Interview-artistique 2026 #2 avec Vierra Queen
ENTRETIEN AVEC L'ARTISTE JEAN-PIERRE SERGENT : « DIX QUESTIONS AVEC VIERRA QUEEN », HISTORIENNE DE L'ART, NEW YORK, OCTOBRE 2026
[NB : cet article est en cours d'écriture et le texte n'est ni relu, ni corrigé]
Je m'appelle Vierra Queen, je suis historienne de l'art, commissaire d'exposition et écrivaine originaire de Silver Spring, dans le Maryland, juste à côté de Washington, D.C. J'ai grandi entourée d'art. Ma tante et mon oncle sont artistes, et le fait d’habiter si près de Washington me permettait de prendre le métro pour visiter les musées du Smithsonian. L’art faisait partie de ma vie bien avant que je ne comprenne toutes les différentes façons dont je pouvais en faire mon métier. J’ai ensuite obtenu ma licence en histoire de l’art au Spelman College, avec une double mineure en études curatoriales et en histoire publique. Je termine actuellement mon master en commerce de l’art au Sotheby’s Institute of Art de New York.
Au cours des dernières années, j’ai travaillé dans des musées, des galeries, des maisons de vente aux enchères et des ateliers d’artistes. Qu’il s’agisse de m’occuper des collections au Spelman College Museum of Fine Art, d’effectuer des recherches sur le marché de l’art chez Artnet ou encore de travailler chez Christie’s et au Guggenheim, j’ai eu l’occasion d’aborder l’art sous plusieurs angles différents. Évoluer dans ces univers m’a amenée à réfléchir plus profondément à la manière dont l’art est interprété, présenté et valorisé — et à la façon dont ces aspects peuvent varier selon le spectateur. C’est aussi pour cela que j’apprécie de m’entretenir directement avec les artistes. Une grande partie de mon travail a consisté à comprendre ce qu’il advient de l’art une fois qu’il intègre une collection, une exposition ou le marché. Mais tout cela s’inscrit dans un processus bien plus long, et je pense que c’est là que naissent certaines des conversations les plus révélatrices.
Jean-Pierre, en lisant ton texte "Influences" de 2012, je suis revenue sans cesse sur tes souvenirs d’enfance, lorsque tu recopieais des images d’animaux, et sur ta rencontre ultérieure avec les dessins préhistoriques de Pech-Merle. Ces moments se sont déroulés à des années d’intervalle, mais tous deux semblent avoir trouvé leur place dans ta façon de travailler aujourd’hui. Je me suis surpris à réfléchir à tout ce que nous emportons avec nous de nos toutes premières expériences avec l’Art. Vers la fin de ce texte, tu te décris comme un « iconophile et iconophage », quelqu’un qui aime les images et les dévore… Alors après avoir lu tes récits sur les différents lieux, personnes et expériences qui ont influencé ton travail, cette description m’est restée en tête.
— V. Q. : Quand quelque chose attire ton attention, qu’il s’agisse d’une image, d’un souvenir ou d’une expérience, qu’est-ce qui te donne l'envie de l’intégrer à ton travail ?
— J.-P. S. : Je déteste vraiment que les choses se perdent, qu'elles soient gaspillées, tombent dans l’oubli et soient reléguées aux oubliettes de l’histoire… Alors, pour moi, partager tout ce qu’il y a de beau, que j’ai eu la chance et le bonnheur de rencontrer au cours de ma vie, un peu "folle-dingue" et très riche en rencontres; chaque petite chose qui est vivante, saisissante, troublante, belle ou apaisante, me semble si important que j’ai besoin de le partager, de le dessiner, d’en témoigner. Afin de prouver mon appartenance fusionnelle à l’ensemble de l'humanité tout entière.
Non pas pour impressionner les autres par ma "culture", mais pour être honnête envers moi-même : « Humain, trop humain ! » aurait dit Nietzsche !
C’est un processus de récuération et de glanage, intimement lié à son système de redistribution à travers et grâce au processus artistique… Quand je me nourris de quelque chose de beau et d’éblouissant – qu’il s’agisse d’une image, d’une citation, d’un sentiment, d’une sensation, d’une âme, d’un corps, d’un acte sexuel, d’un éclat de beauté, d’une énergie, d’un esprit, d’une petite lumière ou d’une force vitale quelque part dans le monde… Alors, à un moment donné, par nécessité, cela devra ressortir et trouver le chemin salutaire dans mon Art, par son image peinte et sérigraphiée ou dans mes écrits.
Les images que j’utilise reflètent souvent — et presque toujours — les expériences que j’ai vécues et traversées… Elles peuvent être d’ordre spirituel, physique ou simplement esthétique.
C’est une curiosité insatiable, accompagnée d’un besoin impérieux de partager ces images en disant, en quelque sorte au spectateur : « Regardez ça, c’est tout simplement magnifique ! ne laissez jamais passer et n’oubliez jamais ce moment unique dans le temps et dans l’histoire ! C’est tellement fragile, tellement unique, et cela ne se reproduira plus jamais ! »
La rencontre avec une œuvre d’Art, réalisée des milliers d’années avant moi, ou avec un objet – une poterie maya ou une tunique –, un dessin envoûtant réalisé par quelqu’un dont la pensée était très différente de ce que je pense et de ce que je sais aujourd’hui, me donne l’occasion d’en savoir plus, de penser différemment, de vivre différemment, d’accéder à d’autres niveaux de connaissance que nous avons totalement perdus de nos jours…
C’est comme incarner à nouveau l’esprit du prêtre, de la déesse, du chaman, de la tisserande ou de la Mère Kali, pour les incarner véritablement et faire à nouveau partie du monde.
Non pas simplement en le décrivant passivement, comme le font aujourd’hui la plupart des artistes en tant que souvenirs de leur vie, mais en le revivant pleinement, en revivant ces mondes différents, en menant ma propre vie d’artiste à un niveau plus essentiel ! Encore et encore, indéfiniment… Comme dans un cycle de vie cosmique éternel.
« Étudiez la science de l’art et l’art de la science. Développez vos sens – et surtout, apprenez à voir. Prenez conscience que tout est lié à tout le reste. » C’est ce que nous enseigne si justement Léonard de Vinci (1452 - 1519)
— V. Q. : Vous écrivez que la rencontre avec une œuvre d’art créée des milliers d’années avant votre époque peut vous apprendre à « penser différemment » et à « peindre différemment ». Pouvez-vous me parler par exemple d’un tableau où une telle rencontre a changé votre approche ? Je suis curieux de savoir ce qui a évolué dans votre travail, au-delà de l’imagerie elle-même.
— J.-P. S : MON ŒUVRE EST, DE PAR SA NATURE ET SON ESSENCE, UNE EXPLORATION À LONG TERME ET EN PROFONDEUR DU TEMPS HISTORIQUE ET SACRÉ ET ELLE S'INSCRIT DANS LE TEMPS LONG & PROFOND !
- N° 1, LES DÉESSES MAYA ET LES TRANCES CHAMANIQUES

- #1, #3, "Large paper #30, #38", 2002, monoprint, peinture acrylique sérigraphiée sur papier B.F.K. blanc, 122 x 107 cm
- #2, "Mayan Diary #94", 2010, peinture acrylique sérigraphiée sur Plexiglas, 140 x 140 cm
« Les hommes spirituels se retrouvent entre eux, tels des oiseaux sauvages appartenant à la même race. Leur chant semblable, et cela en dépit de leur origine, les mêmes contenants possèdent d'identiques contenus. C'est pourquoi les hommes spirituels ont le même langage, décrivent les mêmes images indépendamment des époques, des races, des religions ; l'unité ne pouvant se réaliser qu’à la fine pointe de l'être, c'est-à-dire au sommet situé au-delà des oppositions et des dualités. » Initiation à la symbolique romane, Marie-Madeleine Davy
Mon art implique, en quelque sorte et toujours, par nécessité, un lien, une interconnexion entre une expérience – une de mes propres expériences corporelles, que j’ai donc vécue physiquement, esthétiquement et spirituellement – et l’image de celle-ci, incarnée et représentée dans une œuvre d’art très ancienne et d'une autre culture. Souvent, je mélange donc ces deux expériences.
Par exemple, dans cette œuvre sur Plexiglas, "Mayan Diary #94, de 2010, dans laquelle, j'ai redessiné, il y a bien longtemps, l’image d’une déesse maya, inspirée d’une ancienne poterie maya datant d’environ 800 après J.-C., de la période classique, que j’ai reproduite en créant un effet miroir. Les deux femmes semblent jouer joyeusement à un jeu cosmique avec des motifs représentant des lèvres de vulve (Vie et Mort), inspirés d’un tatouage labial des peuples autochtones guaranis, bororos ou achuars du Brésil…(…)
Il s’agit d’une danse cosmique et d’une offrande à la fois spirituelle, sexuelle et chamanique. Derrière elles, sur la deuxième couche de peinture, se trouve un dessin-témoignage décrivant une transe chamanique personnelle que j’ai vécue à New York, au cours de laquelle j’ai rencontré quatre femmes guides spirituelles, qui ont ressuscité mon corps après que je sois mort durant cette transe. Il y avait également des serpents, de magnifiques énergies de lumière verte aux vertus curatives, ainsi que des énergies indéfinissables, merveilleuses, insaisissables et inattrapables.
Ainsi, d’une certaine manière, les images que je trouve et que je récupère, dans les musées ou dans les réseaux sociaux, et dont je me souviens, apportent une seconde vérité, une confirmation, une affirmation, qui me permet de nourrir, d'auguementer et de créer mon long processus artistique au cours de la collecte d’images innombrables, un peu comme dans un voyage épique, fait de rencontres, d'halluciations et de révélations sexuelles et sacrées…
Ma tâche est donc de redessiner, d'honorer, de décrire et de faire revivre toutes ces énergies spirituelles, qu’il s’agisse de rituels un peu inhabituels, d’offrandes, de pratiques de prières méditatives ou d’actes sexuels obscènes, voire tantriques, etc. Presque tout cela semble avoir disparu aujourd’hui, ou du moins, nous ne les pratiquons plus, voire nous les méprisons profondément !
Il est donc essentiel et très important pour moi, en tant qu'artiste et être humain, d'en parler, d'en témoigner et de les montrer afin de nous en souvenir collectivement, c'est une vraie mission !
Un processus spirituel réintégré, à partir de quelque chose que l'on considérait comme un objet ordinaire ; peut-être ne faut-il pas vraiment dire qu’il s’agit d’une "œuvre d’art", car cela pourrait être tout à fait inapproprié. Par exemple, la plupart des vases mayas avaient, de facto, une véritable fonction cérémonielle et sacrée et n’ont jamais été de simples objets artistiques, décoratifs ou purement esthétiques. Ils devaient être intrinsèquement beaux pour plaire aux superbes, impressionnants, farouches et féroces Dieux et Déesses, par respect et par mimétisme à leur égard.
Boire le sang des Dieux, ces boissons au cacao mélangées à des piments très forts, bues par les prêtres, pour entrer en transe, rencontrer leurs dieux, puis leur parler et obtenir leurs conseils, lors de sacrifices de leur propre sang ou de celui de victimes humaines, était bien sûr une expérience puissante, située très précisément à la frontière exacte entre la vie et la mort !
En ce sens, on peut donc définir ces objets, davantage comme des pièces et des objets rituels, plutôt que comme de simples œuvres d’art, telles que nous l'entendons aujourd’hui !
Mais bien heureusement bien sûr, pour toutes les victimes innombrables de ces terribles sacrifices… ces rituels ayant complètement disparu, les objets ne portent donc plus leurs forces et leurs pouvoirs magiques d’origine, car ils remplissaient bel et bien une fonction de médiateurs et d’intercesseurs entre les humains et leurs Dieux.
C’est ainsi que je conçois mes œuvres d’art : comme un tunnel intemporel qui rassemble, mélange, recueille et relie plusieurs concepts, plusieurs motifs, plusieurs scènes d’orgies sexuelles, plusieurs énergies, plusieurs entités, plusieurs cultures et bien évidement, plusieurs spiritualités…
« La présence du divin est comparable à une énergie, à un fluide mystérieusement actif. Toutefois, la présence du divin, du sacré, n'offre pas en Occident le caractère ultime qu'elle présente en Orient et qui risque d’avoir pour le profane, c'est-à-dire pour l'homme non préparé, des conséquences funestes pour sa propre vie, tel le contact avec un courant à haute tension. » op. cit.
- N° 2, BONDAGE & FREEDOM

- "Bondage & Freedom #8, #22 & #23", 2003, peinture acrylique sérigraphiée sur papier Rives B.F.K. blanc & crème, 25 x 25 cm, New York
« Après tout, l’art consiste à essayer de créer quelque chose à partir du chaos de l’existence. » Francis Bacon
Pour répondre pleinement à votre dernière question, je dois également inclure des images issues d’autres cultures contemporaines, au-delà de ma propre culture occidentale, par exemple la culture japonaise. J’ai réalisé de nombreuses séries autour d’images de corps de femmes ligotées, dans des pratiques de bondage ou de kinbaku-bi (le « beau bondage »).
Personnellement, je ne le ferais jamais, et je ne voudrais jamais le faire cela à qui que ce soit sur Terre. Pourtant, ces images me fascinent, car elles combinent des concepts totalement paradoxaux et contradictoires…
Ces images sont à la fois, et de manière très ambiguë : une exaltation et un effondrement ; une beauté infinie et une laideur glauque et grotesque ; une prouesse esthétique incroyable et une œuvre d’art à part entière — tout en étant une image véritablement répugnante et dégradante pour certains regards.
Une horrible suffocation et une souffrance qui aboutissent finalement à un plaisir libérateur incomparable, grâce au mécanisme de l’orgasme du corps de la femme, tombée en transe (ou au spectateur éjaculant devant l’image ou sur ce corps)…
Transgression et transcendance du plaisir physique extatique et destructeur de l’ego, vécu non seulement par la femme enveloppée de cordes, ligotée très serrée à des endroits particulièrement sensibles et érotisés,, seins, clitoris, vulve, etc. tel un vulgaire paquet, très bien emballé, certe ! un objet, un cadeau, une offrande…
Rituel également vécu, comme un plaisir et une douleur partagés, fusionnels entre l'objet désiré et l'objet soumis à ce regard. Instant éphémère de fusion donc, hors morale, hors culture, hors du temps, un peu comme une révélation corporelle spirituelle, une révélation initiatique, par le spectateur aussi, qui prend son pied en regardant (dans le cadre du « male gaze » bien trop célèbre), et par la femme, qui fini bien évidement à céder totalement aux plaisirs submerssifs imposés par tous ces cordes qui déclanchent mécaniquement parlant, sa puissance corporelle éjacultoire, comme dans une scéne d'extase mystique et religieuse. Scènes érotiques ritualisées depuis des lustres au Japon !
« Ce moment magique où une souffrance horrible se transforme en un océan de plaisir. », extrait du texte écrit sur la série "Bondage & Freedom
", un ensemble de soixante-dix sérigraphies de petit format (25 x 25 cm) présentant des images de bondage japonais, réalisée à New York en 2003.
Ainsi, inévitablement, utiliser et rassembler des images provenant d’autant de cultures différentes, me permet de transcender ma propre réalité et, à travers mon art, d’ouvrir de nouveaux horizons, de nouveaux champs et de nouveaux espaces plus riches, plus forts et bien plus vivants que ce qui se passe dans nos sociétés occidentales contemporaines, bien malades, déprimées et moribondes… Qui arrivent, de manière ineffable et, de facto, inévitable, à une impasse générationnelle collective !
