens modifient la composition de la forêt.”

- OP-M : Quel rôle ont joué dans votre décision de partir les menaces qui pesaient sur l’environnement ?

- PD : Dans les années 60 et 70, on ne parlait pas du tout du climat, de l'érosion ou de la biodiversité : le nucléaire était le point de fixation des questions environnementales. Or, ce que je vais découvrir en Amazonie, c'est le processus de destruction des environnements que l'on qualifie de « naturels »... mais qui sont en partie le produit d'actions humaines, comme l'ont montré mes travaux et ceux d'autres anthropologues.

Depuis des millénaires, en effet, les Amérindiens modifient la composition de la forêt. Ils l'ont transformée en macro-jardin, en plantant un peu partout des espèces utiles aux humains. Du coup, lorsqu'ils déforestent, les grands propriétaires terriens dévastent l'Amazonie sur plusieurs plans : ils anéantissent les conditions de vie des peuples locaux ; ils réduisent la biodiversité ; ils détruisent les sols privés du couvert forestier (ce qui entraîne des conséquences en chaîne sur le climat local) ; et ils mettent fin à un système de fabrication de l'environnement tout à fait original.

Ce départ chez les Achuars, c’était aussi l’aventure...
L'enquête ethnographique, c'est un saut dans l'inconnu, tellement excitant. Être transporté dans un monde ou rien n'est familier – ni l'environnement, ni le langage, ni les techniques – est un privilège extraordinaire. On se dépouille de ses oripeaux, on endosse la vie des autres...

J'ai rejoint une population qui avait longtemps refusé tout contact pacifique avec l'extérieur et n'avait croisé les premiers missionnaires que peu de temps avant mon arrivée (les ethnologues arrivent toujours après les missionnaires !). Dans ce type d'enquête, on ne sait jamais pour combien de temps on part, on espère juste rester le plus longtemps possible, parce que c'est indispensable pour comprendre les gens qu'on va étudier. Moi, il m'a fallu trois ans, de 1976 à 1979. [...]

« Ce que j'ai d'abord considéré comme une croyance était en réalité une manière d'être au monde » dit Philippe Descola à propos de l'animisme des Achuar. [...]

- OP-M : Comment définir l’animisme, qui, selon vous, caractérise la relation des Achuars avec la nature ?

- PD : L'animisme est la propension à détecter chez les non-humains – animés ou non animés, c'est-à-dire les oiseaux comme les arbres – une présence, une « âme » si vous voulez, qui permet dans certaines circonstances de communiquer avec eux.

Pour les Achuar, les plantes, les animaux partagent avec nous une « intériorité ». Il est donc possible de communiquer avec eux dans nos rêves ou par des incantations magiques qu'ils chantent mentalement toute la journée. A ceci s'ajoute que chaque catégorie d'être, dans l'animisme, compose son monde en fonction de ses dispositions corporelles : un poisson n'aura pas le même genre de vie qu'un oiseau, un insecte ou un humain. C'est l'association de ces deux caractéristiques, « intériorité » et « dispositions naturelles », qui fondent l'animisme.

- OP-M : Vous voilà fort éloigné de votre boîte à outils européenne...

- PD : Chez nous, en effet, seuls les humains ont une intériorité, eux seuls ont la capacité de communiquer avec des symboles. En revanche, côté physique, tous les êtres – humains comme non humains – sont régis par des lois physiques universelles identiques : nous habitons le même « monde », les lois de la nature sont les mêmes pour tous, que l'on soit homme, insecte ou poisson. Entre les Achuar et moi s'exprimaient donc deux façons totalement différentes de considérer les continuités et discontinuités entre l'homme et son environnement. [...]

Les plantes sont traitées comme des consanguins (des enfants), alors que les animaux chassés par les hommes sont des beaux-frères. Voir les Achuar traiter les plantes et les animaux comme des personnes m'a bouleversé : ce que j'ai d'abord considéré comme une croyance était en réalité une manière d'être au monde, qui se combinait avec des savoir-faire techniques, agronomique, botanique, éthologique très élaborés.

- OP-M : Parlez-nous de leur organisation...

- PD : L'habitat est dispersé, donc il n'y a pas à proprement parler de « village ». Il n'y a pas de chef, pas d'Etat, pas de spécialistes des rituels. Chacun est capable de parler avec les non-humains, il n'existe ni divinité, ni culte particulier. Ces groupes ne possèdent en fait aucun des organes permettant de structurer « normalement » les sociétés. Qu'est-ce qui les fait donc tenir ensemble ? Leur lien avec la nature ! Le fait que leur vie sociale s'étend bien au-delà de la communauté des humains compense l'absence d'institutions sociales. [...]

Conséquence positive : le monde devient un champ de phénomènes qu'on peut étudier, la science émerge. Mais la nature transformée en « ressources » devient muette, « inanimée », on peut l'utiliser comme bon nous semble, au détriment des autres espèces et, à terme, des humains. Dès le départ, les conditions sont donc réunies pour une dévastation de la planète. [...]

- OP-M : Au final, ce « pas de côté » auprès des Achuar vous a mené loin...

- PD : On dit toujours : la première vertu des philosophes, c'est leur capacité d'étonnement, et c'est vrai. Mais, pour s'étonner des évidences et sortir du sens commun, un gros travail sur soi est nécessaire. Mon expérience auprès des Achuar a eu ceci de miraculeux qu'elle a changé ma façon de « composer » le monde – et finalement toute ma vie.

 

– EXTRAIT : "AU SUJET DES ABEILLES", VIRGILE, "GÉORGIQUES, IV, 153-195" | TWITTER | PAANTEON | 20 mai 2026

 

« Seules elles enlèvent en commun une progéniture, seules elles possèdent en commun les abris d’une cité et passent leur vie sous des lois imposantes ; seules elles connaissent une patrie et des pénates fixes ; pensant à la venue de l’hiver, elles se livrent l’été au travail et mettent en réserve pour la communauté ce qu’elles ont butiné. Les unes veillent à la subsistance et, suivant le pacte établi, s’activent dans la campagne ; les autres enfermées dans l’enceinte de leurs demeures emploient les larmes du narcisse et la gomme visqueuse provenant de l’écorce pour poser les premières assises des rayons ; puis elles y fixent de haut en bas la cire tenace ; d’autres font sortir les adultes, espoir de la nation ; d’autres accumulent un miel très pur et bourrent les alvéoles d’un nectar limpide. Il en est à qui la garde des portes est échue par le sort : à tour de rôle, elles observent les eaux et les nuées du ciel ; ou bien elles reçoivent les fardeaux de celles qui rentrent, ou bien elles se forment en colonne pour écarter de la ruche les bourdons, troupe paresseuse. C’est un bouillonnement de travail, et le miel embaumé exhale une odeur de thym (...) de même, s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes, les abeilles de Cécrops sont poussées par un désir inné́ d’amasser, chacune dans son emploi. Les plus âgées ont soin de la place, de construire les rayons et de façonner les logis artistement ouvragés. Quant aux jeunes, elles rentrent fatiguées, en pleine nuit, les pattes chargées de thym : elles butinent ici et là sur les arbousiers, les saules glauques, le daphné́, le safran rougeoyant, le tilleul onctueux et les sombres hyacinthes. Toutes se reposent de leurs travaux en même temps ; elles besognent toutes en même temps : le matin elles se précipitent hors des portes ; point de retardataire nulle part. » 

 

LA CULTURE SANS ENTRAIDE ET SANS PARTAGE, NE SERT ABSOLUMENT À RIEN ! ELLE EST COMPLÈTEMENT INUTILE ET STÉRILE !

– LIVRES : QUELQUES EXTRAITS DE LIVRES D'HANS URS VON BALTHASAR : "LA GLOIRE ET LA CROIX" & "LA DRAMATIQUE DIVINE II" TWITTER | JUIN 2026 (auteur à lire très bientôt)

 

"Avant que Platon commençât à philosopher, l’art grec avait déjà vécu sa grande époque dans tous les domaines: tout ce qui lui est pos­térieur dans le monde hellénique, à Rome et dans l’Europe qui s’est inspirée de l’Antiquité, n’est qu’un retentissement de cette génération originelle issue de l’esprit du mythe et donc de la re­ligion. Tout grand art est religieux, c’est-à-dire acte d’hommage à la gloire de l’être. Là où se dilue la dimension religieuse, cet hommage dégénère en excitation et en complaisance ; là où la gloire [das Herrliche] pâlit, ce que nous appelons « le beau » n’est plus qu’un déchet. Goethe le disait à Riemer, avec une humilité surprenante pour l’époque: « Les hommes ne sont productifs en poésie et en art qu’aussi longtemps qu’ils sont religieux ; ensuite ils ne font qu’imiter et répéter, tout comme nous, par rapport à une Antiquité dont tous les monuments étaient des œuvres de foi et que notre imagination ne pourra que copier » 

"Dans un monde sans beauté – même si les hommes, qui ne peuvent se passer de ce mot, l’ont constamment à la bouche et passent leur temps à le prostituer –, dans un monde qui n’est peut-être pas dépourvu de beauté, mais qui n’est plus capable de la voir, de compter avec elle, le bien aussi a perdu son attrait ; « qu’il faille faire le bien » n’est plus évident, et l’homme qui y est confronté se demande pourquoi il doit le faire plutôt que son contraire. Car le mal est lui aussi une possibilité, et plus excitante même ; pourquoi ne pas explorer une bonne fois les profondeurs de Satan ? Dans un monde qui ne se croit plus capable d’affirmer le beau, les preuves de la vérité ont perdu leur caractère concluant : c’est-à-dire que les syllogismes fonctionnent tout à fait correctement, bien sûr, comme des rotatives ou des ordinateurs qui recrachent sans faute une quantité prévisible de résultats par minute ; mais le fait même de conclure est un mécanisme qui ne fascine plus : la conclusion elle-même ne conclut plus. Et s’il en est ainsi des transcendantaux (parce qu’on a renoncé à l’un d’entre eux), qu’en sera-t-il alors de l’être lui-même ? Si saint Thomas pouvait considérer l’être comme « une certaine lumière » pour l’étant, cette lumière ne devra-t-elle pas s’éteindre là où l’on a désappris la langue même de la lumière et où l’on empêche le mystère de l’être de se dire lui-même ? Ce qui reste, c’est une portion d’existence qui, même si elle se dit libre en tant qu’esprit, demeure néanmoins pour elle-même tout à fait ténébreuse et inintelligible. Le témoignage de l’être perd toute crédibilité pour celui qui ne sait plus discerner le beau."  

"« Beauté », voilà donc quel sera notre premier mot. Beauté, dernière aventure où l’esprit rationnel puisse se risquer, parce que la beauté ne fait que ceindre, de son insaisissable éclat, la double constellation du vrai et du bien et leur réciprocité indissoluble ; beauté désintéressée, sans laquelle le monde ancien refusait de se concevoir, mais qui, insensiblement, a pris congé du monde intéressé d’aujourd’hui, pour l’abandonner à sa cupidité et à sa tristesse. Beauté que même la religion n’aime et ne choie plus et qui pourtant, ôtée comme un masque de son visage, met à nu des traits qui menacent de devenir incompréhensibles aux hommes. Beauté à laquelle nous n’osons plus croire, et dont nous avons fait une simple apparence pour pouvoir nous en débarrasser plus facilement ; beauté qui (comme il apparaît aujourd’hui) exige au moins autant de courage et de décision que la vérité et la bonté, et que l’on ne peut proscrire et séparer de ses sœurs sans attirer sur soi leur vengeance mystérieuse. Celui qui à son nom fait la moue comme si elle était le vain ornement d’un passé bourgeois, on peut être sûr que – en secret ou ouvertement – il ne peut déjà plus prier, et bientôt ne pourra plus aimer. Le XIXe siècle, dans une ivresse passionnée, s’est agrippé aux vêtements de cette fuyante, aux contours du monde ancien qui se dissolvait, « Hélène embrasse Faust, tout ce qui est corporel s’évanouit, sa robe et son voile restent entre ses bras, (…) les vêtements d’Hélène se dissolvent en nuages, entourent Faust, le soulèvent et l’emportent avec eux ». Le monde illuminé par Dieu n’est plus qu’apparence et songe, romantisme, bientôt plus que musique ; mais où le nuage disparaît, il ne reste qu’une image intolérable d’angoisse, la matière nue. Et puisqu’il n’y a plus rien et qu’il faut pourtant embrasser quelque chose, on conseille à l’homme de notre siècle cet hymne impossible qui finalement le dégoûte à jamais d’aimer. Mais ce dont l’homme n’est plus capable, ce à quoi il est devenu inapte, il ne le supporte plus parce qu’il ne le maîtrise pas : il doit soit le nier soit le taire à mort." 

LA DRAMATIQUE DIVINE II, LES PERSONNES DU DRAME

"Rilke dit de l’Apollon archaïque : « Son torse est incandescent comme un candélabre / ... il n’y a là aucun point qui ne te regarde. Il te faut changer de vie ». Ici le poète interprète comme une exigence le jeu alterné de la faveur et de la reconnaissance. Communément, le Beau est perçu comme un appel ; il ne se replie pas sur lui-même, ne s’enferme pas ; il se tourne au contraire vers tous ceux qui sont à même de le saisir. Sans doute paraît-il « content de sa félicité » (Mörike) ; mais qu’est-ce que cela peut bien signifier quand il s’agit d’une lampe chantée par le poète ? C’est justement cette expression de bonheur qui, dans l’absence de recherche propre, dans la superfluité, fait le rayonnement de la chose sur ce qui l’entoure. « Qui le regarde ? » ajoute Mörike, tout comme Hölderlin, qui interpelle le soleil somnolent dans sa gloire : « A peine ont-ils pris garde à toi, ils ne t’ont point connu, ô Saint / Car tu as surgi sans effort et sans bruit / au-dessus de leur lassitude ». Mais, pour le poète qui a appris à le vénérer, le regard de Diotime tendu vers l’astre a su transformer l’univers en grâce : « Les sources murmuraient plus vives / Une haleine de tendresse me venait des fleurs de la sombre terre / Et, dans un sourire, au-delà des nuages d’argent / le grand ciel s’inclinait en bénissant ». Tel est le jeu alterné de la grâce et de la reconnaissance : c’est un dialogue. Et Hölderlin n’esquive pas cette prétention de la grâce."

"Aucun art humain ne peut de lui-même créer des figures significatives, si l’artiste n’est pas d’abord capable de recevoir de l’existant lui-même un sens (tout occulté qu’il soit) et s’il n’est pas disposé à l’accueillir. Sinon il ne ferait qu’utiliser les réserves — qui d’ailleurs s’amenuisent — de formes issues d’une culture encore capable de sens ; mettant en œuvre son sens inné de la créativité, il ne ferait, qu’il le veuille ou non, qu’un travail destructeur. Bien entendu, des concepts tels que « mesure », « forme », « lumière » ne doivent pas nous fasciner sur le classicisme ; il suffit de constater combien ils sont présents chez un Paul Klee, par exemple, dont l’œuvre entière suppose, et révèle à la fois, une réceptivité infiniment lucide au sens qui monte des profondeurs de l’être. Certes, il y a, au sein de l’existence en ce monde, le laid, le grotesque, le démoniaque, l’immoral et finalement le péché, bref tout ce qui rend difficile, voire impossible, à l’homme de croire à une signification cohérente de l’univers. « Car le beau n’est rien / Que le commencement des choses terribles que nous pouvons à peine supporter / Et nous l’admirons aussi parce qu’il dédaigne tranquillement / De nous détruire » : c’est ainsi que s’exprime Rilke au début de la première Élégie à Duino. Et le texte continue : « Tout ange est terrible », de sorte que l’interprète est amené à se demander si l’ange ici figure la shekina, la Gloire secrète et dévorante de l’Absolu, ou bien le visage de l’absurde, comme le suggérerait le ton désespéré de la dernière Élégie. Dans un contexte pré-chrétien, les deux interprétations se touchent, comme dans les grimaces grandioses des dieux-démons chinois ou aztèques — où l’on retrouve le sens profond de l’univers en tant que mysterium horrendum-adorandum —. Mais, après l’événement de la croix du Christ, l’homme se trouve devant l’alternative : « percevoir », à travers le cri de la déréliction soit l’Amour caché qui s’exprime dans l’abandon du Fils par le Père, soit le néant absurde. Cela dit, puisqu’il s’agit du passage de la « figure » à la « parole », nous pouvons encore ajouter ceci : du fait que le monde est rempli de choses horribles, ce serait pur esthétisme que de vouloir se replier sur un domaine de formes belles. La non-figure fait aussi partie de la figure de ce monde et il est donc essentiel d’en tenir compte dans les données de la création artistique. Dans la mesure où l’art est expression, et de ce fait parole, l’absence de forme peut être un élément de l’alphabet par lequel il s’énonce et prend « figure ». L’expressionnisme, de même que le surréalisme, nous le prouvent ; déjà la figure de Lago dans Othello ou d’un Pandarus dans Troïlus et Cressida en témoignent. L’important dès lors, c’est le mot de la fin, celui qui donne la forme décisive, mot qui d’ailleurs peut être fait de non-dits : seule compte finalement sa signification." 


– LIVRE : "L'EAU ET LES RÊVES" GASTON BACHELARD, TWITTER, 11 JUIN 2026

"L’eau est aussi un type de destin, non plus seulement le vain destin des images fuyantes, le vain destin d’un rêve qui ne s’achève pas, mais un destin essentiel qui métamorphose sans cesse la substance de l’être. Dès lors, le lecteur comprendra plus sympathiquement, plus douloureusement un des caractères de l’héraclitéisme. Il verra que le mobilisme héraclitéen est une philosophie concrète, une philosophie totale. On ne se baigne pas deux fois dans un même fleuve, parce que, déjà, dans sa profondeur, l’être humain a le destin de l’eau qui coule. L’eau est vraiment l’élément transitoire. Il est la métamorphose ontologique essentielle entre le feu et la terre. L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écoule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches ; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. Dans d’innombrables exemples nous verrons que pour l’imagination matérialisante la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie." [...]

"C'est près de l'eau que J'ai le mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l'intermédiaire d'un rêveur. Si je veux étudier la vie des images de l'eau, il me faut donc rendre leur rôle dominant à la rivière et aux sources de mon pays. je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières, dans un coin de Champagne vallonnée, dans le Vallage, ainsi nommé à cause du grand nombre de ses vallons. La plus belle des demeures serait pour moi au creux d'un vallon, au bord d'une eau vive, dans l'ombre courte des saules et des osières." 

"Entre la nature contemplée et la nature contemplative les relations sont étroites et réciproques. La nature imaginaire réalise l’unité de la natura naturans et de la natura naturata. Quand un poète vit son rêve et ses réactions poétiques, il réalise cette unité naturelle. Il semble alors que la nature contemplée aide à la contemplation, qu’elle contienne déjà des moyens de contemplation. Le poète nous demande de « nous associer d’aussi près que nous le pouvons, ces eaux que nous avons déléguées à la contemplation de ce qui existe. » Mais est-ce le lac, est-ce l’œil qui contemple le mieux ? Le lac, l’étang, l’eau dormante nous arrête vers son bord. Il dit au vouloir : tu n’iras pas plus loin; tu es rendu au devoir de regarder les choses lointaines, des au-delà ! Tandis que tu courais, quelque chose ici, déjà, regardait. Le lac est un grand œil tranquille. Le lac prend toute la lumière et en fait un monde. Par lui, déjà, le monde est contemplé, le monde est représenté. Lui aussi peut dire : le monde est ma représentation. Près du lac, on comprend la vieille théorie physiologique de la vision active. Pour la vision active, il semble que l’œil projette de la lumière, qu’il éclaire lui-même ses images. On comprend alors que l’œil ait la volonté de voir ses visions, que la contemplation soit, elle aussi, volonté. Le cosmos est donc bien en quelque manière touché de narcissisme. Le monde veut se voir. La volonté, prise dans son aspect schopenhauerien, crée des yeux pour contempler, pour se repaître de beauté. L’œil, à lui seul, n’est-il pas une beauté lumineuse ? Ne porte-il pas la marque du pancalisme ? Il faut qu’il soit beau pour voir le beau." 


– POÊME "OZYMANDIAS", SHELLEY

J’ai rencontré un voyageur venu d’une terre antique
Qui m’a dit : « Deux jambes de pierre immenses et sans tronc
Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable, 
À demi enfoui, gît un visage brisé, dont les sourcils froncés

Et la lèvre plissée, et le rictus de froide autorité
Disent que le sculpteur sut bien lire ces passions
Qui survivent encore, empreintes sur ces objets sans vie,
À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.

Et sur le piédestal apparaissent ces mots : 
« Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois ;
Regardez mes œuvres, ô puissants, et désespérez ! » 

À côté, rien ne subsiste. Autour des ruines 
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables plats et solitaires s'étendent au loin. » 


– QUATRE LIVRES AU SUJET DES PEUPLES 'SAUVAGES' DU PACIFIQUE, OU LA SEMPITERNELLE MYTHOLOGIE DES "PARADIS PERDUS" 
 

–  1, "SUPPLÉMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE (1771)", PAR DENIS DIDEROT (1796)

–  2, "TAÏPI", PAR HERMANN MELVILLE (1846)

–  3, "LES IMMÉMORIAUX", PAR VICTOR SEGALEN (1907)

–  4, "ALINE & VALCOUR", PAR LE MARQUIS DE SADE (1793)


J'écris ce texte lors du solstice du 21 juin 2026, avec en arrière plan, dans une France en vigilance violette où, tous les records de chaleurs tombent les uns après les autres… et la vie et le travail à l'atelier deviennent de plus ne plus difficiles. Non seulement par le manque d'argent pour retravailler et acheter du nouveaux matériel : peinture et papier… Mais aussi avec ce réchauffement climatique mondiale ! Combien de temps, combien de temps encore ?

Parler de ce dont beaucoup avaient rêvé, mes prédécesseurs au cours des siècles derniers, depuis la 'découverte' des Amériques ; comme ses trois écrivains, les poètes aussi (St john Perse), les chanteurs (Brel), les artistes peintres (Gauguin) peut paraitre illusoire et bien vain. Cependant en lisant ces trois livres, il me vient à l'idée d'un developper quelques idées et concepts, comme ça, pour parler et témoigner, à l'aventure de l'écriture, qui se succédera, sans aprioris ni convenances, tout en me laissant glisser au fil de l'eau.

Comme je dispose donc d'un peu de temps libre et que je viens de finir ce livre de Diderot, que j'ai trouvé bien intéressant humainement mais bien évidemment très XVIII siècle, rationnel, et scientifique donc, puisse que Diderot y est très analytique et rationnel, bien qu'il veuille défendre les deux partie, la morale et la pacifique, bien qu'il soit fasciné par le bordel libertaire organisé des sociétés du pacifique… Et c'était aussi alors, l'époque de la Grande Encyclopédie, et on sent, à la foi, son dessin de décrire, rationnellement, autant que possible, une toute autre forme de vivre en société, une toute autre structure sociale, non patriarcale et non religieusement monothéiste, une tout autre moralité, presque une non moralité, un état quasi sauvage et sexuel inassouvi… surtout bien sûr en rapport avec la sexualité et tout ce qu'elle entraîne avec elle comme : interdits, accès libres aux plaisirs, accès à la jouissance, partage du plaisir, égalité homme-femme, qui dans ses sociétés géographiquement à l'opposé, aux antipodes des pays Européens était très étonnantes, disruptives, subversives, fascinantes, et même libératrices, en quelque sorte. il n'y a qu'à ce remémorer les dernières belles pages du roman du Marquis de Sade : Aline et Valcour, un de ses plus beau romans et qui m'a le plus marqué positivement ; pour souligner l'originalité, le sens évident insoumis de liberté totale et du partage de richesses dans la vie sociale dans une société plus libertaire que tout ce dont nos anarchistes européens, même les plus fous, auraient pu rêver ! Même ce très cher Léo Ferré semble y être dépassé, car cette immédiateté de l'ensemble des choses de la vie s'inscrivent parfaitement dans une spiritualité commune et non isolatrice, ni dominatrice. Dans une Nature luxuriante, intouchée, innocente et presque vierge… Comme immergé dans un immense bonheur paradisiaque édénique ! 

Voici donc, sans plus de commentaires, bien qu'ils seraient nécessaires parfois, quelques extraits inestimables, bouleversants d'innocence et "paradisiaques", de ces quatre très beaux livres, décrivant des bribes et des témoignages de première main et qui sont irrévocables, véridiques, inestimables et dignes de fois de jadis, en opposition aux sempiternels récits monothéistes et de leur stupides morales mâlissimes, monomaniaques, anérotiques, destructrices et stérilisantes…

« Veux-tu, que je te dise, gémir n'est pas de mise, aux Marquises. » Jacques Brel

 
Jean-Pierre Sergent, atelier de Besançon, le 11 juin 2026


– 1, "SUPPLÉMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE", PAR DENIS DIDEROT

 

PRÉFACE PAR MICHEL DELON 


Les lecteurs de son récit de voyage ont voulu trouver dans ces paysages lointains, de l'autre côté de la terre, une concrétisation de leurs rêveries sur l'innocence originelle et la sensualité naturelle. Ils 
sont passés rapidement sur les coins désolés du détroit de Magellan pour s’attarder sous le climat enchanté de la Nouvelle Cythère. P. 9

Dans les essais « Des cannibales » et « Des coches », Montaigne avait tiré des relations des premiers voyageurs en Amérique le principe d’un renversement paradoxal : les plus sauvages ne sont pas ceux que l’on croit, les catholiques et les réformés qui m’entredéchirent dans les guerres de religion méritent moins le nom de civilisés que les Indiens d'outre-Atlantique. […]
« Tu blâmes notre ^ manière de vivre, les Français en général nous prennent pour des bêtes, les Jésuites nous traitent d’impies, de fous, d’ignorants et de vagabonds : et nous vous regardons tout sur le même pied. Avec cette différence que nous nous contentons de vous plaindre, sans vous dire des injures. » 
Dialogues de M. le baron de La Hontan et d'un sauvage dans l'Amérique, 1703, P. 10, 11

Vous êtes dans l’erreur, mais votre erreur est raisonnée. Vos lois, dans l’état vous êtes, sont nécessaires », dit encore l'Iroquois de Maubert de Gouvest. Les différences entre Indiens et Européens ne seraient finalement que des nuance l’ordre divin : « Tout est bien dons la nature. » 
En 1770 même, Bricaire de La Dixmerie publiait "Le Sauvage de Tahiti aux Français, avec un envoi au philosophe ami des sauvages". Son Tahitien décrivait Paris comme l'Usbek et le Rica de Montesquieu et concluait : « Je vous quitte, je vais retrouver ma patrie que je n’eusse jamais dû quitter. » P. 12

L'Otaïtien touche à l’origine du monde et l’Européen touche à sa vieillesse » ; l'affirmation pourrait s'entendre, comme une évolution inévitable, de l’enfance à la vieillesse, ou comme une promesse de régénération après les inévitables violences d’une révolution qui, dans son sens étymologique, permettrait de retrouver la jeunesse. […]
« Au mêne moment, dans la première des "Rêveries du promeneur solitaire", Jean-Jacques Rousseau, se propose d'appliquer le baromètre à son âme et de pratiquer sur lui-même « les opérations que font les physiciens sur l’air pour en connaître l'étal journalier ». La métaphore est, si l’on ose dire, dans l'air, les mœurs d'un individu et d’une société oui leurs variations comme le soleil et la pluie, la température et la pression. La vie sexuelle a des rythmes physiologiques et des déterminismes psychologiques qui font que l'humeur change au gré de l'expulsion des humeurs. La circulation du sperme à laquelle la religion et la morale ont prétendu donner une signification essentielle est du même ordre que le cycle de l'eau dans l’atmosphère : une petite pluie dégage le ciel et apaise l’humeur. La société régule ces précipitations intimes selon ses propres besoins. P. 16, 17

 

SUPPLÉMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE 

Ou Dialogue entre A et B sur l’inconvénient d'attacher des idées à certaines actions physiques qui n’en comportent pas. 

 

I, JUGEMENT DU VOYAGE DE BOUGAINVILLE 

A. Ô Aotourou, que tu seras content de revoir ton père, ta mère, tes frères, tes sœurs, tes, compatriotes ! Que leur diras-tu de nous ?

B. Peu de choses et qu’ils ne croiront pas.

A. Pourquoi peu de choses ?

B. Parce qu'il en a peu conçues, et qu'il ne vera dans sa langue aucuns termes correspondants à celles dont il a quelques idées.

A. Et pourquoi ne le croiront-ils pas ?

B. Parce qu’en comparant leurs mœurs aux nôtres, ils aimeront mieux prendre Aotourou pour un menteur que de nous croire si fous.

A. En vérité ?

B. Je n'en doute pas. La vie sauvage est si simple, et nos sociétés sont des machines si compliquées ! L'Otaïtien touche à L'ORIGINE DU MONDE ET L'EUROPÉEN TOUCHE À SA VIEILLESSE. L’intervalle qui le sépare de nous est plus grand que la distance de l'enfant qui naît à l'homme décrépit. Il n'entend rien à nos usages, à nos lois, ou il n y voit que des entraves déguisées sous cent formes diverses, entraves qui ne peuvent qu'exciter l'indignation et le mépris d'un être en qui le sentiment de la liberté est le plus profond des sentiments. P. 37


II, LES ADIEUX DU VIEILLARD 

Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta :
« Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive. Nous sommes innocents, nous sommes heureux, et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature, et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous, et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes, tu as partagé ce privilège avec nous, et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras, tu es devenu féroce entre les leurs ; elles ont commencé à se hair ; vous vous êtes égorgés pour elles, et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres, et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre future esclavage. Tu n'es ni un dieu ni un démon, qui es-tu donc pour faire des esclaves ? […]

T'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? T'avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes. Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim. nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y manque-t-il à ton avis ? […]

Regarde ces hommes, vois comme ils sont droits, sains et robustes ; regarde ces femmes, comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c'est le mien, appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades, et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul ; je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je perce la forêt ; je parcours une lieue de la plaine en moins d'une heure ; tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre, et j'ai quatre-vingt-dix ans passés. P. 40 - 42

B. Il n'y a presque rien de commun entre la Vénus d'Athènes et celle d'Otaïti ; l’une est Vénus galante, l'autre est Vénus féconde. Une Otaïtienne disait un jour avec mépris à une autre femme du pays : Tu es belle, mais tu fais de laids enfants ; moi, je suis laide, mais je fais de beaux enfants, et c’est moi que les hommes préfèrent. P. 64

B. Nous avons à payer une redevance en hommes, à un voisin oppresseur, c’est toi et tes camarades qui nous défrayeront, et dans cinq à six ans nous lui enverrons vos fils, s'ils valent moins que les nôtres. Plus robustes, plus sains que vous, nous nous sommes aperçus au premier coup d'œil que vous nous surpassiez en intelligence, et sur-le-champ nous vous avons destiné quelques-unes de nos femmes et de nos filles plus belles à recueillir la semence d’une race meilleure que la nôtre. C'est un essai que nous avons tenté et qui pourra nous réussir. Nous avons tiré de toi et des tiens le seul parti que nous en pouvions tirer, et crois que tout sauvages que sommes, nous savons aussi calculer. Va où tu voudras, et tu trouveras presque toujours l'homme aussi fin que toi. Il ne te donnera jamais que ce qui ne lui est bon à rien et te demandera toujours ce qui lui est utile : s'il te présente un morceau d'or pour un morceau de fer, c'est qu’il ne fait aucun cas de l'or et qu'il prise le fer. P. 77

V, SUITE DU DIALOGUE ENTRE A ET B 

B. Lorsque je vois des arbres plantés autour de nos palais et un vêtement de cou qui cache et montre une partie de la gorge d'une femme, il me semble reconnaître un retour secret vas la forêt et un appel à la liberté première de notre ancienne demeure. L’Otaïtien nous dirait Pourquoi te caches-tu ? De quoi es-tu honteuse ? Fais-tu le mal quand tu cèdes à l'impulsion la plus auguste de la nature ? Homme, présente-toi franchement, si tu plais ; femme, si cet homme te convient, reçois-le avec la même franchise. P. 85, 86

B. Par les vues politiques des souverains qui ont tout rapporté à ieur intérêt et à leur sécurité. 
Par les institutions religieuses qui ont attaché les noms de vices et de vertus à des actions qui n'étaient susceptibles d'aucune moralité. P. 88

A. Ansi vous préféreriez l'état de nature brute et sauvage ?

B. Ma foi, je n'oserais prononcer ; mais je sais qu'on a vu plusieurs fois l'homme des villes se dépouiller et rentrer dans la forêt, et qu'on n'a jamais vu l’homme de la forêt se vêtir et s'établir dans la ville. P. 92


– 2, TAÏPI (ROMAN), PAR HERMANN MELVILLE (1846)

CHAPITRE II

Hélas ! pauvres sauvages, exposés à l'influence néfaste d’exemples aussi dissolvants! Leur naïveté confiante se laisse volontiers induire à tous les vices, et leur perdition que déplore l’humanité leur est alors infligée sans remords par les civilisateurs européens. Trois fois heureux sont-ils, ceux qui, habitant une île encore ignorée au milieu de l'océan, n'ont pas subi le contact démoralisant des blancs ! P. 33

CHAPITRE IV

Ces illustres guerriers inspirent aux autres insulaires un effroi indicible. Leur nom seul épouvante; car le mot Taïpi, en dialecte, marquesan signifie amateur de chair humaine. Il est assez singulier que ce titre leur ait été exclusivement réservé, les naturels de tout ce groupe, étant d'incorrigibles cannibales. Peut-être a-t-on voulu, par cette appellation, marquer la férocité particulière du clan, et lui infliger une flétrissure spéciale. P. 44

Combien souvent ce terme de « sauvages » est-il employé à faux ! Jusqu'à présent, aucun voyageur, le méritât véritablement Ils ont découvert des barbares qu'ils ont exaspérés par d'horribles cruautés au point d'en faire des sauvages. On peut affirmer sans crainte de contradiction que, dans tous les cas où des crimes ont été commis par des Polynésiens, ce sont les Européens qui à un moment ou à un autre ont été les agresseurs et que la nature cruelle et sanguinaire de certains insulaires doit être surtout attribuée à l'influence de tels exemples. P. 48

Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans l'apparence de ce magnifique insulaire était le tatouage compliqué qui s'étalait sur ses nobles membres. Toutes les lignes, courbes et figures imaginables étaient dessinées sur son corps entier; dans leur variété fantastique et leur infinie profusion, je ne 
pouvais mieux les comparer qu'aux entrelacs bizarres qu'on voit parfois dans certaines dentelles de prix. Le plus simple et le plus curieux de tous ces ornements décorait le visage du chef. Deux larges zones de tatouage, divergeant de son sinciput rasé, occupaient obliquement les deux yeux, — sans épargner les paupières, — jusque un peu au-dessus de chaque oreille, où elles rejoignaient une autre bande qui passait en droiture le long des lèvres et formait la base du triangle. Ce guerrier, par l’harmonie de ses proportions  physiques, pouvait à juste titre passer pour noble par droit de nature, et les lignes tracées sur son visage dénotaient probablement son haut rang. P. 116

CHAPITRE XII

Nous avions devant nous les bois tabous de la vallée, théâtre de maintes orgies prolongées, de maints rites affreux. Sous l'ombre épaisse des arbres à Pains sacrés régnait un crépuscule solennel, un demi-jour de cathédrale. L'effrayant génie de la religion païenne semblait.y méditer en silence et projeter son maléfice sur tout ce qui l'entourait. Çà et là, dans les profondeurs de cette redoutable pénombre, à demi cachés aux regards par des masses de feuillage surplombantes, s’élevaient les autels idolâtres des sauvages, construits d'énormes blocs de pierre noire et polie, superposés sans ciment jusqu'à la hauteur de douze à quinze pieds et surmontés d'un grossier temple découvert, enclos d’une enceinte basse de roseaux à l'intérieur de laquelle se voyaient, à divers degrés de putréfaction, des offrandes de fruits à pain et de noix de coco et les restes corrompus d'un sacrifice récent. 
Au milieu du bois se trouvait le 'houlah-houlah', — terrain consacré, réservé à la célébration des rites fantasques religieux de ce peuple. Il comprenait un vaste 'paepae' oblong, terminé à chaque bout par un autel en terrasse surélevée, gardé par des rangées de hideuses idoles de bois, et les deux autres côtés, flanquée par des rangées d'abris de bambou, s'ouvraient vers l’intérieur du parallélogramme. De arbres, dressés au milieu de cette enceinte, projetaient une ombre épaisse ; leurs troncs massifs 
étaient entourés de grêles échafauds à rampe de cannes élevés de quelques pieds au-dessus du sol et formaient autant de chaires rustiques d'où les prêtres haranguaient les fidèles. P. 134

CHAPITRE XIV
 
Dans l'après-midi, il me portait fréquemment à un endroit particulier de la rivière, où la beauté du paysage produisait sur mon âme un effet lénitif. En ce lieu les eaux coulaient entre des berges herbues, où  poussaient d’énormes arbres à pain, dont les branchages majestueux s'entrecroisaient en l'air, formant un dôme de feuillage. Auprès du torrent, il y avait plusieurs rochers noirs et polis : l'un d'eux, se projetant plusieurs pieds par-dessus la surface de l'eau, avait à son sommet une légère dépression qui faisait, remplie de feuilles fraîchement cueillies, un délicieux lit de repos. 
C'est là que souvent je testais couché des heures, sous un voile de 'tapa' mince comme une gaze, tandis que Faïaoahé, assise à mon côté, et tenant à la main un éventail de jeunes pousses de coco tressées, chassait les mouches qui venaient se poser mon visage ; sous nos yeux Kory-Koiy, dans l'espoir de dissiper ma mélancolie, se livrait à mille cabrioles dans l'eau. […]
Chaque soir les filles de la case se réunissaient autour de moi sur les nattes, et après avoir délogé Kory-Kory de  de sa place à mes côtés — il se retirait d'ailleurs qu'à une petite distance et observait tous leurs gestes avec l'attention la plus jalouse — oignaient tout mon corps d'une huile odorante, suc d'une racine jaunâtres broyée au préalable entre deux pierres, et que dans leur langage elles nommaient 'aka'. 
Et le suc de l’'aca' est d'autant plus lénitif et plaisant qu'il est étalé sur vos membres par les douces mains de nymphes exquises dont les yeux clairs vous regardent avec tendresse ; aussi ne manquais-je pas de saluer avec joie le retour quotidien de cette opération voluptueuse qui me faisait oublier tous mes maux et abolissait provisoirement en moi tout sentiment chagrin. P. 158, 159

CHAPITRE XVII 

Dans ia disposition d'esprit nouvelle dont je viens de parier, chaque objet que je rencontrais, dans la vallée m'apparaissait sous un jour inédit, et les occasions que j'eus alors d’observer les mœurs de ses habitants vinrent confirmer encore mes impressions favorables. Un détail qui motiva mon admiration était l’allégresse perpétuelle régnant dans toute l'étendue du pays. II semblait n'y avoir ni souci ni chagrin, ni maux ni ennuis, dans tout Taïpi. Les heures couraient d’un pas aussi joyeux que les couples rieurs d'une danse rustique. […]
Dans cet asile retiré de la félicité, il n'y avait pas de dames hargneuses, pas de farouches belles-mères, pas, de vieilles filles rancies, pas de vierges chlorotiques, pas de vieux garçons aigris, pas de maris volages, pas de jeunes hommes mélancoliques, pas de poètes pleurnicheurs, pas de marmots braillards. Tout était joie, liesse et parfaite bonne humeur. Les « papillons noirs », l'hypocondrie et les profonds soupirs allaient chercher un refuge parmi les creux et fissures des rochers. P. 179

CHAPITRE XXII 

On pourra dire ce que l'on voudra du goût que déploient nos élégantes dans leur habillement. Leurs bijoux, leurs plumes, leurs satins et leurs falbalas, cela n'aurait fiait que bien piètre figure à côté de l'exquise simplicité de la mise adoptée par les nymphes de la vallée à l'occasion de cette fête. J'aurais bien aimé voir un instant confronter une de ces beautés qui se pavanent en un jour de couronnement à l’Abbaye de Westminster avec troupes jeunes insulaires; la raideur, le formalisme et l'affectation des premières opposés à la vivacité et aux grâces naturelles sans voiles de ces vierges sauvages. Ce serait comme la Vénus de Médicis à côté d'une marotte de modiste. P. 226

CHAPITRE XXIV 

En ce qui me concerne, je n'ai aucune honte à avouer ma totale incapacité d'assouvir la curiosité que pourrait ressentir mon lecteur à l'égard de la théologie en vigueur dans la vallée. Je doute même que les habitants eux-mêmes le puissent : ils sont ou trop légers ou trop sensés pour se préoccuper des questions abstraites des croyances religieuses. Durant mon séjour au milieu d'eux, ils ne tintent jamais de conseils ou de synodes en vue de déterminer les principes de leur foi en les discutant. Une liberté de conscience sans limites semble régner. Il était permis à qui le voulait de placer une foi implicite en un dieu disgracié avec un large nez en pied de marmite et des gros bras informes croisés sur la poitrine ; tandis que d'autres adoraient une représentation qu'on pouvait à peine appeler idole, étant donné le peu de ressemblance quelle avait avec quoi que ce soit de terrestre ou de céleste. les insulaires ayant toujours gardé une réserve quant à mes propres vues sur la religion, je pensai qu'il serait fort malséant de ma part d’aller me mêler des leurs. P. 238, 239

CHAPITRE XXVI 

Qu'on civilise en bien, et non en mal. Qu'on supprime l'idolâtrie, mais non en supprimant les idolâtres. Les Anglo-Saxons ont extirpé le paganisme de presque tout le continent nord-américain ; mais avec lui, ils ont pareillement extirpé la plus grande partie de là race rouge. La civilisation élimine graduellement de la terne les derniers vestiges du paganisme, et en même-temps réduit à vue d’œil le nombre de ses malheureux sectateurs. P. 273

L’influence démoralisante exercée par une population étrangère dissolue et les fréquentes visites de navires  de toutes espèces n'ont pas peu contribué à développer les maux auxquels je fais allusion. En un mot, ici comme partout où la civilisation s'est un tant soit peu introduite parmi ceux que nous appelons sauvages, elle a essaimé ses vices et retenu ses bien-faits.
Un homme aussi sage que Shakespeare a dit qu'un porteur de mauvaises nouvelles ne peut jouer qu'une partie perdue d'avance ; en présentant aux confiants  amis de la mission hawaiienne ce que j'ai révélé à divers endroits de ce récit, je pense qu'il en sera de même pour moi. Je suis persuadé, néanmoins, que ces révélations attireront l'attention par leur nature même ; ainsi auront-elles un résultat qui n'ira pas sans bénéficier en fin de compte à la cause du christianisme aux Îles Sandwich. 
Je n'ai plus qu'une chose à ajouter sur ce sujet : les faits que j'ai rapportés resteront des faits, en dépit de tout ce que les bigots ou les incrédules pourront dire ou écrire à l'encontre. Il se peut cependant que mes propres réflexions soient entachées d’erreur. Auquel cas, la seule indulgence que je demande est celle qui doit être concédée à tout homme dont l'objectif est le bien. 

CHAPITRE XXVII 

Condition sociale et caractères généraux des Taïpis.

Selon toute apparence, il n'existait ni tribunal ni cour d'équité; il n'y avait pas de police municipale pour appréhender les vagabonds ou les turbulents. Bref, on ne connaissait aucune disposition légale pour la préservation du bien public et de la société, ce gui est le but éclairé de toute législation civilisée. Et pourtant tout se passait dans la vallée avec une harmonie et une douceur sans égales, j'ose l'affirmer, dans aucune communauté de mortels de la chrétienté, fût-elle la plus choisie, la plus raffinée et la plus pieuse à la fois. Comment expliquer cette énigme ? Ces insulaires n’étalent que des païens ! des sauvages ! des cannibales ! comment donc arrivaient-ils. sans le secours d'aucune loi établie, à faire preuve, à un degré si éminent, de cet ordre qui est le plus grand bienfait et la fierté d'un état social ? P. 277 - 279


– 3, "LES IMMÉMORIAUX", PAR VICTOR SEGALEN (1907)


Je n'ai pas été très impressionné par ce petit récit, bien qu'il témoigne de nombreux rituels essentiels et importants, totalement disparus de nos jours car je pense qu'il est un peu trop rationnel, narratif, didactique et démonstratif. Et Je n'y ai pas senti, je le regrette, l'"âme du poète" ! Bien que j'ai beaucoup de respect pour tout le travail de récollection des us, mythes, coutumes, légendes et les histoires des personnages particuliers, que Segalen a rencontré à Tahiti en 1903, époque du déclin plus ou moins final de ces cultures maories. N'oublions pas de mentionner ici le superbe beau livre, écrit par Witi Ihimaera, auteur maori contemporain néo-zélandais : La baleine tatouée (Riding the Whale)

Voici donc quelques extraits qui nous font, encore une fois, bien profondément regretter l'ensemble des modes de vie non occidentaux et tribaux, qui ont pour presque totalité complètement disparus, de nos jours et sur la totalité de notre planète ! 
Bienvenu aux Mac Donalds, à la société de consommation et son à emballement irréfrénable "civilisationnel" ! Quels désastres absolus, définitifs et apocalyptiques partout !

 

Aux Maori des temps oubliés 

« Voici la terre Tahiti. Mais où sont les hommes qui la peuplent ? Ceux-ci… Ceux-là… Des hommes Maori ? Je ne les connais plus : ils ont changé de peau. »

Préface par Jean-Luc Coatalem

Dans la leçon du Divers 


Son intention ? prendre le contre-pied de la littérature de l’époque, coloniale et touristique, donner la parole aux Maoris. Passer de l’autre côté du regard. Remonter en arrière, aux temps anciens, juste avant les Blancs, réentendre les anciens Dires qui cristallisent le réel, rejoignant ce qu’il suppose, lui, avoir été un monde indemne, soit sans démon, sans faute, sans punition, mais au contraire guerrier, cruel, jouisseur et animal. Vivant. Atteindre aussi, à l’occasion, par un bel effet de boomerang, « le bout de son moi ». Et, pour l’écriture, s’en tenir résolument du côté du « Salammbô » (1862) de Flaubert, qu’il vénère, plutôt que du « Mariage de Loti » (I878) du coruscant Pierre Loti, qu’il finira par moquer, ou des récits trop convenus de Claude Farrère auréolé du Concourt pour « Les Civilisés », en 1905.

Entre-temps, sa tournée sanitaire dans les Tuamotu (janvier-février), ravagées par un cyclone terrifiant, puis son pieux pèlerinage sur les traces de Gauguin (août), qui ne l’avait pas attendu pour mourir – ses pauvres choses d’art laissées sous la lumière crue –, allaient cimenter ses convictions. Devant les ruines des anciens cultes, les îles dépeuplées, assujetties, coupables depuis du péché originel (toutes ces robes-missionnaires empesant les corps d’ambre), le grignotage de la mémoire collective, la bêtise bureaucrate, le dressage de l’administré, il constatera que la colonisation avait tout aplati. Derrière sa fausse ingénuité, Loti avait constaté trente ans plus tôt la même agonie : « La civilisation y est trop venue, notre sotte civilisation coloniale, toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices… » Au bon père chrétien qui, sous l’ombrage de gros manguiers rose bronze, l'interrogera : « Vous cherchez toujours le païen ? » Segalen répondra, amer : « Oui et je regrette de ne pas pouvoir le ressusciter. » P. 13

Les Hommes au Nouveau-Parler

Des couples unis avaient trouvé refuge dans l’enceinte étrangère. Comme ils s’enlaçaient, leurs halètements de joie, frappant les sèches murailles, s’épanouirent dans l’ombre qui leur répondait. L’air immobile et sonore, enclos dans le grand faré vide, s'emplissait de murmures, de souffles, de sanglots et de râles qui sont les diverses petites voix de la volupté. Tout cela plaît à l’oreille des dieux, à l’égal des plus admirables discours. Car tout homme, quand surgit le désir de son corps, et quand il le nourrit, se hausse à la stature des dieux immenses ; et ses cris de plaisir autant que des cris de victimes : ce qu’ils imprègnent dévient impérissable. Ainsi, selon les rites, on consacrait la demeure des dieux survenus. P. 49

Oro

Un silence lourd comme le ciel nuageux tomba soudain sur la foule. Les clameurs des hommes fléchirent, et la triple sonorité sainte – voix du récif, voix du vent, voix des prêtres – s’épanouit seule dans la vallée. Le cortège se mit en route : les Maîtres-du-jouir, et devant eux Haamanihi, le menaient avec une grande majesté. Derrière marchaient les chefs, les promeneurs-de-nuit, les sonneurs de conque marine, les sacrificateurs et les gardiens-des-images. Bien plus haut sur la marée des épaules se balançaient les Plumes Rouges, simulacre du dieu – et si prestigieuses que Hiro jadis avait couru le monde à les poursuivre, que Hina pleura cinq nuits leur envolée, que l’on passait une de vieillard à guetter, sans le tuer, le surprenant oiseau qui leur prêtait naissance ! Tous ensemble, les prêtres et les Plumes, accédèrent à l’enceinte sacrée. Le peuple se rua sur les barrières, et le rite annuel déroula ses gestes immuables.

Pomaré le jeune, sauté à bas de son porteur, s’écartait des autres chefs ; et l’on remarqua vite que ses gens, nombreux, dissimulaient sous leurs nattes épaisses des armes aux manches frottés de résine : ils semblaient plus prêts aux batailles qu’à honorer les dieux. Perdu ceux-là, sans insignes, sans pouvoirs, le père de l’Arii n’était rien autre que le premier serviteur de son fils. […]

C’était l’aïeul de Pômaré, il s’arrêta sur les plus bas degrés et rendit hommage à son jeune descendant. –L’autre considérait sans répondre, avec indifférence, le vieillard débile. Car « l’enfant en naissant », disent les Récits, « devient le chef de son vrai père et le père de ses ancêtres ». – L’homme chevrotant vacilla sur ses jambes et disparut dans la foule.

Cependant, les sourdes voix des maîtres Arioï achevaient le chant originel où l’on proclame :
« Arioï »! je suis Arioï ! et ne dois plus, en ce monde, être père ? je suis Arioï ! mes douze femmes seront stériles ; ou bien j’étoufferai mon premier-nè, dans son premier souffle. » P. 60, 61

Les Maîtres-du-Jouir 

« Sois bon », murmurait en implorant la douce femme lunaire… 
« Je serai bon ! » avait concédé le Très-Puissant. Néanmoins meurent les hommes, et meurent les bêtes à quatre pieds, et meurent les oiseaux, et meurent toutes choses hormis les regards de Hina. Pour les ésprits : qu’ils aillent – esprits des Arioï, des chefs et des guerriers – tourbillonner parmi les nues dans le Rohutu Délicieux. Le sort des autres, qu’importe aux dieux de tous les firmaments ? – Voilà ce qu’ignorait doute l’étranger naïf, qui se risquait à de telles promesses. P. 100

Car tout est matière, sous le ciel Tahiti, à jouissances, à délices : les Arioï s’en vont ? – En fête pour les adieux. Ils reviennent pour la saison des pluies ? – En fête pour leur revenue. Oro s’éloigne ? – Merci au dieu fécondant, dispensateur des fruits nourriciers. Oro se rapproche ? – Maéva ! pour le Resplendissant qui reprend sa tâche. Une guerre se lève ? – Joie de se battre, d’épouvanter l’ennemi, de fuir avec adresse, d’échapper aux meurtrissures, de raconter de beaux exploits. Les combats finissent ? – Joie de se réconcilier. Tous ces plaisirs naissaient au hasard des saisons, des êtres ou des dieux, d’eux-mêmes ; s’épandaient sans effort ; s’étendaient sans mesure ; sève dans les muscles ; fraîcheur dans l’eau vive ; moelleux des chevelures luisantes ; paix du sommeil alangui de éva ; ivresse, enfin, des parlers admirables… Les étrangers – où donc se vautraient-ils – prétendaient se nourrir de leurs dieux ? Mais sous ce firmament, ici, les hommes maori, proclament ne manger que du bonheur. P. 114

« Ce sont les appels des vainqueurs, et les cris des mourants. 
Qui restera pour la cérémonie des morts ? » P. 116

Le Parler ancien 

I


Le prêtre n’a pas bougé. Le voyageur :
« Dois-je te quitter ?» Les lèvres lourdes de savoir s’entrouvrent :
« Reste là ! » Un silence de paroles passe entre eux, empli de la sonorité sainte : voix du vent dans les branches sifflantes ; voix du récif houlant au large ; voix du prêtre enfin, qui promet :
« Je dirai le chemin vers Havaï-i. » P. 127

VI

- Ma terre est nommée ; Nombril-du-monde. Et moi, Tumahéké. Ma terre nage au milieu de la très grande mer toute ronde et déserte – ainsi qu’un nombril, ornement d’un ventre large et poli. On l’appelle aussi Vaîhu (Île de Pâques). P. 147

L’Ignorant 

La vallée Tipaèrui s’ouvrait dans la montagne. Il marcha, près de la rivière en s’égayant à chaque foulée dans l’herbe douce, en goûtant la bonne saveur du sol odorant. Les faré vides n’atteignaient point très haut sur la colline. Il en trouva d’autres, mais ceux-là recouverts de feuilles tressées, avec des parois de bambous à claire-voie. Et Térii reconnut les dignes usages. Car des fétii, nus comme lui, libres et joyeux autour d’un bon repas, lui criaient le bon accueil :

« Viens, toi, manger avec nous ! » Sitôt, il oublia l'étrangeté de son retour. P. 165

Les Hérétiques 

Et il prit à sa ceinture une palette de bois brun, polie par la peau des doigts, et sur laquelle s’incrustaient des centaines de petites figures, si confuses, si pressées, qu’elles pétillaient toutes et dansaient devant les yeux.

« Chacune de ces figures, bien chantée, désigne un être différent : ce poisson-là, nageoires ouvertes, est un dieu-Requin. Ceci représente : Trois-chefs-savants. On voit en plus la Terre, la Pluie, le Lézard mort. Voici la Baleine, et toute la suite des dieux-fardés : le dieu peint-en-rouge, le dieu peint-en-jaune, le dieu à l’œil-contourné. D’autres signes – Paofaï les indiquait avec une hésitation – sont moins discernables : Eclat-du-Soleil – une Chose-étrange – les Yeux-de-la-terre –Homme excitant le vent – deux Projets en tête… Hiè ! » siffla-t-il enfin, « mais après ? après tout cela ? Comment fixer, avec ces mots et ces figures épars, une histoire que d’autres – qui ne la sauraient point d’avance, – réciteraient ensuite sans erreur ? » P. 210

L’obscurité, moins lourde, ne rassérénait pas encore. Dans une indécise vision s’agitaient des ombres, on eût dit sans forme. Surtout, l’oreille percevait, à travers le grand bruit de prières, des voix mieux affirmées : le bourdonnement des gosiers d’hommes ; les sifflements des filles, des souffles doux, de petits sanglots… – Mais non, le calme ne se pouvait tenir. Tout ces bruits, divers, multiples et profus, étaient-ils bien haleines de vivants ? – Le chrétien, pour se rassurer, remâchait les dires de ses nouveaux maîtres : les génies-rôdailleurs avaient fui devant le dieu piritané ; on n’avait plus à craindre leurs passades, leurs morsures, leurs maléfices. Néanmoins, Iakoba épiait les moindres frôlements autour de lui : en vérité, les errants sans visages n’auraient pas respiré d’une autre sorte… ils étaient là… à l'effleurer : au ras de terre comme lui, un souffle haletait, anxieux, répété, parfois mélangé à la grande voix de la foule, et parfois s’envolant tout seul. Puis un autre s’éleva dans un autre recoin de la nuit. Puis d’autres au hasard. Malgré son assurance, le chrétien désira qu’une grande lumière, en éclatant à l’improviste, dissipât ces exhalaisons mauvaises, ces voix du sombre sourdant de toutes parts. Son front se mouillait et s’affroidissait ; toute sa peau ridait sur ses membres sans vigueur. Bien que dressant les oreilles, il n’osait plus même écouter..

« Ha.» Ses entrailles se tordirent ; il se ramassa. bondit en arrière : une main froide, aux doigts on eût dit innombrables, avait touché ses cuisses et son ventre et montait sur sa figure. Une autre main surgit. Deux bras l’étreignirent. Il tomba, roula, renversé sous un corps entier agrippé à son corps : et deux seins durs pesaient sur sa poitrine. Il étouffait, sans espoir d’être vivant, sous l’emprise de cette Femme-des-ténèbres qui s’acharne aux tané vigoureux, les enlace, les épuise. Des jambes le saisirent. Des mains le fouillèrent, avides, violentes. Alors, couru d’un grand sursaut, il tressaillit malgré la crainte, et, tendant les reins par habitude, s’arc-bouta, surmontant l’être équivoque - et brusquement éclata de rire : il tenait un corps de femelle vivante, aux chairs grasses et tiède, aux flancs onduleux et hâtifs sous les caresses arrachées, sans plus rien du fantôme imaginaire ! Sitôt, la peau sèche encore de peur, il frissonna de plaisir ; il desserra sa gorge anxieuse : pris d’un grand désir haineux il secoua, de tous ses membres, la femme étendue, stupide maintenant, et abandonnée.

Au même instant, tous les bruits chargés d’inquiétude s’éclaircirent pour son oreille avertie. Ces râles et ces gémissements, c’étaient les milliers de voix de la volupté ! Ha ! L'on pouvait respirer à son aise : rien que des vivants, bien vivants, empressés de joie : la joie le gagnait lui-même : dans son dos, dans tous ses membres coulait, avec un délice, l’apaisante certitude d'être sauf, et de jouir encore. Il serra plus durement, dans un dernier sursaut, cette épouse de hasard et d’effroi qui gémissait elle-même doucement ; et la laissa tomber. Puis il s'étaya sur ses poings, dominant la nuit, comme s’il avait, en écrasant les hanches de la femme,  dompté sur son corps tout l’obscur et toutes les épouvantes.

La voix de l’inspiré ne s’entendait plus. On sait que les filles se disputent tous les mâles qu’un dieu, il n’importe lequel, anime et rend puissants. Téao, sans doute, ne pouvait à la fois parler et les réjouir. Mais, en sa place, d’autres voix répétaient la calme prière, et d’une lèvre à l’autre lèvre passaient d’ineffables hommages vers la femme qui n’avait jamais subi le poids d’un époux. Pour elle, et vers elle, montait dans l'air aveugle l’envol de ces plaisirs, de ces cris, de ces ressauts de voluptés d’autant précieux à son rite qu’elle avait dû les ignorer. L’on ne taisait son nom, et la louange de son nom, que pour s’enlacer encore jusqu’à l’épuisée détresse. Et ceux-là qui gisaient, vides de désirs et sans forces pour de nouveaux ruts se redressaient dans un autre élan pour dire, avec une joie fervente : 
« Je te salue, Maria Paréténia. » P. 224 - 226

La Loi nouvelle 

« Quand les hommes changent leurs dieux, c'est qu’ils sont plus bêtes que les boucs, plus stupides que les thons sans odorat ! l’ai vu des oiseaux habillés d’écailles ! J’ai vu des poissons vêtus de plumes : je les vois : les voici : les voilà qui s’agitent : ceux-ci que vous appelez "disciples de Jésu". Ha ! ni poules ! ni thons ! ni bêtes d’aucune sorte ! P. 240


– 4, "ALINE ET VALCOUR", PAR LE MARQUIS DE SADE (1793)

 

J'ai toujours beucoup aimé lire les livres du Marquis de Sade et, parmi ceux-ci, Aline et Valcour, qui est celui que j'ai trouvé le plus passionnant, aventureux et émouvant car en bref, le vrai héros, l'aventurier, le héros Sainville, qui devait se marier avec sa fiancé Lénore à Venise, où celle-ci est alors enlevée par des pirates, pour la vendre comme esclave. Il suit ceux-ci, un peu tout autour de monde, pour essayer de la retrouver. Ceci est bien évidement un peu une excuse, un comte philosophique, démonstratif et interrogateur, pour savoir, quel serait, dans le monde connu d'alors, le ou les système politiques dans lesquels, les homme vivraient le plus libre et heureux collectivement, non seulement socialement mais aussi économiquement, moralement, et en particulier eut égards aux mœurs sexuels et à l'égalité entre les hommes et les femmes, versus plaisirs et orgasmes compris. 
Et alors, mine de rien, en digression de Tahiti, il se trouve qu'après avoir rencontré des tribus et des royaumes en Afrique noire, puis d'innombrables autres systèmes politiques dans lesquels sa fiancé, avait été vendue et emprisonnée comme esclave sexuelle, il pût enfin retrouver sa trâce, après moult péripéties, son amour Léonore dans les îles Tahitiennes, dans lesquelles, les manières de vivre semblent les plus douces et les plus appropriées à vivre. 
Voici donc quelques extraits, dont une aventure érotique, bien entendu, c'est Sade ! où le héros est 'gouteur' de femme, ayant les yeux bandés et qui devait rendre compte au roi de la tribu Ben Mâacoro, en Afrique, de la qualité corporelle et de la sensualité des femmes esclaves de son harem. Anecdote palpitante, que, je trouve même être l'une des scènes les plus érotique, salace, juste suggérée et poétique aussi, écrite par Sade ! Et puis, il y a ensuite le passage à Tahiti, directement inspiré du Voyage de Bougainville ! Bonne lecture !

 

– INTRODUCTION / RESUMÉ


Univers de la perversion et du crime avec les intrigues du débauché Blamont, qui, pour abuser de sa propre fille, Aline, veut la marier au financier Dolbourg, son compagnon d'orgie ; infortunes de la vertu à travers les amours d'Aline et de Valcour, auxquelles font écho celles de sa soeur Lénore avec Sainville ; romanesque endiablé avec poisons, substitution d'enfants, enlèvements, pirates, voyages lointains ; utopie rousseauiste, dans le royaume imaginaire de Tarnoé où le paradoxal marquis se plaît à dessiner les contours d'une société du bonheur et de l'altruisme...


– EN AFRIQUE

Lettre XXXV

Déterville à Valcour


Quant au luxe et aux arts de ces peuples, tu vois jusqu’où ils s’étendent : quelques poteries qu'ils vernissent assez bien avec le jus d’une plante indigène de ces climats ; quelques claies, quelques paniers, et des nattes délicatement travaillées, mais qui ne sont l’ouvrage que des femmes. 
Le roi, qui connaît l'espèce des femmes blanches, et qui en eu quelques-unes échouées sur les côtes des Jagas, tient d'elles une petite quantité d’ouvrages plus précieux, que tu pourras voir dans son palais. Le peu qu'il a connu de ces femmes l’en a rendu très friand, et il payerait d’une partie de son royaume celles qu’on pourrait lui procurer. P. 262

Je m'affermis si bien, d'après cela, dans l’impossibilité de mes craintes, que je ne m'occupai plus des femmes blanches qui allaient arriver, que je ne l’avais fait jusqu’alors des noires, et la ferme résolution de fuir, aussitôt que j'en trouverais le moyen, ne remplit que plus fortement mon esprit. Dès qu'il devenait impossible que Lénore parvînt jamais dans le royaume, je devais mettre tout en usage pour aller la chercher ailleurs. […]

Rien de moins effrayant pour moi que cette formalité ; si j’eusse eu le moindre soupçon que ma chère Léonore dût être au nombre de ces femmes, mille morts, ne m'eussent pas empêché de la saisir et de l'emporter au bout du monde. Mais je m’étais tellement affermi dans l'idée que cela ne pouvait  être, que j’examinai ces femmes-ci avec la même indifférence que les autres ; deux me parurent de vingt-cinq à trente ans, l'une desquelles me sembla mal faite, très brune de peau, et très éloignée d’être comme il les fallait au monarque ; l’autre était joliment tournée, mais plus de prémices (elle n'étais plus vierge !). La troisième fixa plus longtemps mes regards ; je dus la soupçonner beaucoup plus jeune que les deux premières. Sa peau était éblouissante, et toutes les parties de son corps, formées, comme par la main même des Grâces. Elle répugnait beaucoup à l’examen, et quand il fallut constater sa vertu, elle se défendit horriblement. La manière dont ces femmes étaient voilées, quand on les présentait, ajoutait beaucoup à la terreur que cette cérémonie jetait dans l'âme de celles qui n’étaient pas du pays. Non seulement il n'était pas possible de les voir ; mais elles-mêmes, les yeux bandés sous leurs  voiles, ne pouvaient discerner, ni avec qui elles étaient, ni ce qu’on allait leur faire.
Les défenses multipliées de celle-ci m’embarrassèrent beaucoup, la force ou la contrainte ne s'arrangeant pas à ma délicatesse , cependant je devais rendre un compte exact ; je me trouvai donc obligé de faire demander au roi ce qu'il prétendait que je fisse. Il m’envoya deux femmes de sa garde, munies de l'ordre de contenir la jeune fille, et de l'empêcher de se soustraire aux opérations de mon devoir. Elle fut saisie, et je poursuivis mes recherches ; elles devinrent très embarrassantes. Pas assez bon anatomiste, pour décider en dernier ressort sur une chose qui me parut douteuse, je me contentai d’établir sur celle-là, dans mon rapport, que je lui supposais absolument tout ce qu'il fallait pour plaire à son maître, et que si les choses n’étaient pas tout à fait dans l''entier' qu'il leur désirait, il s'en fallait de si peu, que l’illusion lui serai encore permise. Quant à la quatrième, c’était une vieille femme, et je la réformai, ainsi que la première ; mais le roi ne s'empara pas moins de toutes les quatre ; il était si enthousiasmé des femmes blanches, qu'il n'en voulut soustraire aucune. Mon opération faite, les femmes entrèrent au sérail, et je me retirai. 

À peine fus-je seul, que les résistances de cette jeune personne, ses charmes, la cruauté que j’avais eu d’appeler du secours, tout cela, dis-je, vint agiter mon cœur en mille sens divers : je voulus chercher un peu de repos, et cette charmante créature venait s'offrir sans cesse à mon imagination.
« Ô toi que j’idolâtre, m’écriai-je, serais-je donc coupable envers toi ? non, non, épouse adorée, nuls attraits ne balanceront les tiens, dans l’âme où s’érige ton temple !… Mais si tu m'enflammas, ô Léonore, si tu es belle, hélas ! Tu ne peux l’être qu’ainsi… » Et je l’avoue, mes sens tranquilles jusqu'alors, s'irritèrent avec impétuosité. Je ne fus plus maître de les contenir ; il me semblait que l’amour même, entrouvrant les gazes qui voilaient cette malheureuse captive, m’offrait les traits chéris de mon cœur : séduit par cette douce et cruelle illusion, j’osai, pour la première fois de ma vie,
être un instant heureux sans Léonore (voluptés solitaires). Je m’endormis, et ces chimères s’évanouirent avec les ombres de la nuit.  P. 271 - 275


– À TAHITI

HISTOIRE DE ZAMÉ

« Vos recherches sont pénibles et infructueuses, me dit-il, on a pu vous tromper dans les renseignements que l'on vous a donnés ; il est même vraisemblable qu'on l'a fait ; mais ces renseignements fussent-ils vrais, quelle apparence de trouver une seule personne parmi cent millions d’êtres ou vous projetez de la chercher ? Vous y perdrez votre fortune… votre santé, et vous ne réussirez point. Léonore, moins légère que vous, aura fait un calcul plus simple ; elle aura senti que le point de réunion le plus naturel devait être dans votre patrie : soyez certain qu’elle y sera retournée, et que ce n’est qu’en France où vous devez espérer de la revoir un jour. » 
Je me soumis… Je me jetai aux pieds de cet homme divin, et lui jurai de suivre ses conseils. 
« Viens, me dit-il en me serrant entre ses bras et me relevant avec tendresse, viens, mon fils : avant de nous
quitter, je veux te procurer un dernier amusement ; suis-moi. » 
C'était le spectacle d’un combat naval que Zamé voulait me donner, la bette Zilia, magnifiquement vêtue, était assise sur une espèce de trône placé sur la crête d'un rocher au milieu de la mer ; elle était entourée de plusieurs femmes qui lui formaient un cortège ; cent pirogues, chacune équipée de quatre rameurs, la défendaient, et cent autres de même force étaient disposés vis-à-vis pour l’enlever. Oraï commandait l’attaque, et son frère la défense. Toutes les barques fendent les flots au même signal, elles se mêlent, elles s'attaquent, elles se repoussent avec autant de grâce que de courage et de légèreté ; plusieurs rameurs sont culbutés, quelques pirogues sont renversées : les défenseurs cèdent enfin. Oraï triomphe, il s’élance sur la pointe du rocher avec la rapidité de l’éclair, saisit sa charmante épouse, l’enlève, se précipite avec elle dans une pirogue, et revient au port, escorté de tous les combattants, au bruit de leurs éloges et de leurs cris de joie. 
« Il y a dix jours qu’il n’a vu sa femme, ne dit le bon Zamé ; j’aiguillonne les plaisirs de la réunion par cette petite fête ». Demain, je suis grand-père… […]

Et  voilà comme ce philosophe, dans sa nation, comme dans sa famille, ne travaillant jamais que sur l’âme, parvenait à épurer ses concitoyens, à faire tourner leurs défauts mêmes au profit de la société et à leur inspirer, malgré eux, le goût de choses honnêtes, quelles que pussent être leurs disposition… ou plutôt, voilà comme il faisait naître le bien du sein même du mal, et comment, peu à peu, et sans user de punitions, il faisait triompher la vertu, en n'employant jamais les ressorts de la gloire, et de la sensibilité. 
« Il faut nous séparer, mon ami, me dit le lendemain Zamé, en m’accompagnant vers mon vaisseau… Je te le dis, pour que tu ne me ne l'apprennes pas. 
– Ô vénérable vieillard, quel instant affreux !… Après les sentiments que vous faites naître, il est bien difficile d’en soutenir l’idée. 
– Tu te souviendras de moi, me dit cet honnête homme en me pressant sur son sein… tu te rappelleras quelquefois que tu possèdes un ami au bout de la terre… tu te diras : J’ai vu un peuple doux, sensible, vertueux sans lois, pieux sans religion : il est dirigé par un homme qui m’aime et j'y trouverai un asile dans tous les temps de ma vie…» 
J’embrassai ce respectable ami ; il me devenait impossible de m’arracher de ses bras… 
« Écoute, me dit Zamé avec l’émotion de l’enthousiasme, tu es sans doute le dernier Français que je verrai de ma vie… Sainville, je voudrais tenir encore à cette nation qui m'a donné le jour… Ô mon ami ! écoute un secret que je n’ai voulu te dévoiler qu'à l'époque de notre séparation : l'étude profonde que j'ai faite de tous les gouvernements de la terre, et particulièrement de celui sous lequel tu vis, m'a presque donné l’art de la prophétie. En examinant bien un peuple, en suivant avec soin son histoire, depuis qu’il joue un rôle sur la surface du globe, on peut facilement prévoir ce qu'il deviendra. Ô Sainville ! une grande révolution se prépare dans ta patrie ; les crimes de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie ont lassé la France ; elle est excédée du despotisme, elle est à la veille d’en briser les fers. Redevenue libre, cette fière partie de l’Europe honorera de son alliance tous les peuples qui se gouverneront comme elle… Mon ami, l'histoire de la dynastie des rois de Tamoé ne sera pas longue… Mon fils ne me succédera jamais ; il ne faut point de rois à cette nation-ci : les perpétuer dans son sein serait lui préparer des chaînes ; elle a eu besoin d’un législateur, mes devoirs sont remplis. À ma mort, les habitants de cette île heureuse jouiront des douceurs d’un gouvernement libre et républicain. Je les y prépare ; ce que leur destinaient les vertus d’un père que j’ai tâché d’imiter, les crimes, les atrocités de vos souverains le destinent de même à la France. Rendus égaux, et rendus tous deux libres, quoique par des moyens différents, les peuples de ta patrie et ceux de la mienne se ressembleront ; je te demande alors, mon ami, ta médiation près des Français pour l'alliance que je désire… Me promets-tu d'accomplir mes vœux ?… 
– Ô respectable ami, je vous le jure, répondis-je en larmes ; ces deux nations sont dignes l'une de l’autre, d’éternels liens doivent les unir… P 371, 372

LETTRE XXXVIII 

Déterville à Valcour

SUITE DE L’HISTOIRE DE SAINVILLE ET DE LÉONORE

LÉNORE ENFIN RETROUVÉE À BORDEAUX

Ciel ! étais-je en état de répondre ?… Mes membres frémissent… une angoisse cruelle enchaîne à l’instant tous mes sens, et revenant comme un trait de cette situation, je vole aux genoux de cette fille chérie…
« Ô Lénore ! » m’écriai-je… et je tombe à ses pieds sans connaissance ! […]

« Partons maintenant, dis-je à Lénore, allons nous livrer en paix au doux charme de nous être réunis. Ô ma chère âme ! allons célébrer le plus heureux jour de notre vie ! 
– Un moment ; je ne le puis sans témoigner ma reconnaissant aux deux personnes que vous voyez, dit cette fille agréable, en me montrant un homme et une femme de la troupe, dont nous avions également reçu des soins dans cette circonstance ; leurs bontés me les rendent aussi chers que mes propres parents, ils m'en ont tenu lieu…
Elle fut les embrasser, elle en reçut les plus tendres caresses ; je me joignis à elle pour donner à ces deux honnêtes personnes de l'effusion de mon coeur, et tous nos adieux faits, nous quittâmes Bordeaux dès le même soir, pour aller à Livourne, où nous nous établîmes pour quelques jours.  


– LIVRE : "RAGA APPROCHE DU CONTINENT INVISIBLE",  J.M.G. LE CLÉZIO 


Et pour continuer au sujet des Îles du Pacifique, voici le témoignage contempotrain du très bienveillant et généreux Le Clézio...

Le « voyage sans retour » 

La pirogue court sans efforts sur les montagnes mouvantes, et le ciel étoilé gire lentement au-dessus de son mât et de la proue à tête d’oiseau, comme un nonde parfait, accompli. C’est comme si les dieux tenaient ces  hommes et ces femmes dans leurs mains. […]
L’étoile qui palpite au plus près de l’horizon, c'est le Premier Précurseur, comme on l'appelle, qui est suivi après minuit par le Précurseur Médian. C’est elle que Matantaré a vue, au moment où elle a expulsé Matankabis (sa fille) de son ventre, et c’est elle qui a donné l’âme de sa fille, et c'est pourquoi elle lui a donné le nom de cet instant de paix. P. 21, 22


Melissi


À mesure que je gravis la pente et que se développe le corps allongé de l’île, vêtu de sa fourrure verte, c’est le sentiment inverse qui s’installe : à un certain point (avant l’indépendance sans doute, à l’époque de la grande rivalité entre Anglais et Fiançais, protestants et catholiques), les habitants de ces lieux se sont détournés du progrès et de la vie moderne, ils se sont retournés vers ce qui les avait toujours soutenus, la connaissance des plantes, les traditions, les contes, les rêves, l’imaginaire - ce que les anthropologues ont schématisé sous le nom de 'kastom', la tradition. P. 32


Les hommes qui allaient travailler loin de Raga, à Éfaté, ou en Nouvelle-Calédonie, se sont bien adaptés au changement. Pour les femmes, c'était plus difficile. Jusque-là, leur seule richesse, c’étaient les nattes quelles tressaient à leurs moments perdus, quelles échangeaient lors des rencontres, avec lesquelles elles constituaient les dots de leurs filles. Que vaut une natte dans la société industrielle moderne ? P. 39

Les nattes ainsi tressées sont d’un blanc éclatant. Suit l'opération de la teinture. Elle n'est pas moins complexe. 
Les dessins sont empruntés à un répertoire qui exprime l’origine même de la culture de Raga. Certains dessins sont simples, chevrons, losanges, rayures. D'autres sont plus compliqués, et forment de véritables tableaux symboliques. 'Ungan rava', la fleur d’hibiscus, 'kain inu', la forêt de bambous, 'butsu metakul', la face du soleil, 'karauro', l’insigne du rang, 'marin bo', les côtes du cochon, 'ilin bwaga', le plumage du râle. 
Pour certains de ces dessins, d’essence ésotérique, la tisserande fait appel à un voyant, un homme ou une femme qui a été initié grâce à une plante (probablement le datura). C’est le voyant qui est chargé alors de préparer le «stencil » qui servira à imprimer le dessin. Dans une feuille souple prélevée sur le tronc du bananier il découpe à la lame de bambou le tracé du dessin. La teinture rouge provient dune liane appelée 'laba' (il en sera question plus loin, dans une légende) que les femmes vont chercher dans  la forêt, près du bord de mer. La liane est écrasée jusqu’à former une pâte. Pendant ce temps, on fait bouillir de l’eau dans une sorte de long cylindre fabriqué autrefois avec l'écorce d’un arbre très dur appelé 'kamptzi'. P. 41, 42


« Blackbirds » 


Et lorsqu'on lit les récits de voyage des ethnographes de la première moitié du XXe siècle, c’est cela qui frappe : l’enfermement des survivants, leur continuelle défiance à l’égard de la société occidentale, l’hostilité vis-à-vis des tentatives de colonisation et de l'introduction des techniques nouvelles ; culture du cacao ou du café, usines à coprah, ou simplement routes et plans cadastraux. Parfois le retour aux valeurs ancestrales, qui a inspiré les révoltes successives, jusqu’à l’indépendance. Non par la conviction des Mélanésiens que leur ancienne culture était supérieure, mais par la certitude du mensonge et de la fourberie qui accompagnaient tout commerce avec les étrangers. P. 54

 

Taros, ignames, kava 


À l'aube, les hommes sont partis à la recherche de leurs champs. Sur les pentes abruptes, il y a quelques méplats, des balcons formés par les éboulements. La rivière chante non loin. Avant de défricher, Tabitan doit prié les esprits des ancêtres, afin qu'ils accordent aux vivants le droit de s’installer, de creuser la terre, de planter les semences. Les esprits sont partout dans la montagne. Ils habitent au fond des grottes, mais ils sont aussi dans les troncs des grands arbres, dans les feuilles des plantes, dans l’eau de la rivière. Ils vivent aussi dans la mer, ils ont le corps des anguilles ou des strombes. […]

Sur un plateau d'où on voit la mer, ils ont construit leurs maisons. Ce sont des huttes de branches, avec des toits de feuilles. La maison des hommes est grande et belle, avec sa longue salle où l’ombre est fraîche le jour et douce la nuit. Les pieds nus des femmes ont battu la terre sur l’aire de danse. Sur les poutres maîtresses du kamal, les hommes ont accroché les mandibules de cochon qu’ils ont emportées dans leur voyage, enroulées dans une natte. Les dents en spirale sont l’image du temps, des lignées qui ne s’éteindront pas. P, 64, 65


- Commenter sur le temps profond des peuples premiers et de leurs longues lignées ancestrales. Nous, nous sommes essentiellement tout seuls, sortis, individualiés, hors sol, sans plus aucuns ancêtres lointains à contacter !

Comme si les mains qui les ont semés avaient suivi le parcours de forces souterraines, de courants spirituels, lieux de naissance, sources, poches minérales, tombes, dont le secret ne peut exister que dans la mémoire des hommes et des femmes de ce lieu. […]

Voilà pour l’agriculture à Raga. Cela a-t-il quelque chose à voir avec le fait de planter des cocotiers en lignes régulières et d’échanger leurs fruits contre de l'argent ? J’imagine la stupeur des habitants de ces îles quand ils ont constaté l’impudence méthodique de ceux qui venaient s’approprier leurs terres. 
Pour les Mélanésiens, les plantes sont des êtres vivants. Elles ont été pareilles aux humains à un moment de leur existence. Elles n’existent pas seulement pour nourrir les hommes et les soigner, elles  forment une partie de l’ensemble vivant. C’est pourquoi elles poussent en liberté, mêlées aux herbes et aux broussailles. […]

Sous la terre, le corps allongé de l’igname, teinté de rouge est un pénis décalotté. L’igname est symbolisé par de longues pierres calcaires, que les hommes transportent avec eux lors de leurs voyages de migration. Ils ressemblent aux pierres phalliques qu’on trouve dans toutes les cultures depuis le paléolithique, dressées vers le ciel, ou enfouies dans l’étui de la terre. P 70, 71


Cette, ces identifications, ces transfers de corps à corps, ces échanges permettent, ou permettaient alors, aux Peuples Indigènes, d'être complètement assimilés, inscrits en appartenance et identifiés, non pas à une Culture, toujours partielle, fragmentaire, diminuante et rationnellement intellectuellement structurée, donc immanquablement partielle; mais de facto, d'appartenir à l'ensemble, à l'entièreté du monde et du cosmos, animaux, arbres eau air etc., etc… 
Quel occidental d'aujourd'hui, homme ou femme, oublions peut-être ici les enfants, pourrait identifier son sexe à l'igname, ou sa vulve, pour une femme, à la fleur d'un lotus. Tous ses processus d'admirations et d'appartenances mimétiques, de synchronisations homme-nature-dieux ont entièrement disparus et nous ne pouvons, aujourd'hui, nous identifiés uniquement qu'à nos névroses et à nos psychoses déprimantes et débilitantes ; à notre inconscient, en quelque sorte ! Mais qui, celui-ci, n'aura, au grand jamais, la puissance, la force et l'énergie vitale du vrai phallus et de l'igname, ni de la vrai vulve et de la fleur de lotus. Présences indéniable de la beauté et des forces vitales universellement sacrées sur la Terre ! 

Dieu, dieux, ombres

À Raga, on est pénétré à chaque instant par le sentiment diffus, inexplicable, de la divinité. 
Il y a d’autres endroits dans le monde où ce sentiment peut surgir. Dans la lande, en Bretagne, ou dans les ravins au cœur de la forêt vosgienne. En Islande, où l'on est si près des bouches à feu de la terre, ou encore dans le désert minéral balayé par le vent. J'imagine que la banquise de l’Antarctique peut donne ce sentiment. 
À Raga, cela vient de la conjonction d’une nature 
violente et de la douceur des hommes qui l’habitent. Il y a quelque chose de dénudé dans la pierre noire, la brutalité de la falaise, et en même temps la force des plantes, l’eau en suspens dans l’atmosphère. En résumé, c’est volcanique. […]

L'esprit divin imprègne ces îles. L’esprit, et non pas la religion. Sans doute faudrait-il dire ce que Vincent  Boulékone dit de la culture en général, et des musées en particulier. Qu’à Raga, c’est l’île tout entière qui est un musée. Et l’île tout entière qui est un temple. P. 77, 78

Charlotte retourne devant l’unique monument de l'aube du christianisme à Raga. Je ne sais pourquoi, cet arbre renversé sur la plage de galets m’émeut plus que n’importe quelle église. C’est comme si l’océan avait déposé sur la plage, après un long voyage sur les vagues, cette chose, ce signe, cette épave, qui semble un pont joignant les temps et les croyances. 

Plus tard, Charlotte me montre encore quelques secrets : dans une grotte au bord de la mer, cachée par les broussailles, une peinture ancienne gravée sur la paroi. Un simple dessin linéaire, blanc et jaune, qui ressemble aux 'ruerue' que les gens d’Ambrym et de Raga tracent avec un bâton dans le sable, sans lever la main. Peinture de ses ancêtres ? Trace divine ? Charlotte n’est pas très sûre. À Vanuatu, les grottes sont les lieux d'émergence et de mort. Ici tout se superpose, l’émerveillement et le naturel. […]

Au Vanuatu, les mythes affleurent. Ils ne sont pas séparés du réel. À chaque instant, à chaque endroit. la parole peut les faire jaillir, comme si la force du commencement vibrait encore, dans les pierres, les arbres, dans l’eau des torrents.[…]

À Raga, l’on est toujours près du moment de la création. 
Il y a, malgré le drame de la nature et l'histoire troublée de l’époque coloniale, quelque chose de la joie originelle qui fait penser à Nietzsche, ou à Tagore. 
Du cocasse, du drolatique dans la genèse. 
La chute, le péché originel, on sent bien que ce n’est pas vraiment l'affaire des Mélanésiens. Ils sont à la fois plus fantaisistes et plus réalistes. C’est sans cloute pourquoi les contes sont restés si présents, malgré la pression des Églises et l’arrivée de l'ère des médias universels. P. 80 - 83

Ce qui émane, à Raga, c’est l’impression du mystère à chaque pas. Dans les ravins, dans les grottes au flanc des montagnes, dans l’amas de feuilles, de branches et de lianes qui ferment les chemins. Dans les multipliants au bond de la mer, leurs troncs creusés et leurs branches qui deviennent des racines.
Peur-être quelque chose de la peur ancestrale, qui inspire toutes les légendes de la terre. Cette peur était aussi le fondement d’une ancienne sagesse. 
La violence des envahisseurs venus d’Europe, d’Amérique ou d'Australie a obligé ce peuple très doux à entrer d’un seul bond dans l'ère industrielle et touristique. 
Aujourd’hui encore il est des voyageurs qui sont attirés par le Vanuatu - par la Papouasie, Bornéo ou l’Amazonie - à l’idée de voir des gens nus, ou sauvages. 
Qui imaginent ces mondes tels que les ont décrits Malinowski ou Jean Guiart, un enfer vert qu’ils parcouraient bottés et chapeautés, armés de carabines et précédés de leurs cohortes de porteurs. P. 90, 91

On pourrait s’interroger sans fin. Ce qui est certain, c est qu’à Raga, comme dans la plupart des îles du Pacifique, I'on est bien loin aujourd’hui du paradis quelque peu imaginaire inventé par Malinowski, où les Trobriandais vivaient une sorte d’idylle des sens en toute liberté - ce fantasme qui lui permettait sans doute de compenser ses propres échecs dans la vie quand il décrivait dans son journal « le pays de 'kaytalugi', une île au bout des mers, où les femmes sont belles et font l’amour ». 
« Nous ne sommes pas un siècle à paradis », répond Henri Michaux (Misérable Miracle) 
À présent, le moindre arpent de terre jusqu’au cœur de la selve amazonienne, jusqu’aux canyons gelés de l’Antarctique, a été examiné, photographié. analysé par l’œil froid du satellite. S’il reste un secret, c'est à l’intérieur de l’âme qu’il se trouve, dans la longue suite de désirs, de légendes, de masques et de chants qui se mêle au temps et resurgit et court sur la peau des peuples à la manière des épars en été. P. 94


L'art de la résistance


Au XVe siècle de notre ère, au temps du roi Mata, un violent séisme a englouti complètement dans l’océan l’île de Kuwae. La légende raconte que le cataclysme fut causé par un inceste (ce fut aussi la cause du Déluge). La conscience que l’on a d’un pays, d'une terre natale, ne peut être qu'étrange quand on est conscient qu'il en manque une partie. C’est comme le rêve d’un amputé. Il y a quelque chose d’impossible, d’inachevé. La pirogue glisse sur l'océan. Éfaté et Épi, elle passe au-dessus d’un monde englouti. 
Alors tout le reste doit être nécessairement dérisoire, frappé d’irréalité. 

Il faut apprendre à résister quand on est né au bord de ce gouffre. 
C'est cette résistance qui frappe le voyageur étranger, d’où qu'il vienne, d’Amérique ou d’Europe. 
Ces statues debout sur le rivage, qui attendent.
Des statues, des hommes, des femmes ?
Des dieux. 
Sculptés dans le bois noir de la racine de fougère arborescente, debout sur le rivage, ou assemblés en demi-cercle dans une clairière, non loin des villages. 
Des loas, des esprits.
L'effigie des défunts, emportés dans leurs grottes, à l’est de i’île, ou sous la mer. Pour revenir un jour, peut-être, qui sait ? 
Des êtres surnaturels, entre l’homme et l’animal, hauts de plus de deux mètres, leurs yeux pareils à des nautiles, profils aigus, nez droits aux narines ouvertes sur les côté, portant aux commissures des lèvres les spires des dents de cochon, visages creusés dans la veine du bois, ceints d’un liseré qui fait saillir leurs faces, coiffés d’une crête de saurien. 
Leurs corps sont fendus du haut en bas, par une longue blessure qui montre l’intérieur rouge du tronc, pour laisser échapper leur voix. 
'Slit gongs'.
Coups durs et sourds qui ont résonné pendant des siècles, d’une île à l'autre, accompagnés par le bruit mou des pieds nus sur la terre. 
Voix sorties de la forêt, de la profondeur de la
profondeur de la terre. Tambours souterrains, voix des défunts, voix des anciens, qui reliaient les îles.
Ambae, Ambrym, Épi, Éfàté, Raga, Tanna, Tongoa. Anatom. 
Voix qui recousaient la déchirure du temps, et reliaient ces îles aux terres lointaines, à l’Australie, aux Célèbes, aux Moluques, à la Malaisie, à Madagascar, à Andaman, à Taïwan, à Amami Oshima. 
Coups sombres qui tissaient la toile du ciel nocturne, qui écartaient les vagues et traçaient des routes sur le fond rouillé de l’océan. 
Pendant des siècles, ces êtres ont dansé, ont appelé. Maintenant silencieux. 
En exil dans les musées, quai Branly à Paris, au British Museum à Londres, au musée Léopold-II à Bruxelles, à Rome, à Madrid, à Berlin, à Washington, dans tous les bouts du monde. 
Ils ne parleront plus. P. 96 - 98

Lorsque l’Occident a refermé ses mâchoires sur les archipels de l’océan, il était déjà trop tard. Les tambours d’Ambrym, d'Éaté, les conques de Tahiti, n'avaient pas suffi pour maintenir au large ces envahissons venus sur leurs navires d'acier, ni la foule disparate qui les a suivis, colons, touristes, pédophiles - Les vahinés de quatorze ans mariées à Gauguin ou à Fletcher -, missionnaires venus extirper les démons et vêtir la nudité des habitants. P. 105

Ces archipels lointains n'étaient-ils pas depuis leur conquête 'mare nullius' ? N'avait-on pas tous les droits pour en disposer, ainsi que de leurs habitants, sans aucune vergogne ? Divisé, morcelé, réparti entre les grandes puissances coloniales, le continent pacifique devenait invisible. Un non-lieu, peuplé de sauvages, naguère cannibales. Ou, ce qui revient au même, un Éden où tout était en abondance, les fleurs, les fruits, les femmes. P. 107

Îles

Îles,
Corps enfouis 
Enfouis
En bois noir, bois de natte, palmes, multipliants 
Fruits offerts 
Mais soudain refermés 
Dans leur étenelle souffrance 

Que me donne l’île quand je m’en vais ? 
Que suis-je venu y chercher ? 
N’est-il pas ironique que les plus beaux textes écrits sur ces îles 
Tanna, Ambrym, Hiva Oa, Nuku Hiva, 
aient eu pour auteurs les deux hommes qui se sont les plus mal conduits à l'égard de leurs habitants, l’un, Robert James Fletcher, qui vécut à Tanna, mangea de ses fruits et but de son eau et viola le corps d’une fillette à peine pubère à qui il fit deux enfants avant de la donner en cadeau à l’un de ses serviteurs, et d’écnre. 'Isles of Illusions'. 
L'autre, Paul Gauguin, dans 'Noa Noa', journal d’un homme pervers qui profita de la conquête pour assouvir ses désirs et laisser à jamais l’image d’une femme polynésienne réduite a un simple objet très lisse, très doux et très docile ? 

L'île se ferme 
Sa fourrure sombre se resserre sur les lèvres de sa plaie 
Sur les traces des viols 
Sur les meurtrissures 
Le vol des âmes et des masques 
Les rêves d'or et de domination
 
Ceux qui étaient venus sont repartis 
Sans laisser d’adresse 
"Or la terre pleurait, sachant quelle est L'éternité". Édouard Glissant, "Les Indes, La conquête" P. 117, 118

Le pire, c’est tout ce qui s’est ensuivi, la profusion de reportages, récits d'aventures, films documentaires à sensation - l’épisode du « culte du Cargo » filmé à Tanna par les cinéastes Jacopetti et Cavara pour leur « documentaire-choc » 'Mondo Cane' projeté à Cannes en 1962 -, toute cette scorie qui a contribué à donner aux Européens l’image d’un monde perdu, habité par des anthropophages survivants de l’âge de pierre, obsédés par la magie et ignorants de la civilisation. 
Le pire, ce sont aussi ces écrits patriotiques de l'ère coloniale, quand les grandes puissances s’affrontent pour la possession des îles et de leurs habitants, tel l''Erromango' de Pierre Benoit, paru dans l’entre-deux-guerres, où il affirme la « destinée française des Nouvelles-Hébrides » - un journaliste n'a-t-il pas décrit à sa suite, dans les années soixante, la Nouvelle-Calédonie comme le plus grand porte-avions de la marine nationale ? P. 121

C'est un amour violent, charnel, parce que le sexe et la révolte ont un lien, un commun terrain, puisque la maîtrise des propriétaires terriens sur leurs esclaves est aussi une maîtrise sur leur sexualité, une négation des sentiments amoureux. […]
Mais il ne faut pas s y tromper. Ici aussi s'est instaurée une communication fondée sur la violence. Les voyageurs qui arrivent sur ces rivages au XIXe siècle peuvent parfois parler de douceur, de langueur, évoquer avec émotion ces femmes-fleurs qui leur offrent leur beauté. La réalité est dans le viol des corps et des consciences, et dans les révoltes qui s’ensuivent : à Tahiti, au Vanuatu, en Nouvelle-Guinée, en Nouvelle-Calédonie. Magie, grigris, empoisonnements. Parfois règlements de comptes sanglants. Et toujours cette violence dans la musique, dans la danse. 
Si la douceur des parlers créoles a pu faire illusion, laisser croire aux conquérants que les peuples qu'ils avaient soumis étaient de grands enfants, parfois un peu turbulents et qu’il fallait mater, la violence les trouble aussi. Ils ne manquent pas de signaler dans leurs récits la laideur des langues autochtones, particulièrement en Mélanésie. Les cris gutturaux, les danses qui semblent des simulacres de combat, ou au contraire qui contrefont l'acte amoureux de façon bestiale, la hideur des peintures sur les visages et sur les corps, l’extravagance des costumes et des coiffures qui ont pour pendant - à la même époque exactement - ceux des « sauvages » de l’Amérique du Nord ou du Brésil. 

Pour avoir connu, dans un espace de temps aussi bref, l'extrême violence de l'ère coloniale, les peuples créoles - aussi bien ceux asservis au système de la plantation que ceux des îles à prendre du Pacifique - sont devenus les peuples les plus révolutionnaires de toute l’Histoire. 
Tout chez eux, dans les arts, la musique, l’incantation, et jusqu'a l'invention de leurs langues, montre la volonté de résister, le goût d’apprendre. Tout chez eux, dans leur manière d’être comme dans leur manière de comprendre le monde, montre la capacité de se changer, de se survivre et de se réinventer. 
Les sociétés des grands socles continentaux, malgré leurs religions « révélées » et le caractère soi-disant universel leurs démocraties, ont failli à leur tâche et nié les principes mêmes sur lesquels elles s’étaient établies. L’esclavage, la conquête, la colonisation et les guerres à l’échelle mondiale ont mis en évidence cette faillite. Ces événements ont révélé des plaques tectoniques dont les mouvements ont crée les séismes actuels, et qui servent encore aux théoriciens et aux faux prophètes des «chocs de civilisations» pour justifier les guerres de domination. L’échec de ces grandes sociétés est sans doute la menace la plus grande que connaît le monde aujourd'hui. 

Révolutionnaires, les peuples des îles n'ont pour eux que le pouvoir de l’exemple, leur beauté, leur rêve qui a pris naissance dans la souffrance et l’oubli. Dans l’expérience de la violence, ces peuples ont trouvé le remède de la sagesse, du doute et de l’humour. Leur scepticisme n’est pas feint, il n'a rien à voir avec le cynisme de la modernité. Sur leurs rivages lointains sont venues mourir les vagues de toutes les tempêtes qui ont balayé les continents. Leur innocence n'est pas une inconscience. P. 126 - 129


Le métissage mental, à propos de quoi le poète Édouard Glissant dit que les gens des îles ont cent ans d’avance sur tous les autres peuples de la terre. Ce « frottement », cette aventure naturelle du mélange qui a fait de la Caraïbe - et encore une fois, cela doit être vrai de tous les archipels - « un des lieux du monde où la relation le plus visiblement se donne, une des zones d’éclat où elle paraît se renforcer ».  

« Aventure est le nom qu'il faut garder.
Un mot qui a été détourné de son sens. 
Un mot aujourd’hui estropié, d’avoir servi de fourre-tout, de va-tout, d’exutoire aux incapacités.
Un mot qu’il faut maintenant retourner : l’arracher comme un vêtement dans lequel se sont drapés les sinistres apôtres de la conquête et les profiteurs confits d'exotisme.
Un mot qui doit être la bannière des peuples des îles, des peuples de la mer, les seuls à avoir surmonté leur tragique destinée pour devenir autres. 
Édouard Glissant, Poétique de la relation. » P. 130

 

– LE SYNDROME DE 'TSUNDOKU' : ACHETER BEAUCOUP TROP DE LIVRES, EST-CE NORMAL DOCTEUR ?

« Le syndrome appelé en argot japonais « tsundoku » (積ん読) désigne l'habitude d'acheter des livres, de les empiler pour les lire plus tard (et peut-être ne jamais les lire). »

Je crains vraiment d'être atteint de ce syndrome car il est vrai que j'achète beaucoup plus de livres que je n'en lit ! Est-ce grave docteur ?

– POUR UN PEU ME JUSTIFIER & ME RASSURER À CE SUJET LÀ : "UMBERTO ECO, QUI POSSÉDAIT 50 000 LIVRES, DISAIT CECI À PROPOS DE SES BIBLIOTHÈQUES PERSONNELLES" 

« Il est absurde de penser qu’il faut lire tous les livres que l’on achète, tout comme il est absurde de critiquer ceux qui achètent plus de livres qu’ils ne pourront jamais en lire. Ce serait comme dire qu’il faut utiliser tous les couverts, verres, tournevis ou forets que l’on a achetés avant d’en acheter de nouveaux.

« Il y a des choses dans la vie dont il faut toujours avoir une grande réserve, même si on n’en utilise qu’une petite partie.

« Si, par exemple, on considère les livres comme des médicaments, on comprend qu’il vaut mieux en avoir beaucoup chez soi plutôt que peu : quand on veut se sentir mieux, on va dans l’« armoire à pharmacie » et on choisit un livre. Pas n’importe lequel, mais le livre qui convient à ce moment-là ! C’est pourquoi il faut toujours avoir le choix en matière de lecture !

« Ceux qui n’achètent qu’un seul livre ne lisent que celui-là, puis s’en débarrassent. Ils appliquent simplement la mentalité de consommateur aux livres, c’est-à-dire qu’ils les considèrent comme un produit de consommation, une marchandise. Ceux qui aiment les livres savent qu’un livre est tout sauf une marchandise. »


– ET POUR EN RAJOUTER UNE COUCHE À CE PROPOS DU TROP DE LIVRES ACHETÉS, VOICI UNE PETITE CITATION TRÈS TOUCHANTE DE DAVID BOWIE :

Je suis vraiment du genre autodidacte. Je lis avec voracité. Tous les livres que j’ai achetés, je les ai gardés. Je ne peux pas m’en débarrasser. C’est physiquement impossible de les lâcher ! Certains sont entreposés dans des entrepôts. J’ai une bibliothèque où je conserve ceux que j’aime vraiment beaucoup. Certains soirs, je jette un œil à ma bibliothèque et je m’inflige des tourments : je compte les livres, je réfléchis au temps qu’il me reste à vivre et je me dis : « Merde, je ne pourrai pas lire les deux tiers de ces livres ! » Et ça me plonge dans une immense tristesse." David Bowie

 

– LIVRE : "FRAGILE ABSOLU, POURQUOI L'HÉRITAGE CHRÉTIEN VAUT-IL D'ÊTRE DÉFENDU ?" SLAVOJ ZIZEK

 

3, DU COCA-COLA ENVISAGÉ COMME OBJET PETIT A

Ce qui apparaît central ici, dans une perspective analytique, c’est le lien entre les dynamiques capitalistes de la plus-value et les dynamiques libidinales du plus-de-jouir. Prenons l’exemple du Coca-Cola, qui peut être vu, à maints égards, comme la marchandise capitaliste ultime et, en tant que telle, comme une incarnation du plus-de-jouir. P. 37

La raison pour laquelle les excréments sont élevés au rang d’œuvres d’art, employés à occuper le Vide de la Chose, ne tient donc pas simplement à la volonté de démontrer que « tout est possible », que l’objet est en dernier ressort sans importance, puisque n’importe quel objet peut être élevé et exposé au Lieu de la Chose. Ce recoure à l’excrément témoigne plutôt d’une stratégie désespérée visant à s’assurer que le Lieu Sacré est toujours là. P. 51

Cette pratique - élève une figure commune, ou vulgaire, au statut d’idéal de la Beauté, réduire la beauté à une idée purement fonctionnelle - ne correspond-elle pas à l’élévation moderne de l’objet excrémentiel, quotidien et «horrible » au rang d’œuvre d’art ? P. 56

On ne s’étonnera donc plus de ce que l’objet quotidien,  le ready-made occupant le Lieu sublime de l’œuvre d’art, ne soit rien d’autre chez Andy Warhol qu'une rangée de bouteilles de Coca-Cola. P. 62

9, STRUCTURE ET ÉVÈNEMENT

L'idée de l'acte compris comme réel veut dire que tout acte authentique est dans un entre-deux, entre le Temps et l'Éternité. […] Bref un acte véritable est un paradoxe : celui d'un geste « hors temps » et éternel de dépassement de l'éternité qui simultanément ouvre la dimension la temporalité et de l'historicité. P. 137 
(Comme l'acte de peindre)


ARTS AZTÈQUE ET MAYA = UN BESOIN URGENT, IMPÉRIEUX ET VISCÉRAL DE RÉGÉNÉRER LA VIE ! TOUT COMME DANS MON TRAVAIL LUI MÊME !

 

– LIVRE : QUELQUES PASSAGES DE "LA PRISONNIÈRE - ALBERTINE", LE ROMAN DE MARCEL PROUST

Les Proustiennes : Albertine (La Prisonnière) Marcel Proust : "Hélas ! Albertine était plusieurs personnes. La plus mystérieuse, la plus simple, la plus atroce se montra dans la réponse qu'elle me fit d'un air de dégoût, et dont à dire vrai je ne distinguai pas bien les mots (même les mots du commencement puisqu'elle ne termina pas). Je ne les rétablis qu'un peu plus tard quand j'eus deviné sa pensée. On entend rétrospectivement quand on a compris. « Grand merci ! dépenser un sou pour ces vieux-là, j'aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j'aille me faire casser... » Aussitôt dit, sa figure s'empourpra, elle eut l'air navré, elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu'elle venait de dire et que je n'avais pas du tout compris. « Qu'est-ce que vous dites, Albertine ? - Non rien, je m'endormais à moitié. » ... Et tout d'un coup deux mots atroces, auxquels je n'avais nullement songé, tombèrent sur moi : « le pot ». ... Horreur ! c'était cela qu'elle aurait préféré. Double horreur ! car même la dernière des grues, et qui consent à cela, ou le désire, n'emploie pas avec l'homme qui s'y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s'excuser de se donner tout à l'heure à un homme. Albertine n'avait pas menti quand elle m'avait dit qu'elle rêvait à moitié. Distraite, impulsive, ne songeant pas qu'elle était avec moi, elle avait eu le haussement d'épaules, elle avait commencé de parler comme elle eût fait avec une de ces femmes, avec, peut-être, une de mes jeunes filles en fleurs. Et brusquement rappelée à la réalité, rouge de honte, renfonçant ce qu'elle allait dire dans sa bouche, désespérée, elle n'avait plus voulu prononcer un seul mot. Je n'avais pas une seconde à perdre si je ne voulais pas qu'elle s'aperçût du désespoir où j'étais. Mais déjà, après le sursaut de la rage, les larmes me venaient aux yeux." 

Les Proustiennes : embarquée sur le sommeil d'Albertine. Marcel Proust, La Prisonnière : "Alors, sentant que son sommeil était dans son plein, et que je ne me heurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond, délibérément je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais au long d'elle, je prenais sa taille d'un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et sur son coeur, puis sur toutes les parties de son corps posais ma seule main restée libre, et qui était soulevée aussi comme les perles, par la respiration d'Albertine ; moi-même, j'étais déplacé légèrement par son mouvement régulier. Je m'étais embarqué sur le sommeil d'Albertine. Je goûtais son sommeil d'un amour désintéressé et apaisant, comme je restais des heures à écouter le déferlement du flot. Peut-être faut-il que les êtres soient capables de vous faire beaucoup souffrir pour que dans les heures de rémission ils vous procurent ce même calme apaisant que la nature."

 

– LIVRE : TROIS PETITS EXTRAITS DE "NEUF ESSAIS SUR DANTE" PAR BORGES & UNE INTRODUTION SUR DANTE PAR PAUL CLAUDEL

"Dante est l’un de ces cinq poètes qui me paraissent mériter le titre d’impériaux ou de catholiques et dont l’œuvre réunit les trois marques suivantes : Premièrement l’inspiration. Il n’y a pas de poète, en effet, qui ne doive inspirer avant de respirer, qui ne reçoive d’ailleurs ce souffle mystérieux que les Anciens appelaient la Muse et qu’il n’est pas téméraire d’assimiler à l’un des charismes théologiques, ce que l’on désigne dans les manuels sous le nom de gratia gratis data. Cette inspiration n’est pas sans analogie avec l’esprit prophétique, que les Livres Saints ont bien soin de distinguer de la sainteté. C’est ainsi que nous voyons Caïphe, Balaam, et l’âne de Balaam lui-même, résonner sous le souffle qui les anime un instant. L’inspiration poétique se distingue par les dons d’image et de nombre. Par l’image, le poète est comme un homme qui est monté en un lieu plus élevé et qui voit autour de lui un horizon plus vaste où s’établissent entre les choses des rapports nouveaux, rapports qui ne sont pas déterminés par la logique ou la loi de causalité, mais par une association harmonique ou complémentaire en vue d’un sens. Par le nombre, le langage est débarrassé de la circonstance et du hasard, le sens parvient à l’intelligence par l’oreille avec une plénitude délicieuse qui satisfait à la fois l’âme et le corps. L’inspiration à elle seule ne suffirait pas à faire un de ces grands poètes que j’ai dits. Il faut qu’à l’œuvre de la grâce réponde, de la part du sujet, non seulement la parfaite bonne volonté, la simplicité et la bonne foi, mais aussi des forces naturelles exceptionnelles, contrôlées et administrées par une intelligence à la fois hardie, prudente et subtile et par une expérience consommée. [...] Et ceci nous dispense d’insister longuement sur la seconde marque qui est le don à un degré suprême d’intelligence et de critique ou de goût. Par l’intelligence, le poète, qui ne reçoit le plus souvent de l’inspiration qu’une vision incomplète, qu’un appel ou mot énigmatique et informe, devient capable, par une recherche diligente et audacieuse, par une sévère interrogation de ses matériaux, par l’abnégation de toute idée préconçue devant le but, de constituer un spectacle fermé, un certain monde intérieur à lui-même dont toutes les parties sont gouvernées par des rapports organiques et par des proportions indissolubles. Par la critique ou goût intime, le poète sait immédiatement les choses qui conviennent ou non à la fin qu’il poursuit. La critique est pour ainsi dire le côté négatif de la création. C’est ainsi que dans une statue on peut considérer soit la statue elle-même, soit les éclats que le ciseau a fait sauter. Enfin la troisième marque est la catholicité. Je veux dire que ces poètes précellents ont reçu de Dieu des choses si vastes à exprimer que le monde entier leur est nécessaire pour suffire à leur œuvre. Leur création est une image et une vue de la création tout entière dont leurs frères inférieurs ne donnent que des aspects particuliers. C’est par le défaut de cette catholicité, en même temps que d’une certaine énergie essentielle, que notre Racine doit céder le pas à un Shakespeare auquel il est cependant si supérieur par certains côtés. Si je veux résumer tout ce qui précède, je dirai que le génie poétique suprême, tel qu’il s’est manifesté chez Dante et les quatre autres, est une certaine Grâce d’attention." 'Introduction à un poème sur Dante', Paul Claudel

"Les âmes destinées à l’Enfer pleurent et blasphèment ; en entrant dans la barque de Charon, leur crainte se change en désir et en intolérable angoisse (Enfer, III, 124). Dante entend des lèvres de Virgile que celui-ci n’entrera jamais au Paradis ; aussitôt il l’appelle maître et seigneur, soit pour prouver que cette confession ne diminue en rien l’affection qu’il lui porte, soit parce que, le sachant condamné, il ne l’en aime que davantage (Enfer, IV, 39). Dans le noir ouragan du deuxième cercle, Dante veut connaître l’origine de l’amour de Paolo et de Francesca ; cette dernière raconte qu’ils s’aimaient tous deux sans le savoir « soli eravamo e senza alcun sospetto » et qu’ils s’aperçurent de leur amour au hasard d’une lecture. Virgile cherche querelle aux orgueilleux qui prétendirent par leur simple raison embrasser la divinité infinie ; soudain il baisse la tête et se tait car il est lui-même l’un de ces malheureux (Purgatoire, III, 34). Sur le flanc escarpé du Purgatoire, l’ombre de Sordello le Mantouan s’enquiert auprès de l’ombre de Virgile de son pays natal ; Virgile dit que c’est Mantoue ; Sordello alors l’interrompt et l’embrasse (Purgatoire, VI, 58). De nos jours, le roman décrit avec une prolixité ostentatoire les processus mentaux ; Dante fait en sorte qu’on les devine à un élan ou à un geste."

"À la lumière de certains autres passages de La Divine Comédie, je voudrais reconsidérer le récit énigmatique que Dante met dans la bouche d’Ulysse (Enfer, XXVI, 90-142). Au fond de ce cercle chaotique de l’Enfer où sont châtiés les conseillers perfides, Ulysse et Diomède brûlent sans fin dans une même flamme à deux cornes. Pressé par Virgile d’expliquer de quelle façon il a trouvé la mort, Ulysse raconte qu’après s’être séparé de Circé, qui l’avait retenu plus d’une année à Gaète, ni la douceur d’avoir un fils, ni la pitié que lui inspirait Laërte, ni son amour pour Pénélope ne purent vaincre en son cœur le désir ardent qu’il avait de connaître le monde et les vices et les vertus des hommes. Avec son dernier bateau et les quelques rares compagnons qui lui étaient restés, il s’était lancé vers la haute mer ; ils étaient entrés dans la vieillesse lorsqu’ils parvinrent au détroit où Hercule a fixé ses colonnes. À cette limite marquée par un dieu à l’ambition ou à l’audace, il avait incité ses compagnons, puisqu’il leur restait si peu de temps à vivre, à connaître le monde inhabité et les mers non sillonnées des antipodes. Il leur avait rappelé leur origine, il leur avait rappelé qu’ils n’avaient pas été créés pour vivre comme des brutes mais pour rechercher la vertu et la connaissance. Ils avaient donc navigué vers le couchant puis vers le sud et ils avaient vu toutes les étoiles situées dans l’hémisphère austral. Durant cinq mois ils avaient fendu l’océan et un beau jour ils avaient aperçu une montagne brune à l’horizon. Elle leur parut plus haute qu’aucune autre et leurs âmes se réjouirent. Mais cette joie ne tarda pas à se changer en douleur car se leva une tempête qui fit tournoyer trois fois le bateau sur lui-même et à la quatrième fois le fit sombrer, obéissant à l’Autre, et la mer se referma sur eux." 'Neuf essais sur Dante', Borges 

 

Jean-Pierre Sergent, atelier de Besançon, le 3 août 2026


AUTRES LIVRES LUS OU EN LECTURE EN 2026, ET À EN RETRANSCRIRE CERTAINS EXTRAITS :

– SMARA, CARNETS DE ROUTE D'UN FOU DU DÉSERT, MICHEL VIEUCHANGE

– ESSAI SUR SCHELLING, LE RESTE QUI N'ÉCLÔT JAMAIS, SLAVOJ ZIZEK

– LES SAISONS BLEUES, WANG WEI

– LE GAI SAVOIR, NIETZSCHE

– INITIATION À LA SYMBOLIQUE ROMANE, MARIE-MADELEINE DAVY